Volume II

Chapitre 10

 

21 OCTOBRE 1805

LA DÉFAITE DE TRAFALGAR

A-T-ELLE SAUVÉ L’ANGLETERRE ?

 

           

Quand la France aura deux ou trois amiraux qui veuillent mourir, les Anglais deviendront bien petits.

(Napoléon à Decrès ministre de la Marine,

au Camp de Boulogne, 1805)

 

 

Pour débarquer sur les plages anglaises, l’Empereur n’avait besoin que d’une chose. Mais elle était indispensable : que sa flotte d’invasion fût assurée, pendant deux ou trois jours, de pouvoir traverser la Manche sans être importunée par la Royal Navy.

 

Les ingénieurs qui les avaient conçues, estimaient que les embarcations de la flottille devraient tailler leur passage à travers les eaux de la Manche en ne comptant que sur elles et en profitant, soit d’une période de grand calme – rare tout de même dans la Manche –, soit d’une nuit bien noire, au pire, et c’était le plus probable, d’un mauvais temps susceptible de garder dans leurs ports d’attache les navires de guerre anglais.

 

Ce dernier point était une étrange option. Il avait fallu en effet peu de temps à Napoléon, encore Premier Consul, pour prendre conscience que, même pourvues, pour certaines, de canons de fort calibre, ces chaloupes, canonnières, prames, et autres péniches, tous bateaux de peu de franc-bord et à fond plat pour pouvoir aborder aisément les plages, comme le feront, cent quarante ans plus tard, le 6 juin 1944, les péniches de débarquement transportant les troupes américaines venues libérer la France, ne pourraient franchir seules le détroit du pas de Calais.

 

Il ne pouvait donc être question d’attendre une période de mauvais temps susceptible de bloquer les unités de la Navy dans les ports anglais pour traverser la Manche. Comme, d’autre part, la sortie des 2 365 bâtiments de la flottille d’invasion ne pourrait s’effectuer d’un coup, il fallait s’attendre à voir les vaisseaux anglais fondre sur eux avec férocité. Le sort de l’Angleterre en dépendait.

 

Cela supposait donc que la flottille fût protégée par une escadre de haut bord.

 

Au mois de mars 1805, le plan envisagé par l’Empereur était arrêté.

 

Les escadres françaises de Brest (amiral Ganteaume), de Toulon (amiral Villeneuve), et l’escadre espagnole du Ferrol (amiral Gravina), débloquée au passage par les Français, devaient quitter leurs ports respectifs et opérer leur jonction dans la mer des Antilles où elles retrouveraient la flotte de Rochefort (amiral Missiessy) qui se trouvait depuis février à la Martinique. Objectif : attirer la flotte de Nelson et revenir bousculer la flotte anglaise de la Manche. À partir de ce moment, les navires français seraient capables de contrôler le détroit du pas de Calais et de protéger la flotte d’invasion.

 

Le plan était à la fois simple et hardi. Pour qu’il réussît, il eût fallu que les exécutants fussent à la hauteur des attentes de l’Empereur, que les circonstances fussent plus favorables et les amiraux français plus audacieux.

           

De fait, dès le début, rien ne marcha comme prévu.

 

En embuscade entre le goulet de Brest et l’île d’Ouessant, une escadre anglaise ne perdait pas des yeux son homologue française de Brest. Il était impossible à Ganteaume de sortir sans livrer bataille, et cela avec des forces numériquement – et qualitativement, car les équipages de la Navy étaient plus aguerris – inférieures.

 

Quant à Missiessy, les instructions d’attendre l’arrivée des autres amiraux lui parvinrent trop tard de France, et, quand elles arrivèrent à la Martinique, il avait appareillé pour Rochefort.

 

Restait Villeneuve.

