Volume II

Chapitre 3

 

AU TRAVAIL AVEC L’EMPEREUR (2)

L’ADMINISTRATEUR ET LE BÂTISSEUR

 

Écrire que Napoléon a l’œil à tout relève du lieu commun.

 

Pourtant, connaît-on vraiment l’ampleur des tâches administratives dont il a la charge et le soin qu’il porte à s’en acquitter ?

 

C’est ce que les lignes qui suivent vont s’efforcer de montrer.

 

 

Les secrétaires qui travaillaient ordinairement avec lui ne voyaient pas souvent Napoléon aussi immobile que nous le montre cette toile de David. Au cours de ses séances de travail, l'Empereur parcourait son cabinet à grands pas, de long en large, "la fréquence de ses allées et venues, écrit l'un de ses secrétaires, reflétant fidèlement les mouvements de sa pensée."

 

Toute surhumaine qu’elle soit, sa mémoire ne peut suffire à tout. Aussi l’Empereur exige-t-il que ceux qui le servent – c’est-à-dire qui servent le pays – se plient à son système de travail :

 

« Les rouages, écrit l’un de ses secrétaires particuliers, ne devaient se mouvoir que dans les rainures qu’il avait lui-même alignées. Chaque case de sa mémoire avait son supplément dans un livret… Son bureau devenait ainsi un véritable clavier où les cordes du gouvernement semblaient aboutir, et seul, avec un secrétaire, il mettait en vibration celles qu’il lui plaisait de toucher. »

 

Toutes les deux semaines, tous les mois au plus tard, les ministres lui fournissent ces fameux « livrets » établis sur des modèles que Napoléon a donc mis lui-même au point.

 

Les « livrets militaires »

 

Commençons par ce qui concerne la Grande Armée, puisque, dans le numéro précédent, nous avons écrit que l’Empereur ne laissait à personne le soin de veiller au bon fonctionnement de cette prodigieuse et complexe machine de guerre, garant de la sécurité de l’Empire face aux monarchies d’Europe.

 

Ce n’est pas une surprise de découvrir que le ministère de la Guerre est le plus gros pourvoyeur de livrets. Il en est par régiment, par division militaire, par corps d’armée…

 

Qu’y trouve-t-on ?

 

Tout ce qui concerne les régiments : les noms du colonel et de tous les officiers supérieurs, les différentes batailles auxquelles le régiment a pris part, dans quelle armée, dans quelle division active chaque bataillon est employé, son lieu de dépôt, l’effectif et le nombre d’hommes présents sous les armes, le relevé des malades et des blessés dans les hôpitaux, le nombre de recrues attendues sur la conscription de l’année et les départements devant fournir ces recrues… ; pour les divisions militaires : les noms du général commandant la division, des officiers de l’état-major, des chefs de places, le nombre de compagnies de sapeurs et de mineurs, les troupes d’artillerie et le nombre de pièces, les bataillons de vétérans, les arsenaux… ; les livrets par corps d’armée renseignent sur le quartier général, son état-major et son administration militaire, sur les divisions et leurs brigades : d’un seul regard, l’Empereur peut saisir les noms des généraux et des colonels, l’indication des localités, le numéro des corps, la force de chaque division en hommes, chevaux, canons, avec une note indiquant les renforts en marche pour la rejoindre…

 

En outre, chaque semaine, le ministre de la Guerre remet une feuille sur laquelle sont inscrits ses ordres de marche : c’est la « feuille des mouvements » sur laquelle les jours de départs et d’arrivée sont précisément calculés. Un développement par colonnes permet de suivre n’importe quelle troupe – jour par jour ! – pendant le trajet qu’elle doit parcourir. De la sorte, chaque soir, l’Empereur sait où couche le moindre détachement.

 

Il convient de ne pas oublier un livret bien particulier : celui des préfets dans lesquels le détail des retardataires et des déserteurs constitue une manière de baromètre politique.

 

Napoléon attache la plus grande importance à ces états de situation. Ainsi, quand il écrit à son beau-fils, Eugène, pour lui faire reproche de fournir des renseignements insuffisants ou flous, il termine sa lettre par une formule qui résume bien la question des livrets de la Guerre :

 

« Pour mon armée française, le ministre me remet deux fois par mois plus de dix-huit volumes [ ! ] in-12 et in-4° qui me présentent l’état de mon armée sous tous les points de vue. »

 

C’est donc toute la Grande Armée qui, aux Tuileries, se trouve rangée sur un coin du bureau impérial, les généraux placés réglementairement en tête.

