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Volume II - Chapitre 10
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OCTOBRE 1805 LA DÉFAITE DE TRAFALGAR A-T-ELLE
SAUVÉ L’ANGLETERRE ?
Quand
la France aura deux ou trois amiraux qui veuillent mourir, les Anglais
deviendront bien petits. (Napoléon
à Decrès ministre de la Marine, au
Camp de Boulogne, 1805) Pour débarquer sur les
plages anglaises, l’Empereur n’avait besoin que d’une chose. Mais
elle était indispensable : que sa flotte d’invasion
fût assurée, pendant deux ou trois jours, de pouvoir
traverser la Manche sans être importunée par la Royal
Navy. Les ingénieurs qui les
avaient conçues, estimaient que les embarcations de la flottille
devraient tailler leur passage à travers les eaux de la Manche
en ne comptant que sur elles et en profitant, soit d’une période
de grand calme – rare tout de même dans la Manche –, soit
d’une nuit bien noire, au pire, et c’était le plus probable,
d’un mauvais temps susceptible de garder dans leurs ports d’attache
les navires de guerre anglais. Ce dernier point était
une étrange option. Il avait fallu en effet peu de temps
à Napoléon, encore Premier Consul, pour prendre conscience
que, même pourvues, pour certaines, de canons de fort calibre,
ces chaloupes, canonnières, prames, et autres péniches,
tous bateaux de peu de franc-bord et à fond plat pour pouvoir
aborder aisément les plages, comme le feront, cent quarante
ans plus tard, le 6 juin 1944, les péniches de débarquement
transportant les troupes américaines venues libérer
la France, ne pourraient franchir seules le détroit du pas
de Calais. Il ne pouvait donc être question d’attendre une période de mauvais temps susceptible de bloquer les unités de la Navy dans les ports anglais pour traverser la Manche. Comme, d’autre part, la sortie des 2 365 bâtiments de la flottille d’invasion ne pourrait s’effectuer d’un coup, il fallait s’attendre à voir les vaisseaux anglais fondre sur eux avec férocité. Le sort de l’Angleterre en dépendait. Cela
supposait donc que la flottille fût protégée
par une escadre de haut bord. Au mois de mars 1805, le plan
envisagé par l’Empereur était arrêté. Les
escadres françaises de Brest (amiral Ganteaume), de Toulon
(amiral Villeneuve), et l’escadre espagnole du Ferrol (amiral Gravina),
débloquée au passage par les Français, devaient
quitter leurs ports respectifs et opérer leur jonction dans
la mer des Antilles où elles retrouveraient la flotte de
Rochefort (amiral Missiessy) qui se trouvait depuis février
à la Martinique. Objectif : attirer la flotte de Nelson
et revenir bousculer la flotte anglaise de la Manche. À partir
de ce moment, les navires français seraient capables de contrôler
le détroit du pas de Calais et de protéger la flotte
d’invasion. Le plan était à
la fois simple et hardi. Pour qu’il réussît, il eût
fallu que les exécutants fussent à la hauteur des
attentes de l’Empereur, que les circonstances fussent plus favorables
et les amiraux français plus audacieux.
De fait, dès le début,
rien ne marcha comme prévu. En embuscade entre le goulet
de Brest et l’île d’Ouessant, une escadre anglaise ne perdait
pas des yeux son homologue française de Brest. Il était
impossible à Ganteaume de sortir sans livrer bataille, et
cela avec des forces numériquement – et qualitativement,
car les équipages de la Navy
étaient plus aguerris – inférieures. Quant à Missiessy, les
instructions d’attendre l’arrivée des autres amiraux lui
parvinrent trop tard de France, et, quand elles arrivèrent
à la Martinique, il avait appareillé pour Rochefort. Restait Villeneuve.
Amiral Pierre-Charles de
Villeneuve (1763-1806)
Entré dans la marine
royale en 1778, à l’âge de seulement 15 ans, il fut
rayé des cadres comme noble pendant la Révolution
avant d’être réintégré par le Directoire.
