Volume II - Chapitre 5
18 MAI 1804 VIVE L’EMPEREUR !
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J’ai créé l’Empire pour le salut de la Révolution et dans l’intérêt
français… Il fallait que je donnasse à la France une forme de gouvernement
qui réunissait toutes les conditions d’unité et de stabilité. (Sainte-Hélène, Napoléon à Montholon) Bonaparte Premier Consul reçoit les serments des présidents avec les consuls Cambacérès et Lebrun
Louis-Charles-Auguste Couder (1789-1873) (DR)
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Bonaparte l’avait bien compris : qu’il vînt à
disparaître sous les coups des tueurs royalistes payés par les Anglais, et le
pays, encore insuffisamment restructuré faute de temps, serait livré à toutes
les factions rivales : royalistes, jacobins…, qui, se déchirant,
entraîneraient de nouveau la France dans le chaos.
Les attentats dont il a été la cible avaient fait prendre
conscience au Premier Consul, nommé « Consul à vie » par la
Constitution de l’an X, qu’il importait d’envisager des mesures susceptibles de
sauvegarder son œuvre de pacification et de réconciliation nationale. Et quelle œuvre ! Paix civile avec, entre autres, le rappel des proscrits de
toutes nuances, la radiation de la liste des émigrés ; paix des âmes avec
le Concordat, salué par un Te Deum chanté à Notre-Dame le jour de Pâques
1802 (à ce propos rappelons que le Concordat reconnaissait la religion
catholique, non pas comme religion d’État – ce qu’eût vivement souhaité le
Vatican – mais comme « religion de la majorité des Français ». Cette
restriction mettait, juridiquement, la religion catholique sur un pied
d’égalité avec les autres religions. En termes clairs, le Premier Consul avait
fait entrer la tolérance religieuse dans les institutions du pays) ;
reconstruction financière, judiciaire ; paix extérieure obtenue par des
victoires éclatantes remportées sur les monarchies européennes, qui, payées par
l’Angleterre, n’avaient cessé de déclarer la guerre à la France… L’ambassadeur de Russie à Londres, Woronsov, pourtant fort
hostile à la France de la Révolution et du Consulat, avant de l’être à celle de
l’Empire, écrivait en 1803 : « Son
système [celui du cabinet de Londres] sera toujours d’anéantir la France comme
son unique rivale et de régner, ensuite, despotiquement sur l’univers
entier. » Un
homme comme Bonaparte ne pouvait donc qu’importuner gravement cette Angleterre,
qui avait fait assassiner le tsar Paul 1er, coupable d’avoir été tenté par un
rapprochement avec la France, et bombarder, le 2 avril 1801, Copenhague,
capitale du Danemark, pays neutre, triste exploit qu’elle réitèrera en 1807
pour s’emparer de la flotte de guerre danoise. Contraint, cependant, de constater que, loin de s’affaiblir
et de sombrer, la France du Premier Consul grandissait et se fortifiait, le
cabinet de Londres, à contrecœur, et surtout bien déterminé à ce qu’elle durât
le moins longtemps possible, avait signé, le 25 mars 1802, la paix d’Amiens. Ne nous étonnons donc pas, comme nous ne manquerions pas de
le faire aujourd’hui, du « score » – 3 509 000 « Oui » sur
3 580 000 votants – obtenu lorsque la question avait été posée aux Français de
nommer Bonaparte « Consul à vie ». Ce résultat était la juste
reconnaissance de toute la Nation à l’homme qui avait fait oublier la Terreur,
ce hideux et sanglant avatar de la Révolution, et tiré la France du bourbier du
Directoire. Une France plus « présentable » Le
Premier Consul n’était pas le seul à être conscient de la fragilité du régime
qui dirigeait la France. Aussi, depuis plusieurs mois, l’idée de pousser
Bonaparte vers le trône faisait-elle son chemin.
