Volume II

Chapitre 1

 

DANS L’INTIMITÉ DU PREMIER CONSUL

 

 

 

La serre chaude de Malmaison

Auguste Garneray (1785-1824)

 

Après avoir, dans les chapitres précédents, pris connaissance des premières réalisations du Premier Consul Bonaparte, nous allons profiter du répit (tout relatif) que lui laisse la (toute provisoire) paix d’Amiens pour nous glisser dans l’entourage, d’abord du Premier consul – c’est le plus facile – puis nous ferons un saut dans le futur pour nous introduire auprès de l’Empereur pour nous informer de ses habitudes, personnelles et de travail.

Nous connaissons tous sa célèbre formule :

« Le bœuf est attelé, il faut qu’il laboure. »

Le bœuf, c’est lui. Autant écrire qu’un vocable comme celui de loisir ou de détente ne peut être que totalement étranger à l’auteur d’une telle formule. Néanmoins, on parvient à trouver dans la vie quotidienne du Premier Consul (plus difficilement dans celle de l’Empereur ) quelques moments pendants lesquels il est un homme (presque) comme les autres.

Un nom s’attache à l’un ou à l’autre de ces deux mots de loisir ou de détente : c’est celui, mythique, de Malmaison, seule résidence du Premier Consul en dehors du palais des Tuileries jusqu’à ce qu’il s’installe au château de Saint-Cloud.

LA MAISON DU BONHEUR

À trois lieues, soit un peu plus de treize kilomètres du palais des Tuileries, sur la route de Paris à Cherbourg, le petit bourg de Rueil (on disait alors Ruel) a le privilège de recevoir le Premier Consul Bonaparte et sa femme, Joséphine, née Rose de Tascher de la Pagerie, celle que, dans le très joli portrait biographique qu’il lui a consacré, M. Bernard Chevallier, conservateur de Malmaison, nomme la « douce et incomparable Joséphine »[1]

Malmaison,certainement le séjour des moments heureux, n’est pas une demeure seigneuriale au sens plein du terme, mais plutôt une grande maison de campagne avec un parc, des jardins et une ferme. Une vraie ferme avec étable, écurie et bergerie. Du moins au début.

Le domaine, qui couvre environ cent trente hectares, a été acheté par Joséphine pour la somme de 225 000 francs, payée par … Bonaparte à son retour de la campagne d’Égypte.

Pour donner à la résidence de campagne du Premier Consul une tournure plus majestueuse, et pour lui permettre d’y recevoir ses ministres en séances de travail, des travaux sont entrepris sous la direction de Charles Percier et Pierre Fontaine, qui seront les architectes vedettes du Premier Empire : ajout de deux bâtiments en retour sur la cour d’honneur – ce qui de surcroît augmentera la surface habitable – et d’une véranda : réservée aux domestiques, elle remplacera le vestibule appelé à prolonger les salons.

Dans les salles de réception et la galerie, les œuvres d’art et objets de décoration sont – ce qui est sans doute souhaitable – choisis par Joséphine. On y trouve principalement des toiles de maîtres italiens parmi lesquels Giuseppe Maria Crespi représenté par son Samson et Dalila, Francesco Mazzola (dit en français « le Parmesan ») par sa Sainte Famille, Pietro Vannucci (dit en français « le pérugin »)…

On y aperçoit aussi quelques touches « égyptiennes » notamment sous la forme d’obélisques et de dessins de Vivant Denon représentant la bataille des Pyramides et celle d’Aboukir. Les frères Jacob, qui seront, en ébénisterie, les homologues de Percier et Fontaine en architecture, livrent des meubles élégants mais sobres.

Dans la bibliothèque, les ouvrages préférés du Premier Consul, comme les Lusiades (dans leur traduction française), épopée nationale du poète portugais Luis Vaz de Camõens, le théâtre de Corneille en douze volumes, et ceux de Racine et de Carmontelle, auteur, artiste et paysagiste à qui l’on doit l’ébauche de ce qui deviendra le parc Monceau, les trente-cinq tomes de l’Encyclopédie de Diderot, les œuvres de Jean-Jacques Rousseau, de nombreux livres d’Histoire de France et d’Orient, les campagnes du maréchal (bien oublié) de Maillebois, petit-neveu de Colbert, célèbre pour son expédition sur la Corse qui lui valut le bâton de maréchal, sans préjudice de nombre d’atlas et de récits de voyage…

La bibliothèque type d’un homme studieux.

À qui aurait la fâcheuse idée d’oublier que l’on ne vient pas à Malmaison que pour se reposer, une salle du Conseil établie entre la salle à manger et, justement, la bibliothèque, rappelle que le maître du logis ne perd jamais de vue ses fonctions : c’est d’ailleurs en ce lieu de charme que sont nés la Légion d’Honneur et le Concordat.