En 1804, il fut promu vice-amiral, et en 1805, quand il reçut
le commandement de la flotte combinée franco-espagnole, tout
le plan d’invasion de l’Angleterre reposa sur lui. La flotte était
supposée se rassembler du côté de Brest pour
protéger les 160 000 hommes de l’armée d’invasion
pendant leur traversée de la Manche. En dépit des
ordres répétés et des exhortations de l’Empereur
lui enjoignant de revenir sur Brest au plus vite, Villeneuve désobéit,
et, sans raison apparente, perdit deux mois en laissant la flotte
à Cadix. Un manque de confiance en lui-même mais aussi
dans ses équipages et ses navires semble être la seule
explication de sa conduite. Napoléon écrivit à
Decrès : « Villeneuve ne possède pas
la force de caractère pour commander une frégate.
Il manque de détermination et de courage moral. »
Se décidant au combat alors qu’il était sur le point
d’être remplacé par l’amiral Rosily, Villeneuve sortit
de Cadix le 20 octobre avec 33 navires français et espagnols,
provoquant ainsi la tragédie qui eut lieu le lendemain. Fait
prisonnier par les Anglais, il fut libéré sur parole
en 1806, mais incapable de vivre avec le poids de cet échec,
il se suicida à Rennes où il s’était arrêté
en route pour Paris.
Conformément aux directives
de Napoléon, il avait appareillé de Toulon à
la fin du mois de mars 1805, et quelques jours plus tard, devant
Cadix, il retrouva les six vaisseaux aux ordres de l’amiral espagnol
Gravina. Ils furent rendus à destination au milieu du mois
de mai, juste pour recevoir de nouvelles directives : revenir
en Europe, débloquer l’escadre de Brest, pour entrer en Manche
au début du mois d’août.
Amiral duc de Gravina (1756-1806)
Il commandait les 15 vaisseaux
espagnols de la flotte combinée placée sous les ordres
de Villeneuve. On dit que ce fut contre son avis que la flotte appareilla
de Cadix pour combattre. Blessé pendant la bataille, Gravina
mourut peu après. Il avait été auparavant ambassadeur
d’Espagne à Paris. Il ne restait donc à
l’Empereur qu’à attendre. L’étrange comportement de l’amiral VilleneuveVilleneuve commença
par bien remplir la première partie de sa mission. Il réussit
à tromper les Anglais qui, dans leur poursuite, s’égarèrent
vers l’Égypte, la Martinique, les Indes anglaises et les
îles Sous-le-Vent, et il livra même un combat dont l’issue
rend encore plus incompréhensible son comportement à
venir. Le 22 juillet, pendant son
voyage de retour vers l’Europe, Villeneuve s’était heurté,
au large du cap Finisterre, à l’escadre de l’amiral Sir Robert
Calder. Malgré des conditions défavorables :
un brouillard épais, Villeneuve avait obtenu au cours de
cet engagement, qui semblait n’être qu’un prélude,
un avantage suffisamment décisif pour laisser espérer,
pour le lendemain, une bataille, qui, chacun en était persuadé,
se solderait par une victoire : alors que les navires français
avaient subi relativement peu de dommages en hommes et en matériel,
il n’en était pas de même pour l’ennemi. Au lieu de profiter de son
avantage et d’attaquer tout de suite, Villeneuve atermoya et, alors
qu’il avait été nettement vainqueur, il laissa les
Anglais s’enfuir en désordre, et pire, en laissant entre
leurs mains deux navires qui avaient été pris. Les
Anglais purent ainsi répandre partout que quinze navires
de la Navy
avaient triomphé de vingt vaisseaux français. Villeneuve perdit, auprès
de ses officiers et de ses marins, le peu de crédit qui lui
restait depuis le désastre d’Aboukir le 1er
août 1798. Quant à l’amiral Calder, convaincu par les
autorités navales anglaises de n’avoir pas fait au cours
de cette campagne tout ce qu’il eût convenu pour triompher
des Français, il fut injustement réprimandé :
ses navires étaient tellement endommagés qu’ils durent
rallier l’Angleterre pour être radoubés. L’impatience grandissante de NapoléonÀ Boulogne, des officiers avaient été postés à distance régulière sur les points élevés de la côte pour signaler, dès qu’elles se profileraient sur l’horizon, l’apparition des voiles de Villeneuve. Le temps passa, et les vigies ne voyant rien venir, l’Empereur s’impatienta :
« Témoignez,
écrivit-il le 13 août au ministre de la Marine, Decrès,
mon mécontentement de ce qu’il perd un temps aussi important…
Tout cela me prouve que Villeneuve est un pauvre homme qui voit
double, qui a plus de perception que de caractère. »
Denis Decrès (1761-1820)
Entré dans la marine
en 1779, il servit durant la guerre d’Indépendance américaine
et participa à la bataille d’Aboukir avec le grade de contre-amiral.
