Volume II

Chapitre 4

 

AU TRAVAIL AVEC L’EMPEREUR (3)

L’ADMINISTRATEUR ET LE BÂTISSEUR

 

Partant du principe que des événements particuliers peuvent entraver, voire interrompre les travaux en cours, Napoléon veille à ce que ce qui a été commencé ne soit pas perdu.

 

Objectif fixé chaque année aux ingénieurs : viser à l’achèvement complet par des achèvements partiels :

 

« Tout commencer, c’est pour ne rien finir. », se plaît-il à répéter.

 

Aussi pour pallier les effets de cette tendance naturelle des directeurs de travaux à commencer la besogne par tous les bouts à la fois – ce qui est « son épouvantail » – Napoléon a-t-il adopté un système d’une logique imparable. Un de ses secrétaires nous l’explique :

 

« A chaque fonds qu’il accordait, il assignait un résultat déterminé ; il voulait que chaque saison de travail eût son produit immédiat et fini, et que, pour les travaux de longue haleine, il y eût toujours une proportion nette et progressive entre les sommes qui se dépensaient et la fraction de travaux qui s’achevaient. Prenons quelque exemple. Un travail devait-il se répartir sur dix années ? Chaque année épuisant un dixième du crédit total devait produire un dixième fini dans la totalité de l’ouvrage. Accordait-il vingt-cinq millions pour perfectionner une place de guerre ? Il fallait bien se garder d’aller mettre le marteau à tort et à travers dans tout ce qui existait, de manière à courir le risque de n’avoir plus qu’une place démantelée pendant toute la durée des nouveaux travaux ; une guerre pouvait intervenir et, dans ce cas, on se serait trouvé avoir dépensé son argent à faire du mal au lieu de faire du mieux. On devait suivre une marche toute contraire ; il fallait que, sans porter aucune atteinte à la force actuelle, on ne travaillât qu’à l’accroître ; chacune des améliorations projetées devait, l’une après l’autre, et au fur et à mesure de la dépense, s’introduire complète et finie dans l’ancien ensemble. »

 

En termes simples, une nouvelle place de guerre devait, dès les premiers travaux, être susceptible d’un commencement de défense, fût-ce comme un simple poste avancé.

 

Plus de routes et de canaux que tous les Bourbons réunis

 

Il n’est pas que les bâtiments de guerre qui bénéficient de la vigilance de l’Empereur. Il en va de même pour les bâtiments du patrimoine civil.

 

Lorsqu’il entreprend, après avoir arrêté le plan de l’ensemble, la seconde galerie du Louvre, il demande à l’architecte d’exécuter le travail par travées. Explication :

 

« Si je ne puis achever, du moins je ne veux pas laisser après moi une longue file de piliers tronqués, attendant tristement debout qu’on les couronne de leur voûte et du reste de l’édifice ; le coup d’œil du Carrousel s’embellira d’autant d’arcades complètes que j’aurai pu en élever et le service des Tuileries profitera de cette aile plus promptement que du Louvre. »

 

 

En 1801, l'Exposition des produits de l'Industrie dans la Cour Carrée

du Louvre fut comme le symbole de la prospérité retrouvée sous le Consulat.

 

S’agit-il du percement d’un canal ? Même souci. Une fois le tracé défini, il exige qu’un premier tronçon soit ouvert en totalité et que l’on continue, sans s’interrompre, en ayant soin de toujours terminer ce qui a été commencé :

 

« Il vaut mieux entrer tous les dix ans en possession d’un canal de dix lieues  que d’avoir un siècle à attendre pour qu’un canal de cent lieues soit terminé. »

 

Autre exemple, celui de l’ouverture d’une route. Les ingénieurs ne doivent pas bouleverser tout le tracé existant, mais dérouler la chaussée « toise par toise » sur l’espace à aplanir, et les travaux effectués sont utilisés séparément de ceux qui restent à faire.

 

À la base de ce système une volonté : que la communauté profite aussi vite que possible des dépenses engagées par l’État.

 

Reçu en mars 1802 après la signature de la paix d’Amiens par celui qui n’était encore que le Premier Consul, le marquis de Lucchesini, ambassadeur de Prusse, avait été surpris de trouver dans le vainqueur des forces de la deuxième Coalition, un homme tout entier tourné vers la paix.

