Volume II - Chapitre 6
2 DÉCEMBRE 1804 NAPOLÉON SACRÉ
À NOTRE-DAME
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L'Empire, comme je le comprenais, n'était que le principe républicain régularisé ; il consolidait l'oeuvre réformatrice de l'Assemblée constituante ; il faisait de la vieille monarchie française une jeune monarchie pleine de grandeur et d'avenir.
(Napoléon à Montholon, à Sainte-Hélène)
Les résultats
parlèrent d’eux-mêmes : 3 572 329 voix « pour », 2 569
« contre ». Consulté par
plébiscite sur la question de l’hérédité de l’empire, le peuple français
s’exprima sans ambiguïté. En conséquence, le Sénat reconnut le principe de
l’hérédité comme base fondamentale de l’État. Plus
représentatif, peut-être, du soulagement que ressentait le pays devant la paix,
civile notamment, retrouvée : la Vendée, hier encore royaliste, accordait
une quasi-unanimité à celui qui avait mis un terme aux combats fratricides. Les suffrages
se confondaient pour honorer, non des institutions, mais l’homme qui, en cinq
années, avait sauvé la France moribonde et lui avait redonné un prestige sans
précédent. L’Empire était
en quelque sorte l’hommage rendu au Consulat. Le lendemain, donc le 19 mai, Napoléon nomma plusieurs des
grands dignitaires du nouveau régime : les ex-second et troisième Consuls,
Cambacérès et Lebrun, devenaient respectivement archi-chancelier et archi-trésorier,
Joseph Bonaparte, Grand Électeur, Louis Bonaparte connétable, et, sans doute le
plus surprenant, le cavalier Murat… grand amiral ! Titre heureusement
purement honorifique à l’instar de celui qui existait dans l’armée du tsar, et
dont les attributions réelles restent mystérieuses. L’Empereur
éleva aussi quatorze généraux à la dignité de maréchal d’Empire :
Berthier, Lannes, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult,
Brune, Mortier, Ney, Davout, Bessières. À cette liste s’ajoutaient les noms de
quatre généraux sénateurs, qui avaient commandé en chef : Kellermann,
Lefebvre, Pérignon, Sérurier, hommes d’un âge déjà certain dont la nomination
était faite davantage pour récompenser les services passés que pour susciter
des efforts nouveaux. Encore que celui que l’on appelait « le vieux
Lefebvre », toujours bon pied bon œil, continuera de s’illustrer avec sa
brusquerie légendaire jusqu’en 1814, campagne de Russie incluse. Une vive opposition Le 23 avril,
lors d’une séance privée du Conseil d’État, outre la question de l’hérédité, la
question du sacre du chef de la nouvelle dynastie avait été évoquée. Par
Bonaparte lui-même, qui connaissait tout l’appui que peut apporter au trône la
caution d’une religion dominante. Dans cette assemblée, encore peuplée de révolutionnaires,
cette question avait soulevé plus que des réticences. Une vive opposition. Dès qu’il eut été nommé empereur – « empereur de la
République » – Napoléon chercha donc à faire sanctionner par la religion
catholique restaurée par ses soins les droits au trône que la Nation venait de
lui conférer. Ce qui impliquait de recevoir l’onction des mains du souverain
pontife. Pour certains, cette volonté était une grave erreur, car
elle ressuscitait les « prétentions toujours exagérées des ministres de la
religion, alors qu’il fallait au contraire affranchir la France et les
souverains de la dépendance ultramontaine, source de tant de troubles et de
malheurs en Europe, dans les siècles précédents. » Les mêmes renforçaient
le trait en avançant, non sans raison, que « l’intervention d’un pontife
n’ajoute rien aux droits des princes ni aux obligations des peuples. » Avec le
réalisme d’un chef d’État, Bonaparte avait rétorqué : « Tout ce
qui tend à rendre sacré celui qui gouverne est un grand bien. » Et il avait
sollicité Pie VII de le venir sacrer à Paris. L’affaire du
sacre étant une affaire autant politique que religieuse, Talleyrand, le
ministre des Relations extérieures, ne ménageant pas sa peine, avait envoyé
dépêche sur dépêche au Vatican. Dans l’une d’elles, il évoquait tout ce que le
nouvel empereur avait fait pour le bien de l’église : « Sa
Majesté voit avec peine qu’on paraisse insinuer qu’Elle n’a point encore fait
tout ce qu’Elle pouvait faire pour que le Souverain Pontife répondît à son
invitation ; Elle offre avec satisfaction au Saint-Siège et à l’Europe
entière ses titres sacrés à la reconnaissance de l’Église. Les temples
rouverts, les autels relevés, le culte rétabli, le ministère organisé, les
chapitres dotés, les séminaires fondés, vingt millions sacrifiés [ !] pour
le paiement des desservants, la possession des États du Saint-Siège assurée,
Rome évacuée par les Napolitains, le concordat conclu et sanctionné, les
missions étrangères rétablies, les catholiques d’Orient arrachés à la
persécution et protégés efficacement auprès du Divan, tels sont les bienfaits
de l’Empereur envers l’Église romaine. Quel monarque pourrait en offrir d’aussi
grands, d’aussi nombreux dans le court espace de deux ou trois ans ? »
Portrait du Pape Pie VII par Jacques-Louis David (1748-1825) (DR)
Après Waterloo, le Pape accueillit et protégea tous les membres de la famille Bonaparte venus lui demander asile, et il continua de voir dans Napoléon après sa chute celui à qui il devait la restauration de l'église catholique en France.