À son retour en France, il fut nommé préfet
de Lorient, puis, en 1801, ministre de la Marine, poste qu’il occupera
jusqu’en 1814. En dépit du fait que Villeneuve eût
été nommé en 1805 commandant de la flotte combinée
sur sa recommandation, Napoléon ne tint pas rigueur à
Decrès de la catastrophe de Trafalgar. L’Empereur, qui contrairement
à la légende, portait le plus vif intérêt
à sa marine, lui confia la tâche de reconstruire la
flotte impériale, qui, après la bataille, ne pouvait
plus mettre en ligne qu’une trentaine de vaisseaux. Sous les ordres
de Napoléon Decrès se révéla non seulement
un organisateur et un administrateur très compétent
et honnête, mais aussi un homme d’une grande énergie.
Bien que ses efforts eussent été couronnés
de succès, il ne parvint pas à s’acquitter entièrement
de sa tâche à cause des sommes colossales que nécessitaient
ses projets. Néanmoins, en 1814, lorsque l’Empereur abdiqua
pour la première fois, les chantiers de l’Empire avaient
lancé 85 vaisseaux de ligne et 65 frégates, et 32
autres unités étaient en construction. D’autres projets
comprenaient le percement de ports, la création d’arsenaux
et celle de deux collèges navals.
Mais comme Villeneuve est l’homme
sur qui repose toute l’opération, Napoléon jugea à
propos de lui envoyer une dépêche d’un tout autre ton
pour le galvaniser : « Monsieur le vice-amiral
Villeneuve, j’ai vu avec plaisir par le combat du 3 thermidor [22
juillet] que plusieurs de mes vaisseaux se sont conduits avec la
bravoure que je pouvais en attendre. Je vous sais gré de
la belle manœuvre que vous avez faite au début de l’action
et qui a déconcerté les projets de l’ennemi. J’espère
que cette dépêche ne vous trouvera plus à la
Corogne ; que vous aurez repoussé la croisière
pour faire jonction avec le capitaine de vaisseau Allemand, balayer
tout ce qui se trouverait devant vous et venir dans la Manche. Si
vous ne l’avez pas fait, faites-le, marchez hardiment à l’ennemi…
Les Anglais ne sont pas aussi nombreux que vous le pensez ;
ils sont partout tenus en haleine. Si vous paraissez ici trois jours,
n’y paraîtriez-vous que vingt-quatre heures, votre mission
sera remplie… Enfin, jamais pour un plus grand but, une escadre
n’aura couru quelques hasards et jamais mes soldats de terre et
de mer n’auront pu répandre leur sang pour un plus grand
et plus noble résultat. Pour le grand objet de favoriser
une descente chez cette puissance, qui, depuis six siècles,
opprime la France, nous pourrions tous mourir sans regretter la
vie. » L’anxiété de
l’Empereur était d’autant plus exacerbée que les dépêches
adressées par Villeneuve étaient contradictoires.