 

Dans une dépêche à son gouvernement, le diplomate mentionnait que Bonaparte lui avait parlé « avec conviction de canaux à perfectionner et à ouvrir, de routes à tracer et à réparer, de ports à nettoyer, de villes à embellir, du culte et des établissements pieux à doter, d’instruction et d’éducation publiques à payer… »

 

 

Le Lycée Bonaparte, actuellement Lycée Condorcet

 

Quand on sait que cet ambassadeur était – et sera toujours – un ardent ennemi de la France républicaine, consulaire, puis impériale, son témoignage a du prix !

 

Sait-on qu’en en moins de quinze années, et malgré quinze années de coalitions incessantes, Bonaparte, puis Napoléon, a fait percer plus de routes et de canaux que tous les Bourbons réunis ?

 

Rappelons à ce sujet une phrase – elle a été écrite en 1803 peu avant la rupture de la paix d’Amiens – de l’ambassadeur russe en poste à Londres, Woronzov, bien connu lui aussi pour son hostilité à la France nouvelle, au Premier Consul Bonaparte puis à l’empereur Napoléon :

 

« Son système de gouvernement [du cabinet de Londres] sera toujours d’anéantir la France comme son unique rivale, et de régner, après, despotiquement sur l’univers entier. »

 

Sur les douze années tragiques qui vont suivre, cette seule phrase jette, sans ambiguïté possible, une lumière nouvelle et crue que l’on ne peut– ou ne veut – jamais regarder en face tant la propagande anglaise, relayée par ses fidèles Alliés, les royalistes français, fut bien faite.

 

Il est donc opportun de dresser ici un inventaire de quelques-uns des travaux poursuivis ou entrepris pendant l’Empire :

 

ROUTES

 

- Du Mont-Cenis (reliant Lyon à Turin et à Gênes)

- Du Simplon (reliant Genève à Milan)

- Du Lautaret

- D’Alexandrie à Savone

- De Gênes à Alexandrie

- De Parme à La Spezia

- De Plaisance à Gênes

- De Paris à Madrid par Bayonne

- De Paris à Amsterdam

- De Paris à Namur-Liège-Hambourg

- De Paris à Mayence

- De tournus à Chambéry

- Plus des routes départementales…

PARIS

 

- Canal de l’Ourcq

- Abattoirs du Roule, de Rochechouart, de Ménilmontant, de Villejuif, de Grenelle

- Marché aux Fleurs et aux Oiseaux

- Halle aux vins

- Marché aux œufs et aux poissons dans les Halles Sainte-Eustache

- Marché des Carmes, des Blancs-Manteaux, Saint-Joseph, Popincourt, Saint-Germain

- Pont des Arts

- Pont d’Austerlitz

- Pont d’Iéna

- Temple de la Gloire (actuelle église de la Madeleine)

- Arc de triomphe du Carrousel

- Colonne Vendôme

- Restauration du Panthéon

- Reconstruction de l’Odéon

- Travaux du Louvre, des Tuileries, de la Chambre des Députés, des églises Sainte-Geneviève et Saint-Denis

- Quais du Louvre, Debilly, Morland, de la Cité

- Palais des Archives

- Quinze fontaines

- Rues de Rivoli, de Castiglione, des Pyramides, de la Paix, Soufflot, d’Ulm, Clovis, Champs-Élysées…

- Creusement de dix kilomètres d’égouts

- Cimetière du Père-Lachaise

 

COUT TOTAL ENTRE 1804 ET 1813 :

 

Deux cent soixante dix-sept millions

COÛT TOTAL ENTRE 1804 ET 1813 :

 

Cent trois millions

 

CANAUX

 

- De Saint-Quentin

- De l’Escaut à la Somme

- De Bourgogne (commencé sous Louis XV, il sera achevé en 1832)

- De la Rance à la Vilaine

- De la Baltique à la Seine

- De Lübeck à Hambourg

- De Nantes à Brest

- De la Sambre à l’Escaut

- De Niort

- Canal latéral de la Loire

- Du Rhin au Rhône par le Doubs, reliant la mer du Nord à la Méditerranée…

- Plus un certain nombre de canaux de moindre importance

AMÉNAGEMENTS
des

PORTS MARITIMES

 

- Cherbourg

- Le Havre

- Dunkerque

- Calais

- Saint-Valéry

- Dieppe

- Bayonne

- Sète

- Marseille

- Anvers

- Flessingue

- Ostende (et le canal)