 

Les « honorables correspondants »

 

Comme il lui faut aussi avoir une projection des armées de ces monarchies d’Europe, qui peuvent, au gré des alliances, devenir des auxiliaires ou des adversaires, l’Empereur reçoit du ministre des Relations extérieures des états, calqués sur ceux des troupes françaises, des armées étrangères. On ne surprendra personne en écrivant que ceux-ci sont nettement moins précis.

 

On raconte à ce sujet que plus d’un ministre étranger a offert à Napoléon de « compléter » ces informations. Contre espèces sonnantes, il va de soi. Il paraît que l’Empereur a refusé, la corruption n’entrant pas dans son système. Ce qui fait dire à celui qui rapporte le fait :

 

« Peut-être a-t-il eu tort, peut-être la politique doit-elle faire sa proie de toutes les faiblesses humaines ; et nous conviendrons que dans ce sens, l’Empereur n’était pas le meilleur politique de son temps. »

 

Le moment venu, on verra que le tsar Alexandre- ne parlons pas des Anglais ! – n’éprouvera pas les mêmes scrupules de conscience.

 

S’il refuse de s’offrir la vénalité des ministres étrangers, Napoléon ne néglige pas pour autant les services que peuvent rendre les « honorables correspondants », en l’occurrence les membres des légations françaises à l’étranger. Ils ont pour instruction, secrète il va sans dire, de noter tous les mouvements de troupes dont ils peuvent être les témoins, et en particulier, le pays qu’elles quittent et celui où elles doivent se rendre. Une fois reçues, ces informations sont classées par un bureau spécial du ministère de la Guerre. Malgré son caractère aléatoire, cette collecte de renseignements permet à Napoléon, par l’habitude qu’il a de juger la force réelle d’un corps, de se forger une idée assez précise de la puissance de l’ennemi. A tel point que, pendant la campagne de Russie, lorsque les Cosaques s’empareront d’une calèche contenant les papiers relatifs à l’armée russe, les chefs seront persuadés que ces papiers leur avaient été dérobés.

 

Chaque branche de l’armée et de la marine (bâtiments en rade, en partance, en désarmement, en cale de construction ou de réparation…) font l’objet d’attentions identiques.

 

Un sou est un sou

 

Le sens de l’économie de Napoléon est proverbial. Nous avons vu, dans le précédent chapitre, l’extrême parcimonie avec laquelle il gère les dépenses de sa garde-robe personnelle.

 

On ne sera donc pas surpris qu’il exerce sur les affaires publiques la même vigilance.

 

Comme ses collègues de l’armée et de la marine, le ministre des Finances doit remettre à l’Empereur un état de chaque crédit engagé, de chaque dépense et de chaque caisse. Un fouillis de lignes serrées dont il parvient toujours à extraire ce qui est important – ou suspect.

 

Un jour, au cours d’une séance de travail avec Gaudin, son grand argentier, l’Empereur pointe une somme de soixante mille francs payés à Paris à un régiment. Dialogue :

« Ce paiement, dites-vous, a été fait à Paris.

- Sans doute.

- Les pièces bien vérifiées ?

- Assurément.

- C’est trop fort ! Le détachement est à cent lieues d’ici ; voyez cela de près ;

il y a là une grande fraude. »

 

Effectivement, une fraude avait été commise à l’aide de formules imprimées revêtues de fausses signatures, imitées à la perfection. Apprécions comme il se doit la « performance économique » de l’Empereur.

 

Le dégoût de Napoléon pour les affairistes

 

Pourquoi tant de soin à traquer la fraude ?

 

D’abord, parce que Napoléon n’a jamais oublié le dégoût de Bonaparte devant les malversations du Directoire et de ses spéculateurs éhontés – de ce temps, l’Empereur a gardé une véritable hantise de voir les intérêts de l’État inféodés aux affairistes et aux capitaux privé (compromis avec le financier douteux Ouvrard dans des spéculations internationales qui entraîneront la faillite de plusieurs banques, le ministre du Trésor, Barbé-Marbois, sera destitué) ; il n’a jamais oublié le contenu du « coffre-fort » de la France lorsqu’il a pris en main les rênes du pays : cent soixante-sept mille francs ! , ni le montant astronomique du déficit public : deux cent cinquante millions, soit le tiers du budget ! ; parce qu’il se souvient des efforts qu’il avait fallu accomplir avec l’aide de ses conseillers Gaudin et Mollien pour remonter le courant – la création, en février 1800, de la Banque de France est l’un des fruits de ces efforts ; parce qu’il se souvient des économies qu’il avait fallu faire partout où cela était possible, sans pour autant lever d’impôts nouveaux…, car, et ce n’est pas le moins étonnant, malgré les quinze années de guerres (et les dépenses colossales qu’elles occasionneront) imposées à la France par l’Angleterre, via les monarchies étrangères, le franc ne subira aucune dévaluation et le pays restera protégé de toute inflation.