Au ministre de la Marine, il écrivait qu’il se retirait à
Cadix, mais dans celles destinées au quartier général
impérial, il annonçait qu’il faisait voile sur Brest. Le 22 août, Napoléon
envoya (parmi des dizaines d’autres) trois lettres. Une à Decrès,
dans laquelle il lui faisait part en quelle piètre estime
il tenait son protégé – c’est en effet à Decrès
que Villeneuve devait son poste : « J’estime que Villeneuve
n’a pas le caractère nécessaire pour commander une
frégate. C’est un homme sans résolution et sans courage
moral… Ce qu’il y a surtout d’impertinent, c’est que, dans une expédition
ainsi composée, il ne donne aucun détail, ne dit pas
ce qu’il fera, ce qu’il ne fera pas. C’est un homme qui n’a aucune
habitude de la guerre et qui ne la sait pas faire. » À l’amiral Ganteaume,
qui se trouvait toujours à Brest : « D’après
ce que j’ai pu comprendre des dépêches de l’amiral
Villeneuve, il me paraît qu’il est dans l’intention de passer
par Brest. Il me paraît aussi qu’il doute si, joint avec vous,
il ne passera point plusieurs jours à Brest pour se ravitailler.
Mon intention est que vous ne souffriez pas qu’il perde un seul
jour, afin que, profitant de la supériorité que me
donnent cinquante vaisseaux de ligne, vous mettiez sur-le-champ
en mer, pour vous porter dans la Manche avec toutes vos forces.
Je compte sur vos talents, votre fermeté et votre caractère
dans une circonstance aussi importante. Partez et venez ici :
nous aurons vengé six siècles d’insultes et de honte.
Jamais, pour un plus grand objet, nos soldats de mer et de terre
n’auront exposé leur vie. » Une enfin, et ce fut sa dernière
exhortation, à Villeneuve : « J'espère
que vous êtes arrivé à Brest. Partez, ne perdez
pas un moment, et avec mes escadres réunies, entrez dans
la Manche : l’Angleterre est à nous. Nous sommes tout
[à fait] prêts. Tout est embarqué. Paraissez
vingt-quatre heures et tout est terminé. » Mais Villeneuve n’arrivera
ni à Brest ni à Boulogne. Villeneuve
a-t-il livré un « baroud d’honneur » ? Lorsqu’il était venu
relâcher dans le port de Cadix le 20 août, il avait
sous ses ordres des forces doubles de celles avec lesquelles l’amiral
Collingwood bloquait le port pour y maintenir prisonniers les navires
espagnols de l’amiral Gravina. Il semble que l’ignorance où
était Villeneuve du nombre de navires anglais stationnés
devant Cadix et la supposition que Nelson avait déjà
opéré sa jonction avec eux le dissuadèrent
de couper la retraite de Collingwood et d’écraser son escadre.
Il s’enferma dans le port de
Cadix. Bien que Villeneuve eût
désormais sous son commandement trente-trois vaisseaux de
ligne, il allait rester immobile pendant presque deux mois. Deux mois que les Anglais mirent
à profit pour envoyer des renforts à l’amiral Collingwood.
Les vaisseaux endommagés lors des récents combats
furent réparés en toute hâte. Remettant sa marque
à bord du Victory
avec lequel il avait combattu pendant deux ans, Nelson recommanda
qu’on lui envoyât les vaisseaux au fur et à mesure
qu’ils seraient prêts à prendre la mer. Arrivé le 29 septembre
devant Cadix, Nelson prit soin d’empêcher que l’on pût
voir de la terre la force réelle de sa flotte, évitant
de paraître en vue de la côte avec la totalité
de ses vaisseaux. Après avoir attendu
près de deux mois, quel motif poussa Villeneuve, le 19 octobre
à sortir de Cadix ?
Le cap Trafalgar
C’est au sud des côtes espagnoles que, le 21 octobre 1805, eut lieu la bataille de Trafalgar. La flotte franco-espagnole y fut presque totalement anéantie. Les pertes furent effroyables : 2 180 tués ou noyés, dont 1 200 marins français, et 4 760 blessés dont 3 370 Français. Sans compter les prisonniers, parmi lesquels l’amiral de Villeneuve. Pour la Royal Navy, compte tenu de l’enjeu et du résultat, il peut être tenu pour « raisonnable » : 402 tués, parmi lesquels, l’amiral Nelson, et 1 140 blessés. Cette défaite cruelle pour la France laissait en outre à la seule Angleterre la domination sur les mers, mais, de l’aveu même d’un ministre anglais, les marins et les officiers français « se battirent remarquablement bien. » Voici ce que l’on put lire
dans l’Annual Register
de 1805 : « L’amiral Villeneuve,
persuadé que la flotte anglaise qui bloquait Cadix n’était
forte que vingt-et-un vaisseaux, tandis que la flotte franco-espagnole
en comptait trente-trois, résolut de tirer avantage de cette
immense supériorité de forces et de tenter un grand
effort pour abaisser la puissance navale de la Grande-Bretagne.