COUT TOTAL ENTRE 1804 ET 1813 :

 

Cinquante-cinq millions

COUT TOTAL ENTRE 1804 ET 1813 :

 

Cent dix-sept millions

 

LES PONTS

 

- De la Scrivia (Italie)

- De Tours

- De Tilsit (à Lyon)

- De l’Isère

- De la Durance

- De Bordeaux

- De Moissac, d’Agen

- Pont et quais de Rouen

- Pont de Roanne

- De Givet

- Du Vey

- D’Arves

- Pont de Sèvres

- Pont de Saint-Cloud…

COÛT TOTAL ENTRE 1804 ET 1813 :

 

Trente et un millions

 

 

Le Pont d'Austerlitz

 

Aux quelques exemples (trop) sommaires donnés ci-dessus, on l’aura compris : celui en qui on ne veut généralement voir qu’un homme de guerre, fut un grand bâtisseur dont les rêves, qui se situaient loin des champs de bataille, furent sans cesse interrompus par les guerres imposées par les monarchies européennes, pour le seul bénéfice de l’Angleterre.

 

Le Conseil d’État, « supplément de la pensée administrative »

 

Même si cette phrase de l’Empereur est bien connue, il est toujours utile de la citer pour tenter de le débarrasser de cet habit de guerrier jamais assouvi qu’on l’a forcé à endosser en donnant à croire qu’il y trouvait de la satisfaction :

 

« Ma gloire n’est pas d’avoir gagné quarante batailles ; ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon Code Civil et les procès-verbaux au Conseil d’État. »

 

Bonaparte Premier Consul

entouré des membres du Conseil d'État

 

Qu’est-ce donc ce Conseil d’État dont il est si fier ?

 

L’un des secrétaires particuliers, Fain, apporte un élément de réponse :

 

« Ce n’était pas un pouvoir ; ce n’était qu’un supplément à la pensée administrative ; c’était un Conseil dans toute la force du mot, qui n’avait de mouvement et d’action que par l’impulsion qu’il recevait de l’Empereur ; qui ne conseillait que quand l’Empereur lui disait : Conseillez-moi ! ; qui ne s’occupait que des affaires sur lesquelles il était consulté ; dont le devoir alors était d’éclairer l’Empereur sur les avantages ou les inconvénients des propositions faites par les ministres, indiquant les amendements et les améliorations dont les projets paraissaient susceptibles, mais ne présentant jamais que des avis [souligné dans le texte]. Tel était en effet l’intitulé officiel de ses délibérations et l’objet réel de ses travaux. »

 

Attachons-nous en premier à quelques détails pratiques.

 

Le lieu tout d’abord.

 

L’assemblée générale du Conseil se tient aux Tuileries dans une salle longeant la chapelle, du côté de la cour. Principal ornement : une représentation de la bataille d’Austerlitz décorant le plafond. Au fond de la salle, sur une estrade, le bureau de l’archichancelier et celui de l’architrésorier ; plus haut, le fauteuil de Napoléon. Au milieu, la table en forme de fer à cheval des conseillers. Placée transversalement au fond de la salle, une troisième table accueille les maîtres des requêtes. Quant aux auditeurs, ils prennent place sur des chaises placées le long des côtés, derrière les conseillers.

 

Il convient de s’arrêter un instant sur les auditeurs. Disciples des conseillers, ils sont une création de Napoléon :

 

« J’élève des administrateurs pour l’avenir. Ils se forment dans l’atelier des règlements et des lois. Ils s’y pénètrent de nos principes et de nos maximes d’ordre public ; toujours environnés de bons conseils et de bons juges, tantôt sous les yeux du gouvernement, tantôt dans des missions importantes, ils arrivent successivement aux fonctions publiques avec la maturité de l’expérience et la garantie que peuvent me donner personnellement un caractère et des connaissances déjà éprouvées. »

 

Ils achevaient ensuite leur formation en allant sur le terrain : bon nombre d’auditeurs s’endurciront ainsi à la rude école des réalités de la guerre en participant, entre autres, à la campagne de Russie.