Si le Pape se
montrait enclin à accepter, dans son entourage, il en allait tout autrement.
L’hostilité la plus nette était de mise, et la Curie ne céda qu’à la condition
expresse que le Pape fût assuré d’en retirer des avantages supplémentaires,
temporels il va sans dire, et des concessions, parmi lesquelles, bien sûr, la
suppression de l’article concernant le divorce dans le Code civil Des royalistes insultent le Pape Parti de Rome
le 3 novembre en compagnie de quatre cardinaux, de deux archevêques et d’une
suite de huit cents personnes, le Pape fut, au cours de son trajet, l’objet de
marques de ferveur qui durent bien le surprendre de la part d’un pays
convalescent des événements dramatiques qui l’avaient secoué pendant des
années. On « laissa entendre » que Napoléon avait donné des ordres
pour que, sur son passage, le Saint-Père se vît rendre, en tout lieu, les
honneurs dus à sa dignité. La rencontre se
passa, non à Paris, mais dans la forêt de Fontainebleau au lieu-dit la Croix
de Saint-Hérens, le dimanche 25 novembre. L’Empereur – hasard ? – qui
y donnait une chasse, sauta de sa voiture, ouvrit la portière de la berline
papale et pria le souverain pontife de prendre place dans la sienne. Et l’on
raconte que c’est escorté de mameluks plus ou moins musulmans que le chef élu
de l’église catholique romaine fit son entrée dans la cour du château de
Fontainebleau. Le 29 novembre,
Pie VII arrivait à Paris. Cette arrivée
déchaîna les foudres des royalistes, déjà furieux de l’échec de leurs
tentatives d’assassinat contre Bonaparte. L’un d’eux, le comte Joseph de
Maistre, futur auteur du livre Du Pape, jeta l’anathème sur ce
« pontife indigne », qui, selon la comtesse d’Albany, « avait
vendu sa dignité » . Les
républicains purs et durs, eux, s’indignaient que Napoléon, ce « fils de
la Révolution » – étiquette qui, hélas ! ne le quittera jamais – la
« prostituât » aux pieds d’un prêtre. L’effort du
« prêtre » méritait cependant considération, car, à soixante-deux ans
– ce qui était un âge avancé en ce temps – et en plein hiver, il avait effectué
une randonnée de quelque deux mille deux cents kilomètres ! Bref, au
moment, où par cette cérémonie, Napoléon souhaitait voir les Français de toute
opinion s’unir à lui dans cette cérémonie du sacre, consécration de son œuvre de
réconciliation, comme d’habitude, ils se déchiraient de plus belle. Quant aux
Bonaparte, qui détestaient Joséphine, ils rageaient à l’idée que celle que
Joseph appelait « la compagne actuelle de l’Empereur », et que la
mère de Napoléon ne désignait que sous le nom de « Madame de
Beauharnais » allait être couronnée. Joséphine,
elle, tremblait. Au cours des
dernières semaines, elle avait mesuré la fragilité de son union que l’absence
de tout lien religieux rendait encore plus précaire. Aussi, dès que le
Saint-Père arrivé aux Tuileries – où l’Empereur lui avait réservé le pavillon
de Flore – se fut reposé de son éprouvant voyage, Joséphine, le 1er décembre,
lui demanda audience. Elle révéla au Pape une situation que celui-ci ignorait
et dont il se montra bouleversé : couronner impératrice une femme qui
n’avait point reçu la bénédiction de l’Église ! Pie VII fit
dire à l’Empereur qu’il lui serait en conséquence impossible de présider au
couronnement d’une impératrice, qui, aux yeux de l’Église, n’était qu’une
« concubine ». Napoléon fut donc contraint de s’exécuter, et le soir
même, en présence de deux aides de camp faisant office de témoins, le cardinal
Fesch, oncle du conjoint, bénit, dans la chapelle des Tuileries, ce singulier