 

 

Amiral Pierre-Charles de Villeneuve (1763-1806)

 

Entré dans la marine royale en 1778, à l’âge de seulement 15 ans, il fut rayé des cadres comme noble pendant la Révolution avant d’être réintégré par le Directoire. En 1804, il fut promu vice-amiral, et en 1805, quand il reçut le commandement de la flotte combinée franco-espagnole, tout le plan d’invasion de l’Angleterre reposa sur lui. La flotte était supposée se rassembler du côté de Brest pour protéger les 160 000 hommes de l’armée d’invasion pendant leur traversée de la Manche. En dépit des ordres répétés et des exhortations de l’Empereur lui enjoignant de revenir sur Brest au plus vite, Villeneuve désobéit, et, sans raison apparente, perdit deux mois en laissant la flotte à Cadix. Un manque de confiance en lui-même mais aussi dans ses équipages et ses navires semble être la seule explication de sa conduite. Napoléon écrivit à Decrès : « Villeneuve ne possède pas la force de caractère pour commander une frégate. Il manque de détermination et de courage moral. » Se décidant au combat alors qu’il était sur le point d’être remplacé par l’amiral Rosily, Villeneuve sortit de Cadix le 20 octobre avec 33 navires français et espagnols, provoquant ainsi la tragédie qui eut lieu le lendemain. Fait prisonnier par les Anglais, il fut libéré sur parole en 1806, mais incapable de vivre avec le poids de cet échec, il se suicida à Rennes où il s’était arrêté en route pour Paris.

 

Conformément aux directives de Napoléon, il avait appareillé de Toulon à la fin du mois de mars 1805, et quelques jours plus tard, devant Cadix, il retrouva les six vaisseaux aux ordres de l’amiral espagnol Gravina. Ils furent rendus à destination au milieu du mois de mai, juste pour recevoir de nouvelles directives : revenir en Europe, débloquer l’escadre de Brest, pour entrer en Manche au début du mois d’août.

 

 Amiral duc de Gravina (1756-1806)

 

Il commandait les 15 vaisseaux espagnols de la flotte combinée placée sous les ordres de Villeneuve. On dit que ce fut contre son avis que la flotte appareilla de Cadix pour combattre. Blessé pendant la bataille, Gravina mourut peu après. Il avait été auparavant ambassadeur d’Espagne à Paris.

 

Il ne restait donc à l’Empereur qu’à attendre.

 

 

L’étrange comportement de l’amiral Villeneuve

 

Villeneuve commença par bien remplir la première partie de sa mission. Il réussit à tromper les Anglais qui, dans leur poursuite, s’égarèrent vers l’Égypte, la Martinique, les Indes anglaises et les îles Sous-le-Vent, et il livra même un combat dont l’issue rend encore plus incompréhensible son comportement à venir.

 

Le 22 juillet, pendant son voyage de retour vers l’Europe, Villeneuve s’était heurté, au large du cap Finisterre, à l’escadre de l’amiral Sir Robert Calder. Malgré des conditions défavorables : un brouillard épais, Villeneuve avait obtenu au cours de cet engagement, qui semblait n’être qu’un prélude, un avantage suffisamment décisif pour laisser espérer, pour le lendemain, une bataille, qui, chacun en était persuadé, se solderait par une victoire : alors que les navires français avaient subi relativement peu de dommages en hommes et en matériel, il n’en était pas de même pour l’ennemi.

 

Au lieu de profiter de son avantage et d’attaquer tout de suite, Villeneuve atermoya et, alors qu’il avait été nettement vainqueur, il laissa les Anglais s’enfuir en désordre, et pire, en laissant entre leurs mains deux navires qui avaient été pris. Les Anglais purent ainsi répandre partout que quinze navires de la Navy avaient triomphé de vingt vaisseaux français.

 

Villeneuve perdit, auprès de ses officiers et de ses marins, le peu de crédit qui lui restait depuis le désastre d’Aboukir le 1er août 1798. Quant à l’amiral Calder, convaincu par les autorités navales anglaises de n’avoir pas fait au cours de cette campagne tout ce qu’il eût convenu pour triompher des Français, il fut injustement réprimandé : ses navires étaient tellement endommagés qu’ils durent rallier l’Angleterre pour être radoubés.

 

 

L’impatience grandissante de Napoléon

À Boulogne, des officiers avaient été postés à distance régulière sur les points élevés de la côte pour signaler, dès qu’elles se profileraient sur l’horizon, l’apparition des voiles de Villeneuve.