 

Les effectifs du Conseil d’État sont d’environ six cents, dont quelque deux cents étrangers, des Allemands, des Italiens et des Hollandais, dont la présence s’explique par la réunion de ces pays à la France. Ils sont, comme dans l’institution actuelle, conseillers, maîtres des requêtes et auditeurs. Nombre d’entre eux sont d’ailleurs souvent éloignés de Paris par des missions aux armées, dans des ambassades et autres postes où leur présence s’avère nécessaire…

 

Nous n’allons pas entrer dans le détail des délibérations mais, plutôt, expliquer la vision que l’Empereur a de ce Conseil d’État et ce qu’il en attend.

 

Pour lui, le conseil d’État n’est pas seulement une machine « à fabriquer des avis » mais une réserve d’hommes capables de s’exprimer en son nom au Sénat ou au Corps législatif. Des sortes d’aides de camp civils destinés à transmettre, non pas comme leurs homologues de l’armée les ordres d’exécution d’une manœuvre délicate, mais des instructions civiles en se rendant partout où la marche de l’administration a besoin d’une impulsion complémentaire.

 

Corollaire de cette volonté et de cette nécessité de s’entourer d’individus compétents : l’Empereur ne s’occupe pas des querelles de partis, ne fait pas des opinions professées par chacun à ses débuts un critère de sélection, et si un candidat bénéficie d’une recommandation politique, il n’est agréé que s’il est apte à la fonction.

 

La carrière se fait ensuite au mérite et aux services rendus par chacun.

         

Une séance du Conseil d’État commence à midi. Elle peut se prolonger fort tard, sauf quand l’Empereur est absent : c’est en effet l’archichancelier, Cambacérès, qui assure l’intérim et, dans ce cas, la séance, gastronomie oblige, se termine immuablement à l’heure du dîner.

 

À la vérité, les travaux du Conseil d’État, généralement surchargés de tâches administratives routinières, ne sont guère passionnants. Il en va différemment lorsque l’Empereur assiste à la séance.

 

Son arrivée est signalée par un roulement de tambour dans la salle des gardes. Les huissiers crient : « L’Empereur ! », et chacun se lève pour l’accueillir.

 

On n’étonnera personne en écrivant que sa présence changeait le ton de la séance. Fain écrit :

 

« Il n’y avait pas une délibération qui ne fût alors du plus grand intérêt, parce qu’il y disait toujours quelque chose et que ce qu’il disait était extrêmement remarquable. »

 

Inconvénient pour tous ces messieurs du Conseil d’État : les séances se prolongent parfois fort avant dans l’après-midi. Il en était déjà ainsi sous le Consulat, et un jour que la séance avait duré jusqu’au petit matin, Bonaparte avait secoué son assemblée par ces mots :

 

« Allons, allons, citoyens ministres, réveillons-nous ! Il n’est que deux heures du matin, il faut gagner l’argent que nous donne le peuple français. »

 

Lui reste frais. Ce qui fait écrire à l’un des maîtres des requêtes, qui se fera un grand nom en qualité de mémorialiste du calvaire de Sainte-Hélène, Las Cases :

 

« Je l’ai vu prolonger quelquefois la séance jusqu’au soir, et montrer à la fin autant de facilité, d’abondance, de fraîcheur d’esprit et de force de tête qu’en commençant, quand nous autres tombions tous de lassitude. »

 

Un cerveau prodigieux

 

Les facultés intellectuelles hors du commun de l’Empereur ont toujours stupéfié ses contemporains. Deux exemples :

 

- L’école militaire de Fontainebleau : Un jour, Bonaparte a le projet d’établir une école militaire au château de Fontainebleau. Il fait venir Chaptal, son ministre de l’Intérieur, lui expose les grandes lignes du projet et lui demande d’en mettre au net les dispositions pour le lendemain. À l’heure dite, Chaptal se présente devant le Consul, son travail sous le bras. Le Consul n’est pas satisfait. Laissons parler Chaptal :

 

« Il me fit asseoir et me dicta pendant deux à trois heures un plan d’organisation en cinq cent dix-sept articles. Je crois que rien de plus parfait n’est jamais sorti de la tête d’un homme. »

 