mariage. L’Empereur « véritablement ému » La chronique du
temps rapporte que la neige, qui était tombée la veille sans interruption,
laissa ce jour-là place à un soleil radieux. On ne savait pas encore qu’on le
reverrait un an plus tard jour pour jour, loin de Paris et dans d’autres
circonstances. Nous n’allons
pas raconter les détails d’un événement qui est bien connu, mais tenter,
puisque l’on a beaucoup ironisé sur cette cérémonie, d’en jeter quelques
touches. Un témoin
raconte : « A dix
heures du matin, l’Empereur sortit des Tuileries pour se rendre à Notre-Dame.
Son cortège était nombreux et magnifique : cinq voitures escortaient la
sienne un carrosse entièrement doré à sept glaces. « Il y
avait 50 000 hommes sous les armes, et 500 000 curieux aux fenêtres ou dans les
rues. L’église était entièrement tendue en étoffes de soie cramoisie, ornées de
franges, de galons et d’armoiries brodées en or. La nef, le chœur et le
sanctuaire étaient couverts de tapis d’Aubusson et de la Savonnerie. Des
gradins en amphithéâtre étaient chargés de spectateurs : les femmes
brillantes de grâces et de parure, les hommes revêtus d’habits éclatants, des
places assignées à tous les grands dignitaires de l’État, le trône de
l’Empereur élevé au milieu de la nef, celui du pape dans le sanctuaire. Tout
cela était beau, magnifique et bien ordonné. Ce mélange de la pompe des
cérémonies de l’Église romaine avec la magnificence de la Cour des Tuileries
présentait à l’œil, il faut en convenir, un brillant spectacle. » Quand le
cortège fut arrivé à Notre-Dame, l’Empereur abandonna son habit à la
française : velours rouge brodé d’or, écharpe blanche, manteau court semé
d’abeilles, chapeau surmonté de plumes blanches, collier de la Légion d’Honneur
en diamants – « Toute cette toilette lui allait fort bien », précise
la femme du premier Chambellan, Rémusat – et passa ses vêtements de sacre.
L’Impératrice fit de même. Le même témoin
mentionne que le lourd manteau de velours pourpre doublé d’hermine semblait
écraser Napoléon et qu’avec sa « simple couronne de laurier, il
ressemblait à une médaille antique. Mais il était d’une pâleur extrême, et
véritablement ému. » Nous
reviendrons plus loin sur la cérémonie elle-même mais il faut nous arrêter un
instant sur la scène qui s’annonce. Le Pape est à
l’autel, l’Empereur s’avance, s’agenouille et reçoit la triple onction. Puis… Histoire d’une désinformation Il nous faut
nous arrêter un instant sur ce moment précis de la cérémonie, car livres
d’histoire et historiens nous ont toujours asséné, sous des formulations
diverses, que Napoléon avait saisi brusquement, des mains du malheureux Pape
interloqué, la couronne qui lui était destinée et, tout aussi brusquement,
l’avait placée sur sa tête.
Napoléon s'empare de la couronne des mains du Pape et la place lui-même sur sa tête
Inventé par Adolphe Thiers, ce mensonge, l'un des plus éhontés et les plus pernicieux de l'histoire de Napoléon, a pris la place d'une vérité authentifiée par des document officiels.
Aubaine pour
tous ceux qui, depuis la chute de l’Empire et jusqu’à aujourd’hui, continuent
d’insulter à la mémoire de Napoléon. Qu’en
est-il ? La vérité, nous
la devons à celui qui reste indiscutablement le plus grand historien
napoléonien, homme à la fois de talent (il suffit de le lire pour s’en
convaincre), et de conviction napoléonienne sincère – autant de traits
qui font de lui une espèce depuis longtemps éteinte. Beaucoup auront
deviné le nom de cette grande figure de l’histoire napoléonienne : M.