 

Le temps passa, et les vigies ne voyant rien venir, l’Empereur s’impatienta :

 

« Témoignez, écrivit-il le 13 août au ministre de la Marine, Decrès, mon mécontentement de ce qu’il perd un temps aussi important… Tout cela me prouve que Villeneuve est un pauvre homme qui voit double, qui a plus de perception que de caractère. »

 

 

Denis Decrès (1761-1820)

 

Entré dans la marine en 1779, il servit durant la guerre d’Indépendance américaine et participa à la bataille d’Aboukir avec le grade de contre-amiral. À son retour en France, il fut nommé préfet de Lorient, puis, en 1801, ministre de la Marine, poste qu’il occupera jusqu’en 1814. En dépit du fait que Villeneuve eût été nommé en 1805 commandant de la flotte combinée sur sa recommandation, Napoléon ne tint pas rigueur à Decrès de la catastrophe de Trafalgar. L’Empereur, qui contrairement à la légende, portait le plus vif intérêt à sa marine, lui confia la tâche de reconstruire la flotte impériale, qui, après la bataille, ne pouvait plus mettre en ligne qu’une trentaine de vaisseaux. Sous les ordres de Napoléon Decrès se révéla non seulement un organisateur et un administrateur très compétent et honnête, mais aussi un homme d’une grande énergie. Bien que ses efforts eussent été couronnés de succès, il ne parvint pas à s’acquitter entièrement de sa tâche à cause des sommes colossales que nécessitaient ses projets. Néanmoins, en 1814, lorsque l’Empereur abdiqua pour la première fois, les chantiers de l’Empire avaient lancé 85 vaisseaux de ligne et 65 frégates, et 32 autres unités étaient en construction. D’autres projets comprenaient le percement de ports, la création d’arsenaux et celle de deux collèges navals.

 

 

Mais comme Villeneuve est l’homme sur qui repose toute l’opération, Napoléon jugea à propos de lui envoyer une dépêche d’un tout autre ton pour le galvaniser :

 

« Monsieur le vice-amiral Villeneuve, j’ai vu avec plaisir par le combat du 3 thermidor [22 juillet] que plusieurs de mes vaisseaux se sont conduits avec la bravoure que je pouvais en attendre. Je vous sais gré de la belle manœuvre que vous avez faite au début de l’action et qui a déconcerté les projets de l’ennemi. J’espère que cette dépêche ne vous trouvera plus à la Corogne ; que vous aurez repoussé la croisière pour faire jonction avec le capitaine de vaisseau Allemand, balayer tout ce qui se trouverait devant vous et venir dans la Manche. Si vous ne l’avez pas fait, faites-le, marchez hardiment à l’ennemi… Les Anglais ne sont pas aussi nombreux que vous le pensez ; ils sont partout tenus en haleine. Si vous paraissez ici trois jours, n’y paraîtriez-vous que vingt-quatre heures, votre mission sera remplie… Enfin, jamais pour un plus grand but, une escadre n’aura couru quelques hasards et jamais mes soldats de terre et de mer n’auront pu répandre leur sang pour un plus grand et plus noble résultat. Pour le grand objet de favoriser une descente chez cette puissance, qui, depuis six siècles, opprime la France, nous pourrions tous mourir sans regretter la vie. »

 

L’anxiété de l’Empereur était d’autant plus exacerbée que les dépêches adressées par Villeneuve étaient contradictoires. Au ministre de la Marine, il écrivait qu’il se retirait à Cadix, mais dans celles destinées au quartier général impérial, il annonçait qu’il faisait voile sur Brest.

 

Le 22 août, Napoléon envoya (parmi des dizaines d’autres) trois lettres.