On dit aussi que des motifs personnels poussèrent l’amiral
français à cette résolution. Depuis son retour
des Indes-Occidentales, le journal officiel français, le
Moniteur, avait sévèrement
critiqué sa conduite dans cette campagne ; Bonaparte
[les Anglais, comme il se doit, ne disent jamais l’empereur Napoléon]
avait aussi parlé de lui en termes défavorables ;
il était en outre vilipendé par les Espagnols qui
lui reprochaient de ne pas les avoir mieux soutenus dans le combat
du 22 juillet, dont tout le poids avait été supporté
par eux [ !] ; enfin on croyait généralement
que son commandement allait lui être ôté pour
le donner à l’amiral Rosily, qui était effectivement
parti de Paris pour venir le prendre, celui-ci arriva à Cadix
le 25 octobre]. Piqué et mortifié par toutes ces causes
réunies, il se détermina, dit-on, contre le vœu des
Espagnols à livrer bataille à Lord Nelson. Une victoire
remportée sur le plus grand homme de mer du siècle
pouvait racheter son honneur et le couvrir de gloire, tandis qu’une
défaite ne pouvait ajouter que peu de chose à la situation
humiliante dans laquelle il se trouvait placé. »
Bien qu’anglaise, cette analyse
ne manque pas de justesse.
Amiral Horatio Nelson (1758-1805)
Entré dans la Royal
Navy à l’âge
de 12 ans, il ne participa à un combat qu’en 1793, au début
des guerres contre la France de la Révolution. À partir
de cette date, il ne quitta pas le service actif, perdant un œil
en 1794 et un bras en 1797. Promu contre-amiral en 1798 puis vice-amiral
en 1801, sa réputation et ses succès reposaient en
partie sur sa maîtrise sans égal de la guerre navale,
en partie sur son courage, son énergie, sa détermination
et sa personnalité. C’est lui qui surprit au mouillage et
détruisit la flotte française à la bataille
d’Aboukir. Cette victoire fit de lui un héros national et
le roi le créa baron du Nil (nom anglais de la bataille d’Aboukir).
En 1801, il participa comme commandant en second à l’expédition
contre la flotte danoise, qui fut complètement détruite
dans le port de Copenhague. Bien que le Danemark ne fût pas
en guerre avec l’Angleterre, Londres se justifia de cet acte de
piraterie par la volonté du Danemark de rester neutre et
de pas entrer en guerre contre la France - ce que le gouvernement
anglais ne pouvait évidemment supporter. Notons que les Anglais
récidiveront d’ailleurs en 1807. En 1805, quand il apprit
que la flotte française était à Cadix avec
l’amiral Villeneuve, Nelson prit toutes les mesures nécessaires
pour les empêcher de remonter vers la Manche. Bien que victorieux,
Nelson ne survécut pas à son triomphe : blessé
par une balle tirée d’une hune du Redoutable,
il mourut quelques heures plus tard. Son corps fut transporté
à Londres, et le pays lui fit des funérailles nationales.
Nelson est inhumé dans la cathédrale Saint-Paul.
Nous ne raconterons pas cette
bataille tristement célèbre, nous n’en donnerons que
le bilan. Pour la Royal
Navy, compte tenu de l’enjeu
et du résultat, il peut être tenu pour « raisonnable » :
402 tués, parmi lesquels, l’amiral Nelson, et 1 140 blessés.