Frédéric Masson. La révélation
qu’il apporte sur un épisode de la cérémonie est sans aucun doute plus
importante que le récit de la cérémonie elle-même, car elle met en lumière – et
dénonce – l’une de ces désinformations dont l’Empereur a été – et est
malheureusement toujours – la victime… Ecoutons-le. Le sacre de Napoléon,
explique M. Frédéric Masson, se déroula en présence de quelque vingt-cinq mille
spectateurs ; il fut annoncé par des programmes distribués à plusieurs
centaines de milliers d’exemplaires et reproduits par tous les journaux du
temps ; il fut consigné dans des procès-verbaux – officiels –
imprimés à l’infini… Cet événement a
donc une certitude qui exclut toute ambiguïté, et, « durant quelque
cinquante années, nul n’a paru en contester les détails. » Soudain,
apparaît dans l’œuvre d’un homme politique célèbre, ancien ministre,
académicien français, etc., Adolphe Thiers (1797-1877), ce qu’il faut bien
appeler pudiquement une légende. Cette œuvre : L’Histoire du Consulat
et de l’Empire, écrite de 1845 à 1862, obtint un tel succès et connut une
telle vogue qu’elle finit par prendre la place de faits constatés unanimement,
et, à en croire toutes les apparences, si définitivement avérés. Voici ce que M.
Frédéric Masson écrivit en 1907 : « C’est là
un des cas les plus étranges qu’on puisse rencontrer que cette déformation
produite spontanément après un demi-siècle, sur un seul récit qui n’est appuyé
d’aucun témoignage et d’aucune preuve, et acceptée depuis lors, durant un autre
demi-siècle, par tous les historiens qui ont relaté le même acte sans qu’aucun d’eux
ait pris la peine, pour la corriger, de remonter aux sources. » Que lit-on dans
le pontifical romain ? Que c’est la tradition du couronnement qui donne
(logiquement) sa signification au sacre : « Reçois,
dit le rituel, la couronne du royaume qui est mise sur ta tête par les mains,
quoique indignes, des évêques, au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit. » Accepter cela,
c’eût été, pour l’Empereur, reconnaître publiquement devoir sa couronne
impériale au Pape seul et à l’église catholique. Compte tenu du
contexte dans lequel il avait accédé au trône, Napoléon ne pouvait y souscrire.
Aussi fit-il connaître à Pie VII qu’il désirait « prendre la couronne pour
éviter toute discussion entre les grands dignitaires de l’Empire qui
prétendraient la lui donner au nom du peuple. » Comme il était
indiqué dans les articles XXX, XXXI et XXXII de l’Extrait du cérémonial
relatif au sacre et au couronnement imprimé par les soins de l’Imprimerie
impériale, l’Empereur « remettra la main de Justice à l’archichancelier,
le sceptre à l’architrésorier, montera à l’autel, prendra la couronne, la
placera sur sa tête, prendra dans ses mains celle de l’Impératrice,
reviendra se placer auprès d’elle et la couronnera. L’Impératrice recevra à
genoux la couronne. » Les choses étaient
donc fort claires. Ce qui se passerait au cours de la cérémonie se ferait avec
le consentement du Pape – dont il convient de saluer la bonne volonté. Version de
Thiers, rapportée par M. Frédéric Masson : « Le Pape
fit sur le front de l’Empereur, sur ses bras, sur ses mains, les onctions
d’usage, puis bénit l’épée qu’il lui ceignit, le sceptre qu’il remit en sa main
et s’approcha pour prendre la couronne. Napoléon … saisit la couronne des
mains du pontife, sans brusquerie, mais avec décision et la plaça lui-même sur
sa tête. L’acte, compris de tous les assistants, produisit un effet
inexprimable. » (Ce passage a été souligné par M. Frédéric Masson). La machine, dès
lors, était lancée, et cette version, qui connut la fortune que l’on sait, est
devenue – et reste – un « classique », puis s’enjoliva. Exemples :
dans l’Histoire générale, du IVè siècle à nos jours publiée
sous la direction de Lavisse et Rambaud, un des auteurs, Chénon, écrit : « Le Pape
le sacra ainsi que l’Impératrice, mais, quand il voulut lui poser la
couronne sur le front, Napoléon s’en saisit brusquement et se couronna de ses
propres mains. Pie VII se plaignit et obtint que l’incident ne serait pas
relaté au Moniteur. » On le
constate : avec ce « brusquement », un degré, déjà, a été
franchi. Un autre, un
nommé Élie, dit Antonin Debidour, doyen de la faculté des Lettres de Nancy et
professeur à… la Sorbonne, fit mieux dans son Histoire des rapports de
l’Église et de l’État, publiée en 1898 : « Mais à
la fin, quand le moment arriva pour le Pape de prendre la couronne et de la
poser sur la tête de l’Empereur, comme il avait été convenu [!], on vit tout à
