Volume II

Chapitre 12

 

 

 

Il y aura probablement demain

une bataille fort sérieuse avec les Russes.

J’ai beaucoup fait pour l’éviter

car c’est du sang répandu inutilement.

Je regrette ce qu’il en coûtera et presque sans but.

(Napoléon à Talleyrand, le 30 novembre 1805)

 

 

Après sa reddition d’Ulm, l’Autriche ne représentait plus guère une menace dans le conflit en cours. La Russie, seule, restait immédiatement dangereuse.

Sans avoir obtenu la moindre réponse de l’empereur d’Autriche à sa proposition de traiter pour mettre fin à la guerre, Napoléon avait quitté Vienne et le palais de Schönbrunn le 17 novembre, puis il s’était dirigé vers Znaïm, à la limite de la Basse-Autriche et de la Moravie.

Le 20 novembre, il avait établi son quartier général à Brünn, c’est-à-dire près du champ de bataille qu’il s’était choisi.

           

Napoléon offre à la Russie un arrangement à l’amiable

Cependant, comme il l’avait fait d’abord avec l’Autriche, Napoléon ne voulut point se lancer dans une deuxième bataille sans avoir tout tenté pour l’éviter.

 

L’on va avoir alors le spectacle singulier d’un homme qui, venant de réduire à néant –pratiquement sans combat – une forte armée autrichienne, va faire les premiers pas pour obtenir un arrangement à l’amiable avec son deuxième adversaire, la Russie :

 

« Quartier impérial, Brünn, 25 novembre 1805

 

« Sire, j’envoie mon aide camp, le général Savary, près Votre Majesté, pour La complimenter sur son arrivée à son armée. Je le charge de lui exprimer toute mon estime pour Elle et mon désir de trouver des occasions qui lui prouvent combien j’ambitionne son amitié. Qu’Elle le reçoive avec cette bonté qui La distingue et me tienne comme un des hommes le plus désireux de Lui être agréable.

 

« Sur ce, je prie Dieu qu’il veuille avoir Votre Majesté en sa sainte et digne garde. »

 

On remarquera que contrairement à l’usage protocolaire entre souverains, Napoléon, pour s’adresser au tsar, n’a pas utilisé la formule traditionnelle : « Monsieur mon frère », mais le mot « Sire », comme le ferait un simple vassal à son suzerain.

 

Quelle raison pouvait se cacher derrière cette humilité ?

 

Savary, « l’envoyé spécial » de Napoléon, n’a pas manqué de le consigner dans ses Mémoires.

 

Appelé à l’aube par Napoléon, Savary l’avait trouvé penché sur ses cartes, les bougies « brûlées jusqu’aux flambeaux » :

 

« Allez-vous en à Olmütz ; vous remettrez cette lettre à l’empereur de Russie et vous lui direz qu’ayant appris qu’il était arrivé à son armée, je vous ai envoyé les saluer de ma part. »

 

Alexandre, après avoir lu la lettre, eut avec Savary une assez longue conversation d’où il ressortait que lui Alexandre ne pouvait rien décider sans l’accord de l’empereur d’Autriche – celui-ci avait dit de même à propos du tsar – et que, si le message de paix de Napoléon faisait honneur à son auteur, les conditions draconiennes que Napoléon avait imposées à l’Autriche n’étaient « pas acceptables ».

 

L’Autriche, selon Alexandre de Russie, ne devait pas être ainsi diminuée.

 

En termes clairs, cela signifiait, et Savary le fit valoir de manière plus diplomatique, que bien que l’Autriche eût déclaré la guerre, fait perdre à Napoléon le bénéfice éventuel d’une descente en Angleterre, sans parler des dépenses énormes consenties pour rien ni de celles qu’il avait fallu engager pour cette nouvelle campagne et, pire, causé la mort de vies humaines, on érigeait en dogme qu’il convenait de laisser au responsable de ces maux les moyens de recommencer à bref délai.