Le HMS Victory
C’est en 1803 que le Victory devint le célèbre navire-amiral de Nelson après que celui-ci eut reçu le commandement de l’escadre de la Méditerranée. Durant la bataille de Trafalgar, il fut abattu par un marin français qui avait remarqué, faisant les cent pas sur sa dunette, cet officier à l’uniforme couvert de décorations. Nelson, qui, après sa blessure avait été remplacé par l’amiral Collingwood, eut le temps, avant de mourir quelques heures plus tard, d’apprendre que la victoire restait à la Navy. Avant d’être mortellement blessé, il avait dit à ses officiers : « Souvenez-vous que la mort est une dette que nous devons tous payer. »
Pour la flotte combinée franco-espagnole, en revanche, il est effrayant : 2 180 tués ou noyés, dont 1 200 marins français, et 4 760 blessés dont 3 370 Français. Sans compter les prisonniers parmi lesquels l’amiral de Villeneuve. Libéré sur parole en avril 1806, il revint en France et se suicida à Rennes. En outre, plus de la moitié des trente-trois vaisseaux engagés avaient été coulés ou pris par l’ennemi.
Trois années d’efforts réduits à néant
La bataille de Trafalgar, 21 octobre 1805
Commandés par l’amiral de Villeneuve, les 33 vaisseaux de la flotte combinée franco-espagnole ne faisaient pas le poids devant les 27 navires de la Royal Navy aux ordres de l’amiral Nelson. La marine française ne s’était pas encore remise du chaos de la Révolution, et les équipages, s’ils ne manquaient pas de courage – ils le prouveront tout au long de la bataille – manquaient d’entraînement et de cohésion, alors que ceux de la flotte anglaise étaient mieux formés et endurcis par une discipline inhumaine, et ils avaient en outre l’habitude du combat sur mer. Quelque grande que soit cette victoire de Trafalgar, elle ne sauva pas, comme on le dit trop souvent, la Grande-Bretagne de l’invasion : menacé d’une guerre avec l’Autriche et la Russie, Napoléon avait malheureusement dû renoncer à son plan deux mois auparavant. Ce n’est donc pas la flotte anglaise qui a sauvé l’Angleterre de l’invasion, mais, moins noblement, l’or que cette dernière avait versé à ses deux mercenaires pour détourner le danger.
La
bataille de Trafalgar par Joseph Mallord William Turner (1775-1851)
Cette défaite sans exemple,
dont l’Empereur aura connaissance alors qu’il était déjà
sur la voie triomphale du 2 décembre, mit malheureusement
un terme aux espoirs – réalistes – de mise à genoux
de l’Angleterre. Elle gardait intact son pouvoir de nuisance. Il n’est pas chimérique
d’affirmer que l’invasion de l’Angleterre eût amené
la paix générale, puisque privés de leurs subsides,
les mercenaires de Londres ne se fussent sans doute pas lancés
de leur propre initiative dans ces guerres incessantes qui, pendant
onze ans, allaient mettre l’Europe à feu et à sang. Mais cette défaite de
Trafalgar, qui réduisit également à néant
trois années d’efforts inouïs consentis avec enthousiasme
par le pays tout entier, tant était vive la haine – justifiée
– des Français pour l’Angleterre a-t-elle réellement
sauvé celle-ci de l’invasion ? Les hésitations répétées
de l’amiral avaient fini par faire prendre conscience à l’Empereur
que Villeneuve allait lui faire défaut, et qu’il allait devoir
renoncer à son grand projet : menacé par la coalition
sur les frontières de la Bavière, c’était à
Londres qu’il voulait l’écraser. Malgré ses protestations
(hypocrites) de sentiments pacifiques, l’Autriche avait armé :
c’était le résultat de l’acte de coalition, préparé
depuis un an et signé officiellement avec l’Angleterre et
la Russie à Saint-Pétersbourg. Après de longues
palabres sur le montant des subsides qui lui seraient versés,
la cour de Vienne avait encaissé les millions de livres-or
que l’Angleterre avait décidé de lui allouer en sa
qualité de mercenaire : dès le milieu de l’année
1804, le cabinet de Londres avait déjà transvasé
2,5 millions de livres dans les caisses de la Russie et de l’Autriche
pour les décider à entrer en guerre contre la France,
et à la fin de cette même année 1804,
les
marchands de Londres s’étaient
délestés de 5 autres millions de livres pour financer
la coalition. Napoléon n’était
plus dupe : « Je n’ai en réalité
rien à attendre des explications de l’Autriche, écrivit-il
à Talleyrand. Elle répondra par de belles phrases
et gagnera du temps afin que je ne puisse rien faire cet hiver ;
son traité de subsides et son acte de coalition seront signés
[l’Empereur ignorait qu’il avait été signé
le 9 août] cet hiver sous le prétexte d’une éventualité
armée et, en avril, je trouverai cent mille Russes en Pologne,
nourris par l’Angleterre, avec équipages, chevaux, artillerie,
etc., et quinze à vingt mille Anglais à Malte et quinze
mille Russes à Corfou. Je me trouverai alors dans une position
critique. Mon parti est pris. » Ce parti, c’était d’abandonner,
contraint et forcé, le projet d’invasion de l’Angleterre :
comment envahir un pays dont on est séparé par un
bras de mer, alors que, derrière vous, deux autres s’apprêtaient
à fondre sur le vôtre ? Aussi, quand le 22 août,
Napoléon avait adressé sa dernière exhortation
à Villeneuve, sa décision était-elle déjà
prise. Décision qui s’était concrétisée
par ce que l’on connaît sous le nom de « Dictée
de Boulogne ». Il avait fait venir Daru, intendant
général de la Grande Armée et lui avait dicté
– d’une seule traite pendant quatre à cinq heures !