coup Napoléon s’en saisir prestement [!!] comme un escamoteur [sic] et
la placer lui-même sur son front, après quoi il couronna aussi lui-même
l’Impératrice agenouillée devant lui… Le malheureux Pie VII assista tout
interdit à cet audacieux manquement aux paroles données. Protester dans
l’église même n’eût été qu’un scandale inutile. Napoléon eût fait étouffer sa
voix par les acclamations populaires… » L’Empereur
n’avait pu prendre, avec ou sans brusquerie, des mains du Pape une couronne qui
se trouvait sur l’autel, et Pie VII ne fut ni « déconcerté » ni
« interdit » puisqu’il récita les prières et qu’il les répéta pendant
que Napoléon couronnait Joséphine. S’il en fallait une preuve, M. Frédéric
Masson nous l’apporte en précisant deux points : les prières que le Pape a
prononcées pendant que l’Empereur prenait la couronne se trouvent dans l’Ordre
suivant lequel les prières seront chantées et récitées pendant la cérémonie du
sacre de Leurs Majestés Impériales, elles aussi imprimées par les soins de
l’Imprimerie impériale, et par le fait que le procès-verbal, rédigé par le
grand maître des cérémonies, atteste que ces prières ont bien été prononcées. Mais nous
savons que Napoléon, alias « l’Ogre »,
« l’Usurpateur », « le parvenu corse », doit rester un
butor. Alors, qu’importe que les archives du Vatican renferment les pièces
mêmes attestant les demandes de l’Empereur et les consentements du Pape ! Conclusion –
trop pessimiste – de M. Frédéric Masson : « Ainsi la
légende s’accroît et fait boule de neige… Il convient non d’y mettre fin – ce
sont là des entreprises dont on se flatte lorsqu’on est très jeune, et dont
l’expérience fait connaître le néant – mais au moins d’interrompre la
prescription. » Un propos, qui,
près de cent ans plus tard, n’a pas pris une ride. Reprise avec la
perversité enthousiaste que l’on devine par d’innombrables ouvrages, français
et étrangers, dont, entre autres, une encyclopédie britannique, la Odhams
Young People’s Encyclopaedia (Odham Press Limited, Long Acre, London,
1958), l’image mensongère que Thiers donne de la cérémonie du Sacre et, bien
sûr, de celui qui en fut le héros, permit d’endoctriner des générations
entières d’écoliers anglais, pourtant déjà généreusement abreuvés en bassesses
de cette sorte. Une
interrogation, toutefois, restera sans réponse : Pourquoi Thiers,
« ainsi appelé, disait-on, parce qu’il ne fait pas la moitié d’un grand
homme », a-t-il inventé cette vicieuse version controuvée qui fait de lui
l’un des précurseurs de certains historiens napoléoniens (!) et autres
pamphlétaires mercantiles d’aujourd’hui ? Le Sacre fut
« l’événement phare » – nous dirions aujourd’hui le plus « médiatique »
– de l’époque napoléonienne et du 19è siècle ; ce fut un événement
politique, officiel, qui avait été précédé de longues et délicates négociations
avec le Vatican, et son déroulement obéit aux exigences d’un protocole
rigoureux ; il se déroula en présence de quelques milliers de témoins
(parmi lesquels beaucoup d’étrangers) réunis à l’intérieur de Notre-Dame, et
nombre de ces témoins ont laissé des témoignages. Puis, vint
Monsieur Thiers, et ses quelques phrases, en apparence anodines, innocentes,
« factuelles », donnèrent alors naissance à l’un des mensonges les
plus éhontés et les plus pernicieux de l’histoire napoléonienne, mensonge qui
se vit décerner la dignité de « vérité historique » parce qu’il avait
été proféré par un académicien – ce qui, en France, autorise tout et donc
n’importe quoi, y compris à flétrir la mémoire du plus grand homme de
l’Histoire de ce pays. Ce truquage
n’est hélas que l’une des faces de la diffamation ordinaire qui pourrit toute
l’histoire, pourtant riche en vilenies de cette nature, de Napoléon et du
Premier Empire. Aussi, lorsque
l’on constate semblable désinformation pour un événement aussi public que le
Sacre de l’Empereur, il n’est pas difficile d’imaginer ce que l’on a pu
inventer – et ce que l’on invente encore – pour des faits qui ne furent pas
l’objet de la même curiosité. Moralité, si
l’on ose écrire : il est des mensonges qui, bien que ne reposant sur
aucune base, sont faciles à accréditer, et il est des vérités qui, s’appuyant,
elles, sur des preuves existantes, ne parviennent pas à se faire jour. Une « cérémonie très imposante et belle »
"Avec sa simple couronne de lauriers, il ressemblait à une médaille antique. Mais il était d'une pâleur extrême, et véritablement ému," a écrit un témoin de la cérémonie, Madame de Rémusat.