Le
dessein était appuyé par des individus aussi dissemblables que Talleyrand et
Fouché. L’idée générale était qu’en fondant une quatrième dynastie, la France,
qui, aux yeux des cours européennes, restait encore revêtue de ses oripeaux
révolutionnaires, deviendrait plus « présentable ». Elle pourrait
être tenue pour un pays avec lequel, de nouveau, on pourrait traiter d’égal à
égal, puisqu’elle se serait donné un souverain (presque) légitime. Les plus intéressés à cette marche du Premier Consul vers le
trône étaient vraisemblablement les hommes de la Révolution, et
particulièrement ceux qui avaient voté la mort du roi Louis XVI, car fonder une
nouvelle dynastie était le moyen le plus sûr d’empêcher le retour des Bourbons. La conspiration de Cadoudal, qui avait eu dans le pays un
juste retentissement – le Sénat s’était vu remettre des pièces trouvées sur
trois agents anglais, Drake, Taylor et Smith, accréditant la participation
active de leur pays au complot - avait préparé l’opinion à un changement qui
apparaissait de plus en plus indispensable au salut de l’État. Au mois d’avril 1804, alors que se déroulait l’instruction
du procès de Cadoudal et de ses complices, parmi lesquels les généraux Pichegru
(qui se suicida dans sa prison du Temple), Moreau (dont la peine fut commuée en
bannissement)…, un membre du Tribunat déposa devant l’Assemblée une proposition
tendant à investir Napoléon Bonaparte de la dignité impériale et de déclarer l’empire
français héréditaire dans sa famille. Une commission chargée de l’examen de la proposition déposa
son rapport quelques jours plus tard et conclut à son adoption. Une
seule voix discordante s’éleva au milieu de cette unanimité, celle du mathématicien
et ancien membre du Directoire, Carnot, républicain inflexible, qui s’était
déjà signalé par son refus de voter le Consulat à vie. Mais contrairement à
d’autres, Carnot ne nuira ni à l’Empereur ni à la France, et aux jours sombres
de 1814-1815, cet opposant viendra se mettre – spontanément – au service de
Napoléon. L’Empereur, qui respectait l’homme, ne tint jamais rigueur à
l’ex-Directeur Carnot. Un appui involontaire et inattenduUne autre voix se fera entendre, le 6 juin, de Varsovie.
Celle d’un homme qui n’était pour le moment que le comte de Provence et qui eût
bien aimé régner sous le nom de Louis XVIII.
Quand il aura connaissance de l’accession de Bonaparte au
trône, il écrira une protestation ainsi conçue : « En prenant le titre d’empereur, en voulant le rendre héréditaire dans sa famille, Bonaparte met le sceau à son usurpation. Ce nouvel acte d’une révolution où tout, dès l’origine, a été nul, ne saurait sans doute infirmer mes droits ; mais, comptable de ma conduite à tous les souverains, dont les droits ne sont pas moins lésés que les miens et dont les trônes sont tous ébranlés par les principes dangereux que le sénat de Paris a osé mettre en avant ; comptable à la France, à ma famille, à mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant le silence dans cette occasion. Je déclare donc, en présence de tous les souverains, que, loin de reconnaître le titre impérial que Bonaparte vient de se faire déférer par un corps qui n’a pas même d’existence légitime en France [ !], je proteste contre ce titre et contre tous les actes subséquents auxquels il pourrait donner lieu. » Cette protestation se révéla une aide inappréciable
apportée, bien involontairement, au nouveau régime : les propos du comte
de Provence qui n’étaient rien d’autre qu’une négation et une remise en
question des acquis de la Révolution, rallièrent tous ceux qui, d’esprit
tenacement républicain, faisaient encore semblant de bouder. Napoléon, d’ailleurs, ne s’y trompa pas, qui fit
obligeamment publier in extenso la protestation du prétendant dans le
Moniteur daté du 1er juillet. Cette réprobation ne produisit d’ailleurs aucun effet parce
que, écrit une mémorialiste, « la conspiration de Georges [Cadoudal] avait