- La « dictée de Boulogne » : Au mois d’août 1805, l’Empereur est à son quartier général de Pont-de-Briques où il attend que l’amiral de Villeneuve revienne de sa mission pour protéger le passage de la flotte d’invasion de l’Angleterre. Colère violente de Napoléon quand il apprend que Villeneuve s’est réfugié au Ferrol (Espagne). Avisant Daru, sur qui tombe la première averse de l’orage, il lui désigne un bureau surchargé de papiers et lui dit : « Mettez-vous là et écrivez ! » Et sans transition, sans hésitation, il lui dicte le plan de la campagne qui s’achèvera avec le triomphe d’Austerlitz : volte-face de l’armée, qui est encore l’armée des Côtes de l’Océan – elle est établie en ligne sur deux cents lieues de front, soit près de neuf cents kilomètres ! – ordre des marches et leur durée, points de convergence des différents corps d’armée, lieux des batailles, et, parce qu’il n’en doute pas, des victoires. Et même la date de l’entrée dans Vienne. Bien que, habitué comme tous les intimes aux coups de génie de l’Empereur, Daru en resta pantois. Certains, bien sûr, y ont vu une mise en scène. Il n’empêche : tout étant bien ordonné dans son cerveau, tout ayant été prévu par son génie militaire, tout étant classé dans sa prodigieuse mémoire, l’Empereur a dicté son plan de campagne sans hésitation et sans une erreur, car il connaissait jusqu’au dernier soldat les mécanismes bien huilés de son armée qui, depuis deux ans, s’exerçait aux mouvements les plus rapides et les plus précis. Deux cent mille hommes marchèrent alors vers l’Est. Vers Austerlitz !

 

On voudra bien admettre que cela ne relève d’aucune « mise en scène ».

 

 

 

 

Contrairement à l’une de ces légendes tenaces qui lui collent aux vêtements, l’Empereur ne se montre pas despotique au cours de ces séances. L’un de ses secrétaires l’a vu plus d’une fois rester seul de son avis, et Las Cases raconte qu’il « faisait souvent remettre une affaire en discussion et même annuler une décision déjà prise parce qu’un membre du Conseil était venu lui donner en particulier des raisons nouvelles. »

 

Le règlement de l’Université connaîtra ainsi plus de vingt rédactions différentes.

 

Quelle a été l’épisode le plus brillant de l’existence du Conseil d’État ? Les avis sont unanimes : la discussion des Codes.

 

 

L'exemplaire personnel de Napoléon du Code civil

 

"Ma gloire n'est pas d'avoir gagné quarante batailles ;

ce que rien n'effacera, ce qui vivra éternellement,

c'est mon Code Civil et les procès-verbaux au Conseil d'État."

 

Les jurisconsultes, comme il se doit, « occupèrent le tapis », mais l’Empereur imprima sa marque. Pas autant qu’il l’eût souhaité, pour, notamment, le Code pénal et le Code de procédure, et, jusqu’à la fin, il regrettera de ne pas en avoir lui-même révisé les articles.

 

Fain se rappelle, en particulier, une séance au cours de laquelle l’Empereur fut contraint de reculer devant la dureté systématique des criminalistes. Citons le cas, car il est révélateur de ce sentiment d’humanité qui animait Napoléon.

 

Menacée d’une condamnation à mort, une femme habitant Amsterdam avait été acquittée… trois fois ! Rien de moins. Pour des raisons obscures d’hommes de loi, plus préoccupés de textes que d’humanité, il était question de faire passer cette malheureuse une quatrième fois en jugement. Napoléon voyait dans ces trois acquittements une raison suffisante pour que la justice la laissât enfin tranquille. Le cours de la justice n’est pas achevé, lui répliqua le président de la cour de Cassation, qui fut suivi de toute l’assemblée des juristes.

 

Alors, isolé dans sa conviction d’humanité, l’Empereur eut ces mots :

 

« Messieurs, on prononce ici par la majorité ; je demeure seul ; mais je vous déclare que, dans ma conscience, je ne cède qu’aux formes. Vous m’avez réduit au silence et nullement convaincu. Quant à la question de grâce, cela me regarde, et si le quatrième jugement dément les trois premiers, j’entends bien user de mon droit. »

 

Le secrétaire d’État Hugues-Bernard Maret : un Berthier civil

 

La journée s’achève par le travail en compagnie du secrétaire d’État, fonction qui n’était pas alors celle de sous-ministre que nous connaissons aujourd’hui.

 

La tâche – écrasante – consiste à centraliser et à répartir l’essentiel du travail et des ordres de l’Empereur relatifs à la gigantesque machinerie impériale.