 

 

Alexandre 1er (1777-1825), empereur de Russie (1801-1825). Âgé de 29 ans en 1805, le tsar avait sept ans de moins que Napoléon quand il prit le commandement nominal des troupes russes avant la bataille d’Austerlitz. Né à Saint-Pétersbourg, il succéda à son père Paul 1er en 1801 à l’âge de 25 ans et régna en monarque absolu sur 39 millions de sujets jusqu’à peu avant sa mort. Il hérita du caractère ambitieux et de la duplicité de sa grand-mère, la Grande Catherine. Celle-ci sépara l’enfant de son père pour diriger elle-même son éducation d’une main de fer et le préparer à son accession au trône de Russie. Déchiré entre sa grand-mère et son père, le jeune Alexandre, qui apprit très tôt à dissimuler ses sentiments et ses opinions, resta toute sa vie une énigme pour son entourage même. En 1801, il prit part au complot qui aboutit à l’assassinat de son père, et au début de son règne, il fut sous l’influence de conseillers et d’amis anglophiles, donc ennemis de la France. Malgré ses protestations d’amitié envers Napoléon, cet homme sera en Europe son plus grand rival et son ennemi le plus acharné. Avant Austerlitz, il ignora les conseils de sagesse des ses généraux les plus anciens et les plus expérimentés pour n’écouter que ses jeunes aides de camp arrogants. Ceux-ci, pour le malheur de leur souverain, parvinrent à le persuader que Napoléon et toute l’armée française tremblaient à la perspective de la bataille à venir. (DR)

 

 

La réponse inconvenante du tsar au « chef du gouvernement français »

Entre le tsar de Russie et un simple général, le dialogue ne pouvait que tourner court.

 

Tendant sa réponse à Savary – et celui-ci note qu’Alexandre tenait « l’adresse en dessous » - le tsar lui dit :

 

« Voici ma réponse ; l’adresse ne porte pas le caractère que votre maître a pris depuis. Je n’attache pas d’importance à ces bagatelles [!] ; mais cela est une règle d’étiquette et j’en changerai avec bien du plaisir aussitôt qu’il m’en aura fourni l’occasion. »

 

Sur l’enveloppe, ces mots, déjà employés par les Anglais dans leur réponse aux ouvertures de paix faites par Napoléon à George III au début de l’année 1805 :

 

« Au chef du gouvernement français ».

 

Une inconvenance qui constituait en outre un manquement d’autant plus grave aux usages en vigueur dans les relations diplomatiques entre chefs d’État que la réponse était remise entre les mains d’un subordonné.

 

L’Empereur lut la réponse d’Alexandre :

 

« J’ai reçu avec bien de la reconnaissance la lettre dont le général Savary a été le porteur et je m’empresse de vous en exprimer tous mes remerciements. Je n’ai pas d’autre désir que de voir la paix de l’Europe rétablie avec loyauté et sur des bases équitables.

 

« Je souhaite en même temps avoir l’occasion de vous être agréable personnellement. Veuillez en recevoir l’assurance, ainsi que celle de ma plus haute considération.

 

« Alexandre. »

 

Lettre courtoise - sans aucun contenu d’un quelconque intérêt - si l’on veut bien oublier le libellé de l’adresse, mais dont le ton ne seyait pas de souverain à souverain, et plus encore lorsque le destinataire, bien qu’il eût remporté un prodigieux succès, venait de faire, fût-ce en termes voilés, une ouverture de paix.

 

Comme Savary lui avait expliqué que l’entourage du tsar, était composé de petits jeunes gens sans consistance mais fort arrogants et « ne respirant que bataille », Napoléon qui sera, hélas ! toujours un peu dupe de celui qui deviendra dans deux ans un (faux) ami, digéra l’insulte – car cela en était une – délibérée, puis la surmontant, il rappela Savary :

 

« Prenez un trompette et faites en sorte de retourner chez l’empereur de Russie ; vous lui direz que je lui propose une entrevue demain, à l’heure qui lui conviendra, entre les deux armées, et que, bien entendu, il y aura pendant ce temps-là , une suspension d’armes de vingt-quatre heures. »

 

Un tel désir de ne pas en venir aux mains pouvait-il être motivé par une crainte d’affronter l’armée russe ?

 

Ce serait le bien mal connaître, car Napoléon avait, depuis plus d’une semaine, étudié soigneusement, non seulement sur les cartes mais sur le sol même, le terrain sur lequel il livrerait bataille si nul autre choix ne lui était laissé, et qu’il ne fera semblant d’abandonner un moment à l’ennemi que pour le mieux terrasser.

 

Pourquoi donc toutes ces tergiversations ou, du moins, ce qui, de prime abord, apparaît comme tel ?