Revenons à la
cérémonie telle qu’elle s’est réellement déroulée. L’Empereur,
après avoir reçu l’onction, posa sur sa tête la couronne qui se trouvait donc sur
l’autel, et non entre les mains du Pape. Ainsi sacré par
le Pape et couronné par lui-même, Napoléon gravit les marches de l’autel, prit
la couronne destinée à l’Impératrice, qui attendait, agenouillée, au bas des
marches. C’est le geste
que le peintre David immortalisera sur son célèbre tableau Le sacre, qui
est en réalité – et c’est bien plus beau ainsi – le couronnement de
l’Impératrice. Les assistants
les plus proches de Joséphine virent à ce moment des larmes couler sur ses
mains jointes « qu’elle élevait bien plus vers lui [Napoléon] que vers
Dieu », selon le mot bien connu de la célèbre mémorialiste, Laure
d’Abrantès, et tous furent frappés de la tendresse et de l’affection non
feintes avec laquelle l’Empereur posa la couronne sur la tête de l'Impératrice. L’Impératrice,
la voici telle que la vit Madame de Rémusat :
Joséphine couronnée Impératrice par Napoléon gros plan tiré de : Sacre de l'Empereur Napoléon Ier et couronnement de l'Impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris 2 décembre 1804 par Jacques-Louis David (1748-1825) (DR)
« Toute la
cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où l’Impératrice fut couronnée
excita un mouvement général d’admiration, non pour cet acte en lui-même, mais
elle avait tant de grâce, elle marcha si bien vers l’autel, elle s’agenouilla
d’une manière si élégante et en même temps si simple, qu’elle satisfit tous les
regards. » Le Saint-Père
donna alors l’accolade à l’Empereur et, se tournant vers l’assistance,
cria : Vivat
Imperator in æternum ! L’assistance
répondit par les ovations répétées de : Vive l’Empereur ! Vive
l’Impératrice ! qui firent trembler les voûtes. L’office divin
terminé, le cortège, surligné de milliers de torches, quitta Notre-Dame vers
trois heures de l’après-midi, mais l’Empereur ayant souhaité faire honneur aux
Parisiens de cette journée mémorable, toute la suite fit un détour par la rue
Saint-Martin et les boulevards, et n’arriva aux Tuileries qu’à la nuit. Sacré et
couronné, l’Empereur allait pouvoir maintenant s’occuper de l’Angleterre.
Portrait officiel de Napoléon en grand habillement. Il tient le sceptre dans sa main gauche par Girodet De Roussey-Trioson (1767-1824) (DR)
"Quand j'ai mis la couronne sur ma tête en 1804, quatre-vingt-seize Français sur cent ne savaient pas lire et ne connaissaient de la liberté que le délire de 1793." (Année de la Terreur au cours de la Révolution française) (Napoléon à Las Cases, à Sainte-Hélène)
Dans le
prochain chapitre, nous le retrouverons au « Camp de Boulogne »,
parmi ses soldats impatients de se mesurer avec cet ennemi héréditaire, qui,
depuis la rupture de la paix d’Amiens, n’avait cessé de multiplier les
provocations.
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