 

Une à Decrès, dans laquelle il lui faisait part en quelle piètre estime il tenait son protégé – c’est en effet à Decrès que Villeneuve devait son poste :

 

« J’estime que Villeneuve n’a pas le caractère nécessaire pour commander une frégate. C’est un homme sans résolution et sans courage moral… Ce qu’il y a surtout d’impertinent, c’est que, dans une expédition ainsi composée, il ne donne aucun détail, ne dit pas ce qu’il fera, ce qu’il ne fera pas. C’est un homme qui n’a aucune habitude de la guerre et qui ne la sait pas faire. »

 

À l’amiral Ganteaume, qui se trouvait toujours à Brest :

 

« D’après ce que j’ai pu comprendre des dépêches de l’amiral Villeneuve, il me paraît qu’il est dans l’intention de passer par Brest. Il me paraît aussi qu’il doute si, joint avec vous, il ne passera point plusieurs jours à Brest pour se ravitailler. Mon intention est que vous ne souffriez pas qu’il perde un seul jour, afin que, profitant de la supériorité que me donnent cinquante vaisseaux de ligne, vous mettiez sur-le-champ en mer, pour vous porter dans la Manche avec toutes vos forces. Je compte sur vos talents, votre fermeté et votre caractère dans une circonstance aussi importante. Partez et venez ici : nous aurons vengé six siècles d’insultes et de honte. Jamais, pour un plus grand objet, nos soldats de mer et de terre n’auront exposé leur vie. »

 

Une enfin, et ce fut sa dernière exhortation, à Villeneuve :

 

« J'espère que vous êtes arrivé à Brest. Partez, ne perdez pas un moment, et avec mes escadres réunies, entrez dans la Manche : l’Angleterre est à nous. Nous sommes tout [à fait] prêts. Tout est embarqué. Paraissez vingt-quatre heures et tout est terminé. »

 

Mais Villeneuve n’arrivera ni à Brest ni à Boulogne.

 

 

Villeneuve a-t-il livré un « baroud d’honneur » ?

 

Lorsqu’il était venu relâcher dans le port de Cadix le 20 août, il avait sous ses ordres des forces doubles de celles avec lesquelles l’amiral Collingwood bloquait le port pour y maintenir prisonniers les navires espagnols de l’amiral Gravina. Il semble que l’ignorance où était Villeneuve du nombre de navires anglais stationnés devant Cadix et la supposition que Nelson avait déjà opéré sa jonction avec eux le dissuadèrent de couper la retraite de Collingwood et d’écraser son escadre.

 

Il s’enferma dans le port de Cadix.

 

Bien que Villeneuve eût désormais sous son commandement trente-trois vaisseaux de ligne, il allait rester immobile pendant presque deux mois.

 

Deux mois que les Anglais mirent à profit pour envoyer des renforts à l’amiral Collingwood. Les vaisseaux endommagés lors des récents combats furent réparés en toute hâte. Remettant sa marque à bord du Victory avec lequel il avait combattu pendant deux ans, Nelson recommanda qu’on lui envoyât les vaisseaux au fur et à mesure qu’ils seraient prêts à prendre la mer.

 

Arrivé le 29 septembre devant Cadix, Nelson prit soin d’empêcher que l’on pût voir de la terre la force réelle de sa flotte, évitant de paraître en vue de la côte avec la totalité de ses vaisseaux.

 

Après avoir attendu près de deux mois, quel motif poussa Villeneuve, le 19 octobre à sortir de Cadix ?

 

 

Le cap Trafalgar

 

C’est au sud des côtes espagnoles que, le 21 octobre 1805, eut lieu la bataille de Trafalgar. La flotte franco-espagnole y fut presque totalement anéantie. Les pertes furent effroyables : 2 180 tués ou noyés, dont 1 200 marins français, et 4 760 blessés dont 3 370 Français. Sans compter les prisonniers, parmi lesquels l’amiral de Villeneuve. Pour la Royal Navy, compte tenu de l’enjeu et du résultat, il peut être tenu pour « raisonnable » : 402 tués, parmi lesquels, l’amiral Nelson, et 1 140 blessés. Cette défaite cruelle pour la France laissait en outre à la seule Angleterre la domination sur les mers, mais, de l’aveu même d’un ministre anglais, les marins et les officiers français « se battirent remarquablement bien. »

 

Voici ce que l’on put lire dans l’Annual Register de 1805 :

 