 

Il faut lire avec attention les quelques lignes que l’Empereur adressa à Talleyrand, que nous avons mises en exergue et que nous reprenons ici tant elles sont importantes pour la compréhension de la véritable personnalité de celui que l’on a trop souvent - et que l’on continue trop souvent de présenter - comme un chef de guerre assoiffé de conquêtes et de batailles :

 

« Il y aura probablement demain une bataille fort sérieuse avec les Russes. J’ai beaucoup fait pour l’éviter car c’est du sang répandu inutilement. Ne parlez pas de la bataille car ce serait trop inquiéter ma femme. Ne vous alarmez pas ; je suis dans une forte position ; je regrette ce qu’il en coûtera et presque sans but. »

 

 

Austerlitz, en Moravie (aujourd’hui en république de Tchécoslovaquie), à environ 45 kilomètres au sud de Brünn. Inconnu jusqu’alors, le nom d’Austerlitz allait devenir éternellement célèbre après le 2 décembre 1805. 

 

 

Alexandre décline la généreuse proposition de Napoléon

L’Empereur, qui ne doutait aucunement de sa victoire, savait aussi que ce succès, qui ne pourrait être acheté qu’au prix de la vie de milliers d’hommes, ne changerait rien à la situation. Il lui faudrait toujours abaisser l’Autriche pour mettre la France à l’abri de ses attaques.

Quant à la Russie, Napoléon ne lui demanderait rien, puisqu’il n’en attendait rien.

 

En d’autres termes, au soir de la bataille, si elle avait lieu, Napoléon ne serait pas plus avancé que la veille. À ceci près : les cadavres et les blessés mutilés, victimes de l’obstination des ses adversaires.

 

Savary transmit mot pour mot les propositions de Napoléon.

 

Engoncé dans sa morgue de droit divin, le tsar déclina l’invitation généreuse qui lui était faite.

 

Comment lui, sorti d’une longue lignée de souverains – rappelons tout de même que, sur ordre des Anglais, il avait laissé assassiner son père, le tsar Paul 1er, coupable de vouloir se rapprocher de la France alors consulaire, et nommé ses assassins aux places les plus enviables – eût-il pu discuter avec un homme qu’il tenait pour un soldat de fortune, devenu empereur par la volonté du peuple ?

Le peuple ! Quelle aberration dans la Russie tsariste !

 

Alors qu’un autre souverain, et pas le souverain d’un de ces petits États allemands de pacotille, mais celui d’un grand pays, lui proposait une entrevue à sa meilleure convenance : lieu, heure, nombre de personnes des suites réciproques, le tsar prit la décision la plus humiliante qui fût : envoyer pour discuter avec Napoléon un simple aide de camp :

 

« Je vais vous faire accompagner, dit-il à Savary par un homme qui possède ma confiance entière. Je lui donnerai une mission pour votre maître ; faites en sorte qu’il le voie : la réponse qu’il m’apportera me décidera, et vous vous ferez particulièrement beaucoup d’honneur en contribuant à arranger tout ceci. C’est le prince Dolgorouki, mon premier aide de camp. C’est celui dans lequel j’ai le plus confiance, le seul auquel je puisse donner cette mission. »

 

 

Le général Savary (1774-1833) était en 1805 l’un des aides de camp de Napoléon. C’est à lui que Napoléon confia la délicate mission de lui ménager une entrevue avec Alexandre avant la bataille. Persuadé par son entourage que Napoléon ne sollicitait une rencontre que parce qu’il avait peur, le tsar ne souscrivit pas à la proposition de Napoléon. Savary tira cependant le meilleur profit des deux visites qu’il fit derrière les lignes ennemies pour observer les dispositions des Russes. Fait en 1808 duc de Rovigo, Savary fut nommé en 1810 ministre de la Police en remplacement de Fouché. 

 

 

Revenu dans le camp français, Savary laissa le Russe aux avant-postes français et se dirigea vers l’Empereur. Il le trouva au milieu des bivouacs de l’infanterie.

 

Écoutons une fois encore Savary, car tout ce qu’il a écrit pour la compréhension de cette affaire est important :

 

« Son désir de faire la paix était porté au point que, sans me donner le temps d’achever, il monta à cheval et courut lui-même à la grand-garde ; son piquet d’escorte eut de la peine à le suivre. Il mit pied à terre, fit retirer tout le monde et se promena seul sur la grande route, avec le prince Dolgorouki. »

 

Nul doute que l’Empereur, pour se précipiter ainsi à sa rencontre, pensa que cet homme n’était que le héraut d’Alexandre, venu pour régler quelque point de protocole.

 

Il faut supposer qu’il ne tarda pas à être désabusé et à prendre la mesure du mépris dans lequel on le tenait, car tous ceux qui, à l'écart, assistaient à l’entretien entendirent bientôt la conversation s’animer, puis ils virent l’Empereur congédier Dolgorouki.