 

Miracle d’une rigoureuse gestion administrative ?

Sans doute, mais cela n’eût pas été suffisant. Alors ?

 

L’Empereur – et l’on admettra que c’est justice – va chercher, sous la forme de subsides et d’indemnités, de l’argent dans les poches des pays qui lui ont déclaré la guerre – et qu’il a vaincus.

 

Ainsi, après le traité de Presbourg, consécutif à sa défaite à Austerlitz, l’Autriche – qui, avec la Russie, avait reçu plus de cinq millions de livres des Anglais pour former cette troisième Coalition – sera « ponctionnée » en 1806 de quarante huit millions, et de quatre-vingt-huit autres millions après sa défaite de Wagram en 1809.

 

Quant à la Prusse, qui paiera ses provocations éhontées de sa double cuisante défaite à Iéna-Auerstedt, c’est de quelque sept cents millions d’indemnités dont elle devra s’acquitter.

 

Versées en partie au « domaine extraordinaire », fonds secrets que l’Empereur peut utiliser en cas de crise grave, ces sommes servent aussi à financer une partie des grands travaux, et à l’occasion, à venir en aide à des savants, des artistes ou des industriels en difficulté.

 

Il est une autre raison pour laquelle Napoléon veille scrupuleusement à la parfaite transparence des dépenses publiques : s’il est devenu empereur, les Français ne sont pas pour autant retombés dans leur précédente, et plutôt humiliante, condition de « sujets ». Ils sont restés des citoyens :

 

« Il voulait, explique l’un de ses secrétaires particuliers, que le simple citoyen, loin des renseignements administratifs, et à l’aide des seuls comptes publiés par les ministres, pût retrouver facilement toutes les traces et les résultats principaux des opérations financières de l’Empire. »

 

Si l’on en croit le même, ce résultat fut atteint.

 

Un souci constant : le prix du blé

 

Dans le passé, nombre de mouvements insurrectionnels – les émeutes de la faim – étaient nés de la cherté du prix du blé, et par conséquent de celui du pain :

 

« Je crains, dit-il un jour à Chaptal, qui était encore son ministre de l’Intérieur, ces insurrections fondées sur un manque de pain, je craindrais moins une bataille contre deux cent mille hommes. »

 

Aussi Napoléon attache-t-il une importance toute particulière au prix du blé, qui est pour lui un véritable « thermomètre de sûreté ».

 

Pour pouvoir apprécier d’un seul regard les chiffres, ordinairement embrouillés et obscurs, des mercuriales, bulletins reproduisant les cours de denrées vendues sur le marché public, l’Empereur a fait confectionner une carte de France un peu particulière sur laquelle chaque département est représenté par un carré dans lequel on inscrit le prix local du blé établi d’après les derniers cours.

 

Le Midi, le Nord, l’Est, l’Ouest et le Centre se distinguent par des couleurs différentes qui renvoient à la marge où sont indiqués, pour chaque région, les cours les plus hauts, les plus bas et les cours moyens. Au bas de la carte, un résumé de deux lignes donne le prix moyen pour toute la France et présente les deux départements où se situent les deux extrêmes.

 

En lui donnant toutes les deux semaines les variations du cours du blé dans le pays, ce système permet à Napoléon de voir où il y a pénurie ou surabondance et d’apporter les remèdes adéquats.

 

Il n’est donc jamais pris au dépourvu.

 

Il en va de même pour la sécurité intérieure. Lui signale-t-on des troubles ? Un coup d’œil au « livret de guerre » lui permet de voir les troupes les plus proches.

 

Faut-il en dépêcher un plus grand nombre ? La feuille des mouvements l’informe sur les troupes qui sont dans le voisinage et il les fait détourner.

 

Se rend-il en visite dans une place forte ? Par le même système, il sait, et souvent mieux que le commandant de place lui-même, le nombre de pièce, celui des boulets, les quantités de poudre…

 

Visite-t-il une préfecture ? Le préfet lui parle-t-il de la conscription ? Il sait, à l’unité près, le nombre de déserteurs du dernier contingent…

 

 Bonaparte Premier Consul

 

 

VOYAGES AU CŒUR DE L’EMPIRE

 

Quand la situation internationale le lui permettait, c’est-à-dire lorsque les monarchies d’Europe ne préparaient pas quelque coalition, Napoléon aimait à visiter les différentes parties de l’Empire.