« L’amiral Villeneuve, persuadé que la flotte anglaise qui bloquait Cadix n’était forte que vingt-et-un vaisseaux, tandis que la flotte franco-espagnole en comptait trente-trois, résolut de tirer avantage de cette immense supériorité de forces et de tenter un grand effort pour abaisser la puissance navale de la Grande-Bretagne. On dit aussi que des motifs personnels poussèrent l’amiral français à cette résolution. Depuis son retour des Indes-Occidentales, le journal officiel français, le Moniteur, avait sévèrement critiqué sa conduite dans cette campagne ; Bonaparte [les Anglais, comme il se doit, ne disent jamais l’empereur Napoléon] avait aussi parlé de lui en termes défavorables ; il était en outre vilipendé par les Espagnols qui lui reprochaient de ne pas les avoir mieux soutenus dans le combat du 22 juillet, dont tout le poids avait été supporté par eux [ !] ; enfin on croyait généralement que son commandement allait lui être ôté pour le donner à l’amiral Rosily, qui était effectivement parti de Paris pour venir le prendre, celui-ci arriva à Cadix le 25 octobre]. Piqué et mortifié par toutes ces causes réunies, il se détermina, dit-on, contre le vœu des Espagnols à livrer bataille à Lord Nelson. Une victoire remportée sur le plus grand homme de mer du siècle pouvait racheter son honneur et le couvrir de gloire, tandis qu’une défaite ne pouvait ajouter que peu de chose à la situation humiliante dans laquelle il se trouvait placé. »

 

Bien qu’anglaise, cette analyse ne manque pas de justesse.

 

 

Amiral Horatio Nelson (1758-1805)

 

Entré dans la Royal Navy à l’âge de 12 ans, il ne participa à un combat qu’en 1793, au début des guerres contre la France de la Révolution. À partir de cette date, il ne quitta pas le service actif, perdant un œil en 1794 et un bras en 1797. Promu contre-amiral en 1798 puis vice-amiral en 1801, sa réputation et ses succès reposaient en partie sur sa maîtrise sans égal de la guerre navale, en partie sur son courage, son énergie, sa détermination et sa personnalité. C’est lui qui surprit au mouillage et détruisit la flotte française à la bataille d’Aboukir. Cette victoire fit de lui un héros national et le roi le créa baron du Nil (nom anglais de la bataille d’Aboukir). En 1801, il participa comme commandant en second à l’expédition contre la flotte danoise, qui fut complètement détruite dans le port de Copenhague. Bien que le Danemark ne fût pas en guerre avec l’Angleterre, Londres se justifia de cet acte de piraterie par la volonté du Danemark de rester neutre et de pas entrer en guerre contre la France - ce que le gouvernement anglais ne pouvait évidemment supporter. Notons que les Anglais récidiveront d’ailleurs en 1807. En 1805, quand il apprit que la flotte française était à Cadix avec l’amiral Villeneuve, Nelson prit toutes les mesures nécessaires pour les empêcher de remonter vers la Manche. Bien que victorieux, Nelson ne survécut pas à son triomphe : blessé par une balle tirée d’une hune du Redoutable, il mourut quelques heures plus tard. Son corps fut transporté à Londres, et le pays lui fit des funérailles nationales. Nelson est inhumé dans la cathédrale Saint-Paul.

 

 

Nous ne raconterons pas cette bataille tristement célèbre, nous n’en donnerons que le bilan.

 

Pour la Royal Navy, compte tenu de l’enjeu et du résultat, il peut être tenu pour « raisonnable » : 402 tués, parmi lesquels, l’amiral Nelson, et 1 140 blessés.