 

 

Des propositions inadmissibles

 

Que s’était-il passé ?

 

On ne le sut vraiment qu’après que le désastre austro-russe eut été consommé sur le champ de bataille d’Austerlitz.

 

Le Bulletin de la Grande Armée disait que l’officier russe « tranchait sur tout avec une impertinence difficile à imaginer », qu’il était « dans l’ignorance la plus absolue des intérêts de l’Europe et de la situation du Continent. C’était en un mot un jeune trompette de l’Angleterre… On se convaincra de tout ce qu’a dû souffrir l’Empereur quand on saura que, sur la fin de la conversation, il lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer [d’Italie] sur la tête du plus implacable ennemi de la France. »

 

En résumé, ce que Dolgorouki avait proposé à l’Empereur, c’était rien moins que de diminuer la France - provoquée et victorieuse - au profit de l’Autriche, fauteur de guerre et vaincue, en exigeant la rétrocession - sans aucune contrepartie - des conquêtes de la République.

 

Oublions un instant le Bulletin - il est censé avoir « mauvaise réputation » et on pourrait l’accuser d’avoir délibérément aggravé les faits pour « dynamiser » les soldats de la Grande Armée - pour regarder en direction des adversaires.

 

Le premier est un royaliste français le comte de Langeron, combattant, comme il convient de la part d’un royaliste, dans les rangs russes contre Napoléon :

 

« Dolgorouki trouva l’empereur des Français près de Wischau, à ses avant-postes. Lui-même m’a dit qu’étant arrivé au premier bivouac ennemi, il vit sortir d’un fossé une petite figure fort sale et mal accoutrée [et pour cause : l’Empereur avait couché sur la paille au milieu de ses fantassins] et qu’il fut saisi de surprise lorsqu’on lui dit que c’était Napoléon qu’il ne connaissait pas encore. Il s’aboucha avec lui, et la conversation fut assez longue. Dolgorouki, naturellement audacieux [!!], traita Napoléon assez cavalièrement. Celui-ci affecta une extrême modération et même une pusillanimité qui trompa Dolgorouki d’abord, l’empereur Alexandre ensuite quand il entendit le rapport de son aide de camp. Tous deux se persuadèrent que Napoléon mourait de peur d’une attaque de notre part et se retirerait dès que nous avancerions. Dolgorouki fit à Napoléon des propositions inadmissibles. Elles furent rejetées et il revint à Olmütz, déclarant partout que Napoléon tremblait. »

 

Ce que Dolgorouki, ce « freluquet impertinent », selon le mot de l’Empereur, avait tenu pour de l’inquiétude – « Il a dû prendre mon extrême modération pour une marque de terreur, [et] il me parla comme il aurait pu parler à un boyard qu’on voudrait envoyer en Sibérie », écrivit Napoléon au roi de Wurtemberg – n’était en fait qu’un désir sincère d’éviter l’affrontement, non par crainte, évidemment, mais par souci sincère d’éviter un bain de sang.

 

Un autre ennemi de Napoléon, l’homme politique savoisien Joseph, comte de Maistre, est tout aussi clair, et son aveu, qui, sans doute, lui fut douloureux, confirme cette bonne volonté de l’Empereur :

 

« Le prince Dolgorouki dit à Napoléon que son maître ne pouvait concevoir quel pouvait être l’objet de l’entrevue proposée : C’est la paix, dit Bonaparte, et je ne conçois pas pourquoi votre maître ne veut pas s’entendre avec moi. Je ne demande qu’à le voir et à lui présenter une feuille blanche signée “Napoléon”, sur laquelle il inscrira lui-même les conditions de paix. »

 

Le même Joseph de Maistre ajoute:

 

« Quelques personnes ont vu dans ces démarches de Buonaparte [cette orthographe est la « signature » insultante employée ordinairement par les royalistes lorsqu’ils parlent de Napoléon] un piège tendu à l’empereur de Russie pour l’engager dans quelque démarche précipitée, et se donner au moins le plaisir de faire écrire dans les gazettes françaises que l’empereur de Russie s’était rendu chez celui des Français. Je crois bien que l’intention de Buonaparte était de tirer parti de l’entrevue si elle avait été accordée. Rien de plus naturel ! Mais je crois aussi qu’il eût été moins difficile qu’on ne le croit sur les conditions qu’on aurait pu lui proposer. Je ne doute pas un moment qu’il ne se fût rendu lui-même chez l’empereur de Russie ou qu’il n’eût fait volontiers la moitié du chemin. »