Lyon, métropole du commerce, eut toujours droit à un régime de faveur particulier, et à chaque fois qu’il se rendit en Italie, l’Empereur ne manqua jamais de s’arrêter dans l’ex-capitale religieuse des Gaules.

En 1805, il profita d’un voyage à Milan pour visiter, de chef-lieu en chef-lieu, la Champagne, la Bourgogne et la Bresse.

Rouen, qui avait reçu la visite du Premier Consul Bonaparte en 1802, revit l’empereur Napoléon, accompagné de l’Impératrice Marie-Louise, en 1810. L’année suivante en se rendant à Cherbourg, ce fut le tour des autres départements normands.

Napoléon rendit quatre fois visite à la Belgique : en 1803, en 1804, en 1810 et en 1811. Ses villes préférées étaient Bruxelles, Anvers et Gand. Il profita de son voyage de 1804 en Belgique pour prolonger vers Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence, Coblence et Luxembourg.

Pour cause de guerre d’Espagne, Napoléon alla trois fois à Bordeaux et à Bayonne. Par la même occasion, il visita le Gers, département natal de l’un des rares vrais amis, le maréchal Lannes, et l’Ariège. Après être remonté par Toulouse et Montauban, il se rendit à Rochefort et en Vendée – à qui il fit verser dix millions pour réparer les plaies encore ouvertes des guerres entre « bleus » républicains et « blancs » royalistes – s’arrêtant ensuite à Nantes, Angers et Tours.

Son dernier voyage d’agrément et d’utilité fut la Hollande en 1811.

 

 

Un dernier point bien connu, mais il convient de le mentionner parce que cette petite marque d’attention touche beaucoup ceux qui en sont les bénéficiaires. Napoléon passe-t-il une revue ? Il n’ignore rien des batailles et des campagnes auxquelles ont pris part quelques Anciens, et donner à des conscrits désorientés par leur nouvelle existence le nom de leur ville natale détend l’atmosphère et lui gagne les cœurs.

 

Les « conseils d’administration »

 

Si le Conseil d’État, au moins par son nom, nous est familier (nous évoquerons ses travaux plus loin), les « conseils d’administration » le sont beaucoup moins.

 

Il ne s’agit évidemment pas de ce que nous entendons aujourd’hui par cette appellation, mais de séances de travail – elles se tiennent les lundis, mardis, et le … dimanche – qui ont pour objet l’examen approfondi d’une seule affaire ou d’une seule espèce d’affaires.

 

Citons les conseils d’administration des finances, du commerce, des subsistances, du génie, de l’artillerie, des ponts et chaussées et des travaux publics, des travaux maritimes, de la guerre…

 

 

Le Port de Commerce de Cherbourg, par Théodore Deslinières (DR)

 

Prenons, pour donner un (petit) aperçu de l’attention que porte l’Empereur à ces séances, l’exemple du conseil d’administration des Ponts et Chaussées. Napoléon y « passe en revue », parfois plusieurs fois dans l’année, tous les travaux en cours dans l’ensemble de l’Empire : entre autres, les ouvrages d’Alexandrie (Italie), d’Anvers et de Dantzig, les canaux, les routes des Alpes, les bassins de Cherbourg, les embellissements de Paris…

  

 

Anvers, 2 mai 1810 : lancement du vaisseau

Le Friedland en présence de Napoléon et de l'Impératrice Marie-Louise

par Matthijs Van Bree (1773-1839) (DR)

 

Les hommes de bureau ne lui suffisant pas pour appréhender l’ensemble des questions, l’Empereur fait venir les hommes de terrain.

 

Tous abandonnent pour un temps les ouvrages dont ils ont la responsabilité et accourent, qui d’Espagne, qui de Belgique, qui d’Italie, qui d’Allemagne, et de France, bien sûr…

 

Une bonne occasion pour tous ces hommes de présenter leurs œuvres, de défendre leur devis, et d’obtenir le plus de crédits possibles. Ces séances, qui ne sont pas de tout repos, car Napoléon veut savoir et comprendre, durent en général plusieurs heures.

 

Mais s’il accorde les crédits qu’il juge nécessaires et justifiés, Napoléon ne les disperse pas n’importe comment.

 

                                                                (À suivre)

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