peut-être encore refroidi les sentiments déjà si faibles que l’on conservait à
peine pour l’ancienne dynastie. [Cette conspiration] avait été, au fait, si mal
ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle ignorance de l’état intérieur de
la France et des opinions qui la partageaient, les noms et les caractères des
conspirateurs excitaient si peu de confiance, et surtout, on craignait si
généralement les nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés,
qu’en exceptant un petit nombre de gentilshommes, intéressés au retour d’un
ordre de choses détruit, il n’y eut point en France de regrets de ce dénouement
qui affermissait le système qu’on voyait s’établir. » À l’écoute des
monarchies européennes
Puis, on se mit à l’écoute des monarchies européennes les
plus influentes : celles de Prusse et d’Autriche. Celle de Russie fut
exclue, car le tsar Alexandre avait officiellement protesté contre l’exécution
du duc d’Enghien. Protestation d’autant plus étrange qu’Alexandre, porté au
pouvoir par les assassins de son père, n’avait aucun lien de parenté avec le
duc, et que, dans les cours, comme celles de Naples et d’Espagne où régnaient
des Bourbons, personne n’avait pris le deuil, qui, là, y eût été naturel. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, évidemment peu chaud
pour une telle reconnaissance mais, dans le même temps, dévoré de l’espoir de
se voir attribuer la belle terre de Hanovre, se déclara « prêt à
reconnaître, dès qu’il aurait lieu, le rétablissement en France, d’un
gouvernement monarchique au profit d’un homme qui l’avait mérité par sa sagesse
et ses grandes actions. » Quant à la Maison de Habsbourg, menacée par les conséquences
du « Recez germanique de Ratisbonne », acte qui, en mars 1803, avait
disloqué le Saint Empire Romain, de perdre, avec la couronne élective
germanique, le titre impérial, elle cherchait à s’en créer un autre :
celui d’« Empereur héréditaire d’Autriche ». Mais il lui fallait pour ce faire être reconnue par
l’Europe, donc, au premier chef, par la France. Il y aurait donc échange de bons procédés. Logiquement, Bonaparte en avait conclu que si Berlin et
Vienne acceptait bon gré mal gré l’idée de l’établissement de l’empire
français, il serait superflu de sonder ailleurs. L’Europe suivrait ces deux
« locomotives ». Un titre
d’essence militaire
Dans cette marche vers un trône encore indéfini, une
question – primordiale – se posait : celle du titre que prendrait le
nouveau souverain. Le titre de roi était impensable, les Français n’eussent
point compris ce choix d’un passé révolu. Bonaparte, bien évidemment, y était également opposé. Citons
à ce sujet une anecdote plaisante racontée par Madame de Rémusat, l’une des
dames du palais de l’Impératrice Joséphine : discutant un jour avec Berthier,
qui, lui, allait être bientôt maréchal, et qui, à ce moment, occupait le poste
de ministre de la Guerre, Talleyrand, ministre des Relations extérieures lui
dit : « Vous savez quel grand projet nous occupe ;
allez-vous-en presser le Premier Consul de prendre le titre de roi. » Puis, Talleyrand, qui ne nourrissait guère d’amitié pour
Berthier, s’était reculé pour observer la scène. Ce qui devait arriver arriva. Au mot de roi, les yeux de
Bonaparte étincelèrent de colère : « Qui vous a conseillé de venir ainsi m’échauffer la
bile ? Une autre fois, ne vous chargez plus de pareilles
commissions ! » Quel titre alors ? Le seul qui pût convenir était celui d’empereur, à la fois
par sa (relative) nouveauté et son ancienneté, et surtout, parce que, d’essence
toute militaire, il convenait à merveille au soldat prestigieux devenu le
maître de ce pays dont il dira en 1809 : « Celles de mes journées que je passe loin de la France
sont des journées perdues pour mon bonheur. » En outre, ce titre d’empereur n’avait pas dans l’opinion
publique le caractère usé qui s’attachait à celui de roi, titre qui eût rappelé