 

C’est exactement ce que l’Empereur, au lendemain du 2 décembre 1805, dira, en le laissant généreusement repartir vers son camp, au prince Repnine, fait prisonnier avec ses chevaliers-gardes :

 

« Dites à votre empereur que, s’il avait écouté mes propositions et accepté une entrevue entre les avant-postes, je me serais soumis à sa belle âme [on ne le suivra pas dans cette appréciation flatteuse]. Il m’aurait déclaré ses intentions pour procurer du repos à l’Europe et j’y aurais souscrit. »

 

Mais, conscient de l’enjeu, le gouvernement anglais avait, dès le milieu de l’année 1804, transvasé deux millions et demi de livres dans les caisses de la Russie et de l’Autriche pour les décider à entrer en guerre contre la France, et à la fin de cette même année 1804, les marchands de Londres s’étaient délestés de cinq autres millions de livres pour financer la coalition.

 

L’Europe devait saigner pour la prospérité économique de l’Angleterre, et celle-ci, en payant ses mercenaires, veillait à ce que cette paix ne pût jamais s’instaurer.

 

           

L’Autriche et la Russie prêtes pour « un grand suicide »

 

À la fin, ulcéré de l’arrogance de l’inconsistant mais dangereux, car son rapport erroné sur la prétendue peur de Napoléon induira le tsar en erreur, Dolgorouki – « La présence de Dolgorouki, dont la bouillante ardeur agissait sur l’esprit du tsar ne contribua pas peu à animer Alexandre », écrira le grand chancelier de Russie, le prince Czartoryski - l’Empereur le congédia avec vivacité :

 

« Si c’est là ce que vous avez à me dire, allez rapporter à l’empereur Alexandre que je ne croyais pas à de telles dispositions lorsque je demandais à le voir : je ne lui aurais montré que mon armée et je m’en serais rapporté à son équité pour les conditions. Il le veut, nous nous battrons. Je m’en lave les mains. »

 

 « Oh ! Oh ! Ça n’ira pas comme ça, nous nous foutrons en travers », avait bougonné un vétéran à qui l’Empereur venait de dire que les Russes pensaient ne faire qu’une bouchée des Français. Même après que Napoléon fut devenu empereur, ses soldats s’adressaient parfois à lui comme s’il n’était encore que le jeune général de l’armée d’Italie. L’Empereur tolérait et même encourageait un certain degré de liberté de propos, particulièrement de la part des ses vétérans et des soldats de sa troupe d’élite, la Garde Impériale.

 

 

De fort mauvaise humeur, l’Empereur revint vers le camp français, et l’un des aides de camp de l’état-major général, le capitaine comte Philippe de Ségur, le vit fouetter de sa cravache les mottes de terre de la route. Avisant une sentinelle, qui, le fusil peu réglementairement serré entre les jambes, bourrait tranquillement sa pipe, l’Empereur lui dit machinalement :

 

« Ces bougres-là croient qu’il n’y a plus qu’à nous avaler ! »

 

À quoi, le troupier, paisiblement, répondit :

 

« Oh ! Oh ! Ça n’ira pas comme ça, nous nous foutrons en travers. »

 

Le témoin rapporte que cette tranquille et modeste assurance d’un de ses soldats suffit à ramener le sourire sur le visage de Napoléon, qui, remontant à cheval, rejoignit le quartier général impérial. Rien de luxueux : un simple feu allumé près de sa voiture.

 

 

Le bivouac de l’Empereur à Austerlitz. Entre le 28 novembre et le 6 décembre, date de son retour à Brünn, Napoléon, malgré la pluie, la neige fondue et le froid, dormit à côté de sa berline au milieu de sa Grande Armée. Travaillant sans relâche jour et nuit, constamment en mouvement, il parvint tout juste à s’octroyer quelques heures de sommeil durant les jours qui précédèrent et suivirent la bataille.

 

 

Selon le mot d’un contemporain, les Russes, et ce qui restait d’Autrichiens (qui eussent dû pourtant se montrer plus humbles) étaient tellement bouffis d’orgueil à l’idée de faire mordre la poussière à « Buonaparte », que c’est l’âme assurée qu’ils se hâtèrent vers « un grand suicide »,.

 

Ce suicide collectif s’inscrirait dans les livres d’Histoire à la date du 2 décembre 1805, et porterait le nom de Bataille d’Austerlitz, généreux mais bien involontaire cadeau des cours d’Autriche et de Russie offert à Napoléon pour la premier anniversaire de son couronnement.