 

Le HMS Victory

 

C’est en 1803 que le Victory devint le célèbre navire-amiral de Nelson après que celui-ci eut reçu le commandement de l’escadre de la Méditerranée. Durant la bataille de Trafalgar, il fut abattu par un marin français qui avait remarqué, faisant les cent pas sur sa dunette, cet officier à l’uniforme couvert de décorations. Nelson, qui, après sa blessure avait été remplacé par l’amiral Collingwood, eut le temps, avant de mourir quelques heures plus tard, d’apprendre que la victoire restait à la Navy. Avant d’être mortellement blessé, il avait dit à ses officiers : « Souvenez-vous que la mort est une dette que nous devons tous payer. »

 

Pour la flotte combinée franco-espagnole, en revanche, il est effrayant : 2 180 tués ou noyés, dont 1 200 marins français, et 4 760 blessés dont 3 370 Français. Sans compter les prisonniers parmi lesquels l’amiral de Villeneuve. Libéré sur parole en avril 1806, il revint en France et se suicida à Rennes. En outre, plus de la moitié des trente-trois vaisseaux engagés avaient été coulés ou pris par l’ennemi.

 

 

Trois années d’efforts réduits à néant

 

 

 La bataille de Trafalgar, 21 octobre 1805

 

Commandés par l’amiral de Villeneuve, les 33 vaisseaux de la flotte combinée franco-espagnole ne faisaient pas le poids devant les 27 navires de la Royal Navy aux ordres de l’amiral Nelson. La marine française ne s’était pas encore remise du chaos de la Révolution, et les équipages, s’ils ne manquaient pas de courage – ils le prouveront tout au long de la bataille – manquaient d’entraînement et de cohésion, alors que ceux de la flotte anglaise étaient mieux formés et endurcis par une discipline inhumaine, et ils avaient en outre l’habitude du combat sur mer. Quelque grande que soit cette victoire de Trafalgar, elle ne sauva pas, comme on le dit trop souvent, la Grande-Bretagne de l’invasion : menacé d’une guerre avec l’Autriche et la Russie, Napoléon avait malheureusement dû renoncer à son plan deux mois auparavant. Ce n’est donc pas la flotte anglaise qui a sauvé l’Angleterre de l’invasion, mais, moins noblement, l’or que cette dernière avait versé à ses deux mercenaires pour détourner le danger.

 

La bataille de Trafalgar par Joseph Mallord William Turner (1775-1851)

 

Cette défaite sans exemple, dont l’Empereur aura connaissance alors qu’il était déjà sur la voie triomphale du 2 décembre, mit malheureusement un terme aux espoirs – réalistes – de mise à genoux de l’Angleterre. Elle gardait intact son pouvoir de nuisance.

 

Il n’est pas chimérique d’affirmer que l’invasion de l’Angleterre eût amené la paix générale, puisque privés de leurs subsides, les mercenaires de Londres ne se fussent sans doute pas lancés de leur propre initiative dans ces guerres incessantes qui, pendant onze ans, allaient mettre l’Europe à feu et à sang.

 

Mais cette défaite de Trafalgar, qui réduisit également à néant trois années d’efforts inouïs consentis avec enthousiasme par le pays tout entier, tant était vive la haine – justifiée – des Français pour l’Angleterre a-t-elle réellement sauvé celle-ci de l’invasion ?

 

Les hésitations répétées de l’amiral avaient fini par faire prendre conscience à l’Empereur que Villeneuve allait lui faire défaut, et qu’il allait devoir renoncer à son grand projet : menacé par la coalition sur les frontières de la Bavière, c’était à Londres qu’il voulait l’écraser.

 

Malgré ses protestations (hypocrites) de sentiments pacifiques, l’Autriche avait armé : c’était le résultat de l’acte de coalition, préparé depuis un an et signé officiellement avec l’Angleterre et la Russie à Saint-Pétersbourg. Après de longues palabres sur le montant des subsides qui lui seraient versés, la cour de Vienne avait encaissé les millions de livres-or que l’Angleterre avait décidé de lui allouer en sa qualité de mercenaire : dès le milieu de l’année 1804, le cabinet de Londres avait déjà transvasé 2,5 millions de livres dans les caisses de la Russie et de l’Autriche pour les décider à entrer en guerre contre la France, et à la fin de cette même année 1804, les marchands de Londres s’étaient délestés de 5 autres millions de livres pour financer la coalition.