– le plan complet de la campagne de 1805 : le départ
de tous les corps d’armée depuis le Hanovre et la Hollande
jusqu’aux confins de l’Ouest et du Sud de la France, l’ordre des
marches, leur durée, les lieux de convergence et de réunion
des colonnes, les surprises et les attaques de vive force, les mouvements
divers de l’ennemi… Comme il convient toujours
de rabaisser ce que fait cet homme de génie, certains auteurs,
« napoléoniens » ou autres, se complaisent,
bien sûr, à ne voir dans cette dictée qu’une
mise en scène en avançant que l’Empereur y réfléchissait
depuis plusieurs semaines. On discerne mal en quoi ceci pourrait
diminuer cette performance stupéfiante que, sur une « ligne
de départ » de près de 900 kilomètres,
sur des lignes d’opérations de quelque 1 300 kilomètres,
les indications premières dictées à Daru furent
suivies jour par jour, kilomètre par kilomètre jusqu’à
Munich. L’avertissement
loyal de l’Empereur à l’Autriche Talleyrand, citant Napoléon,
avait dit à l’ambassadeur autrichien, Cobentzel : « Si jamais homme
eut envers sa patrie et envers son souverain une grande responsabilité,
c’est vous, l’ambassadeur : seul de votre pays vous connaissez
la France ; seul de votre pays vous savez que l’empereur des
Français veut la paix ; vous savez que dans les départements
du Rhin il n’y a pas un soldat ; seul de votre pays vous savez
qu’on n’a pas fait l’appel d’un seul homme de la réserve
et qu’on n’a complété les premiers bataillons de guerre
qu’aux dépens des deuxièmes bataillons…Si vous présentez
ces vérités dans toute leur force à votre maître
et si véritablement il n’est qu’entraîné, il
est impossible qu’il ne voie pas qu’on le conduit malgré
lui à la guerre, et alors tout sera calmé. Si au contraire
votre maître veut la guerre, eh bien ! vous aurez fait
votre devoir ; il n’y sera pas entraîné. Mais
dites-lui qu’il ne fera pas les fêtes de Noël dans Vienne ;
non que vous n’ayez une armée nombreuse et formidable, mais
un mouvement rapide à donner à trois cent mille hommes
peut partir d’une seule tête ; un cabinet n’en fait exécuter
que lentement de semblables. » Le 28 août, à
Boulogne, une dépêche était remise à
l’Empereur. Signée de l’ambassadeur de France à Munich,
Otto, elle annonçait que les Autrichiens venaient de franchir
l’Inn et de pénétrer en Bavière. L’empereur d’Autriche ne le
savait pas encore, mais il ne « ferait pas Noël
à Vienne ». Quant aux soldats formant celle
qui, par son demi-tour vers l’Est, devenait et allait rester « la
Grande Armée », ils ne furent pas mécontents
de la nouvelle tournure prise par les événements :
ils n’auraient pas à traverser la Manche. |