aux Français un régime dont ils s’étaient débarrassés en 1789. Talleyrand, qui n’était encore que vénal avant de devenir
traître à Napoléon, et donc à son pays, résuma le trait à merveille, avec,
cependant, l’une de ces rosseries, dont le futur prince de Bénévent ne pouvait
se retenir : « Il y avait dans ce titre d’empereur une combinaison
de république romaine et de Charlemagne qui lui tournait la tête. » Tribunat et Sénat
unanimes
Le 2 mai 1804, après avoir proclamé qu’il « n’est point
de titre plus convenable à la gloire de Bonaparte et à la dignité du chef
suprême de la nation française que le titre d’Empereur : « Le Tribunat, exerçant le droit qui lui est attribué
par l’article 29 de la Constitution émet le vœu : « 1° Que Napoléon Bonaparte, Premier Consul, soit
proclamé empereur des Français, et, en cette qualité, chargé du gouvernement de
la république française ; « 2° Que le titre d’empereur et le pouvoir impérial soient
héréditaires dans sa famille, de mâle en mâle, par ordre de
primogéniture ; « 3° Qu’en faisant dans l’organisation des autorités
constituées les modifications que pourra exiger l’établissement du pouvoir
héréditaire, l’égalité, la liberté, les droits du peuple soient conservés dans
leur intégrité.
« Le présent vœu sera présenté au Sénat par six
orateurs, qui demeurent chargés d’exposer le vœu du Tribunat. »
La liberté des Cultes
En faisant de la religion catholique la religion de la "majorité des Français", et non la religion de l'État français, Bonaparte instaurait la tolérance religieuse en France.
Le 4 mai, le Sénat adopta, à l’unanimité des suffrages, une
nouvelle adresse dans laquelle il affirmait que le bonheur de la France et le
besoin de donner de la stabilité aux institutions qu’elle devait à la
révolution exigeaient l’établissement de la dignité impériale héréditaire dans
la personne et la famille de Bonaparte, et qu’il était du devoir de celui-ci
d’accepter « un titre qui, s’il n’ajoutait rien à sa gloire, du moins, lui
donnerait les moyens de se rendre encore plus utile à sa patrie. » Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui
demander, sans être plus explicite, un dernier acte qui assurât la tranquillité
de la France pour les années à venir. Le Premier Consul répondit dans les
colonnes du Moniteur : « Je vous invite à me faire connaître votre pensée tout
entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14 juillet
prochain : Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la liberté,
l’égalité et la gloire sont à l’abri de toutes les tempêtes. » Le 18 mai, les sénateurs réunis entendirent leur ancien président, le naturaliste Lacepède, qui fut aussi le premier grand chancelier de la Légion d’Honneur, lire le texte du sénatus-consulte qui donnait une forme officielle et légale à ces nouvelles institutions toutes monarchiques. Puis, ils se rendirent au château de Saint-Cloud où régnait
l’affluence des grands jours. D’après des témoins, celui qui n’était encore
« que » le Premier Consul Bonaparte attendaient les sénateurs,
Joséphine à ses côtés. Ces mêmes témoins ont décrit le Consul « calme,
digne sans raideur, mais sa jeune figure [il n’a que 35 ans] laissait tout de
même percer une joie qui, à la vérité, ne se pouvait celer. » Quant à Joséphine, elle était apparue « très
troublée. » Et cet homme, à qui, jusqu’alors, on ne s’était jamais
adressé qu’en l’appelant « citoyen général » ou « citoyen Premier
Consul », entendit son collègue, mais pour peu de temps encore,
Cambacérès, lui dire en venant au-devant de lui : « Sire… » Ce seul mot scellait la destinée d’un homme, et avec lui,
celle du pays tout entier. Tous les canons de Paris se firent entendre jusqu’à
Saint-Cloud.
Ce ne fut plus cette fois le Premier Consul Bonaparte, mais
Napoléon 1er, qui répondit au discours de Cambacérès par quelques
phrases brèves, auxquelles un cri, le premier d’une longue série, fit
écho :
VIVE
L’EMPEREUR !
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