 

Napoléon n’était plus dupe :

 

« Je n’ai en réalité rien à attendre des explications de l’Autriche, écrivit-il à Talleyrand. Elle répondra par de belles phrases et gagnera du temps afin que je ne puisse rien faire cet hiver ; son traité de subsides et son acte de coalition seront signés [l’Empereur ignorait qu’il avait été signé le 9 août] cet hiver sous le prétexte d’une éventualité armée et, en avril, je trouverai cent mille Russes en Pologne, nourris par l’Angleterre, avec équipages, chevaux, artillerie, etc., et quinze à vingt mille Anglais à Malte et quinze mille Russes à Corfou. Je me trouverai alors dans une position critique. Mon parti est pris. »

 

Ce parti, c’était d’abandonner, contraint et forcé, le projet d’invasion de l’Angleterre : comment envahir un pays dont on est séparé par un bras de mer, alors que, derrière vous, deux autres s’apprêtaient à fondre sur le vôtre ?

 

Aussi, quand le 22 août, Napoléon avait adressé sa dernière exhortation à Villeneuve, sa décision était-elle déjà prise. Décision qui s’était concrétisée par ce que l’on connaît sous le nom de « Dictée de Boulogne ».

 

Il avait fait venir Daru, intendant général de la Grande Armée et lui avait dicté – d’une seule traite pendant quatre à cinq heures ! – le plan complet de la campagne de 1805 : le départ de tous les corps d’armée depuis le Hanovre et la Hollande jusqu’aux confins de l’Ouest et du Sud de la France, l’ordre des marches, leur durée, les lieux de convergence et de réunion des colonnes, les surprises et les attaques de vive force, les mouvements divers de l’ennemi…

 

Comme il convient toujours de rabaisser ce que fait cet homme de génie, certains auteurs, « napoléoniens » ou autres, se complaisent, bien sûr, à ne voir dans cette dictée qu’une mise en scène en avançant que l’Empereur y réfléchissait depuis plusieurs semaines. On discerne mal en quoi ceci pourrait diminuer cette performance stupéfiante que, sur une « ligne de départ » de près de 900 kilomètres, sur des lignes d’opérations de quelque 1 300 kilomètres, les indications premières dictées à Daru furent suivies jour par jour, kilomètre par kilomètre jusqu’à Munich.

 

 

L’avertissement loyal de l’Empereur à l’Autriche

 

Talleyrand, citant Napoléon, avait dit à l’ambassadeur autrichien, Cobentzel :

 

« Si jamais homme eut envers sa patrie et envers son souverain une grande responsabilité, c’est vous, l’ambassadeur : seul de votre pays vous connaissez la France ; seul de votre pays vous savez que l’empereur des Français veut la paix ; vous savez que dans les départements du Rhin il n’y a pas un soldat ; seul de votre pays vous savez qu’on n’a pas fait l’appel d’un seul homme de la réserve et qu’on n’a complété les premiers bataillons de guerre qu’aux dépens des deuxièmes bataillons…Si vous présentez ces vérités dans toute leur force à votre maître et si véritablement il n’est qu’entraîné, il est impossible qu’il ne voie pas qu’on le conduit malgré lui à la guerre, et alors tout sera calmé. Si au contraire votre maître veut la guerre, eh bien ! vous aurez fait votre devoir ; il n’y sera pas entraîné. Mais dites-lui qu’il ne fera pas les fêtes de Noël dans Vienne ; non que vous n’ayez une armée nombreuse et formidable, mais un mouvement rapide à donner à trois cent mille hommes peut partir d’une seule tête ; un cabinet n’en fait exécuter que lentement de semblables. »

 

Le 28 août, à Boulogne, une dépêche était remise à l’Empereur. Signée de l’ambassadeur de France à Munich, Otto, elle annonçait que les Autrichiens venaient de franchir l’Inn et de pénétrer en Bavière.

 

L’empereur d’Autriche ne le savait pas encore, mais il ne « ferait pas Noël à Vienne ».

 

Quant aux soldats formant celle qui, par son demi-tour vers l’Est, devenait et allait rester « la Grande Armée », ils ne furent pas mécontents de la nouvelle tournure prise par les événements : ils n’auraient pas à traverser la Manche.