 

En schématisant, on peut écrire que le secrétaire d’État est auprès de Napoléon empereur – en tout temps et en tout lieu, en voyage, en campagne ou au palais des Tuileries – ce que le major général, le maréchal Berthier, est auprès de Napoléon, chef de l’armée.

 

Dès qu’une décision de Napoléon est devenue décret, son exécution relève de la responsabilité du secrétaire d’État. À partir de ce moment, selon l’importance du sujet et/ou les distances à parcourir, toute la machine – messagers d’État, courriers, télégraphe, et au besoin, tous les auditeurs du Conseil d’État – est à sa disposition.

 

Résumé de la fonction vue par Napoléon :

 

« De mon ministre secrétaire d’État, émanaient tous les actes. C’était le grand notaire de l’Empire ; signant et légalisant toutes les pièces, par lui, je faisais partir mes décisions et mes volontés dans toutes les directions et partout ; si bien qu’avec le secrétaire d’État et une demi-douzaine de secrétaires, je pouvais gouverner l’Empire du fond de l’Illyrie ou des rives du Niémen avec autant de facilité que dans ma capitale. »

 

Il fallait à la tête de ce ministère capital un homme en qui l’Empereur pouvait avoir une confiance absolue. Il l’avait trouvé en la personne de Hugues-Bernard Maret, fait duc de Bassano. Celui-ci occupa le poste pendant douze ans, jusqu’au mariage de Napoléon avec Marie-Louise en 1810, date à laquelle il prit celui de ministre des Relations extérieures, avant de le reprendre deux ans plus tard. Maret sera fidèle à l’Empereur jusqu’à sa dernière bataille, celle de Waterloo.

 

L’Empereur « ferme ses tiroirs »

 

Comme tout un chacun, l’Empereur termine sa journée par le dîner. Il se met à table vers sept heures, seul avec l’Impératrice quand il est aux Tuileries, avec ses ministres à l’issue du conseil du mercredi, en campagne, avec les maréchaux Berthier et Bessières, et avec le secrétaire d’État Maret.

 

Outre la table de l’Empereur, il y a celle des grands officiers, ordinairement présidée par le Grand Maréchal du Palais, Duroc, ou en son absence, par le Grand Écuyer, Caulaincourt, ou l’aide de camp de service auprès de l’Empereur.

 

On notera seulement que cet homme, cible permanente des tueurs royalistes, ne prend, à l’étonnement de ses proches, aucune précaution particulière pour sa sécurité et qu’il fait toute confiance à ses serviteurs, « leur abandonnant sa vie, comme s’il n’eût pas même eu l’idée du danger. »

 

À ce sujet, le secrétaire Fain, pourtant bien placé, écrit qu’il n’a « jamais entendu parler d’inquiétude d’empoisonnement, ni de précautions extraordinaires. »

 

Nous ne reviendrons pas sur les goûts culinaires de l’Empereur – ils n’ont pas changé depuis Malmaison – ni sur le temps qu’il passe devant ses plats : pas plus de quinze à vingt minutes.

 

Après avoir dîné, Napoléon passe dans le salon de l’Impératrice Marie-Louise. Il y retrouve la duchesse de Montebello, veuve du maréchal Lannes et dame d’honneur de Marie-Louise et les officiers de service au palais, des maréchaux, des ministres, et des intimes comme Cambacérès, Duroc, Caulaincourt, Lavallette, Savary, le général Bertrand (qui prendra la suite de Duroc après sa mort en 1813), l’un des ses aides de camp, le général comte de Narbonne…

 

La soirée s’achève généralement vers neuf heures ou dix heures. L’Empereur regagne ses appartements. C’est toujours le moment que choisit Maret pour se mettre en embuscade et lui soumettre une dépêche urgente arrivée par le télégraphe, un document à signer ou un article du Moniteur à relire avant de l’envoyer à l’imprimerie.

 

Alors, et alors seulement, Napoléon peut envisager de prendre le repos de l’homme ordinaire, mais pour y parvenir, il a, comme on s’en doute, une méthode toute personnelle :

 

« Quand je veux interrompre une affaire, je ferme son tiroir et j’ouvre celui d’une autre. Elles ne se mêlent point l’une avec l’autre et jamais ne me gênent ni me fatiguent. Veux-je dormir ? Je ferme tous les tiroirs et me voilà au sommeil. »

 

***

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