Dans les jardins – à l’anglaise, seule spécialité anglaise de l’époque à être sans danger – une profusion de roses, fleurs de prédilection de l’âme du domaine, Joséphine. Une serre chaude, construite spécialement, abrite des arbres exotiques qui rappellent à la maîtresse du lieu le domaine familial de Trois-Îlets en Martinique. Dans le parc, allées encaissées et bosquets accueillants sont propres à l’éclosion d’idylles et, ce qui est moins romantique, à celle de fiévreuses ambitions.

Le Premier Consul se sent bien dans ce domaine, somme toute modeste pour sa condition, car, outre une végétation que la proximité d’une rivière rend toujours bien fraîche, il y dispose d’un petit jardin particulier auquel il accède par un petit pont. Quand il ressent le besoin de s’échapper de l’atmosphère un peu confinée de son cabinet de travail, il se fait apporter une table et travaille sur ce pont qu’un coutil fait ressembler à une tente de campagne :

« Lorsque je suis à l’air, dit-il souvent, je sens que mes idées prennent une direction plus haute et plus étendue. Je ne conçois pas comment il y a des hommes dont le travail peut s’opérer avec succès à côté d’un poêle et privés de la communication avec le ciel. »

Le politicien anglais Charles Fox, avec qui Bonaparte, puis Napoléon, eût aimé conclure un accord de paix entre la France et l’Angleterre – sa mort en 1806 empêchera ce vœu de se réaliser – disait qu’à Malmaison Bonaparte était un tout autre homme qu’aux Tuileries :

« Le Premier Consul à la Malmaison, le Premier Consul à Saint-Cloud, le Premier Consul aux Tuileries, ce sont trois hommes formant toujours ce tout idéal de grandeur admirable. Mais je voudrais savoir peindre pour faire son portrait dans ces trois différents endroits, parce que j’aurais trois visages ressemblant au même homme avec trois physionomies. »

À Malmaison, les habitudes du Premier Consul sont, explique la future reine de Hollande, Hortense, qui goûte beaucoup les séjours qu’elle y fait régulièrement, à peu près les mêmes qu’à Paris.

La journée, de Bonaparte, il va de soi, commence tôt : il est dans son cabinet de travail dès cinq heures ou six heures du matin.

Il s’enferme avec son secrétaire du moment, Bourrienne, des ministres, des généraux, des conseillers d’État – ceux-ci arrivent le matin et repartent généralement le soir ; le trajet est d’environ trente minutes s’il n’y a pas d’anicroches dans les relais de postes – et les hôtes de Malmaison ne voient pas apparaître le Premier Consul avant six heures du soir, heure fixée pour le dîner. Il porte sa tenue préférée, celle, familière, des chasseurs à cheval de la Garde des Consuls.

Le soir, il arrive souvent que Bonaparte retienne à dîner des savants pour s’entretenir à loisir avec eux. Parmi les habitués, les mathématiciens Monge, créateur de la géométrie descriptive, et Lagrange, les chimistes Berthollet et Fourcroy, le philosophe Volney, Laplace, auteur de travaux sur la mécanique céleste et d’un traité sur le calcul des probabilités, Prony, l’ingénieur qui, en 1822, mesurera avec Arago la vitesse du son dans l’air…

Ces hommes, le Consul, officier de l’arme savante de l’artillerie, les respecte et les admire. Quand il avait été reçu à l’Institut, classe de Mathématiques et Physique, section de Mécanique, il avait confessé :

« Le suffrage des hommes distingués qui composent l’Institut m’honore. Je sais bien qu’avant d’être leur égal je ne serai longtemps que leur écolier. »

Tout au long de l’Empire, Napoléon se montrera généreux et accueillant avec les hommes de science, leur versant des pensions ou procurant de grandes chaires aux jeunes savants sortant des écoles afin qu’ils puissent poursuivre leurs travaux à l’abri de toute gêne matérielle.

Malmaison est un lieu très couru.

Ministres, hommes politiques en souffrance de portefeuille, officiers et généraux en quête de promotions, artistes, comme le peintre et miniaturiste Isabey…, les invités ne se font guère prier pour quitter Paris – il y a chaque mercredi un dîner de cérémonie – et venir passer quelques heures auprès de l’homme providentiel qui tient entre ses mains les destinées de la France et des Français. Donc la leur.

Talentueux arriviste, le second consul, futur archichancelier et duc de Parme, Cambacérès, n’y vient pas pour sacrifier à son péché mignon : la gastronomie, car, pour une fine gueule comme lui, la chère consulaire relève davantage de l’office d’un petit bourgeois parisien que des cuisines du premier personnage de l’État.

Voici, décrit par un convive, l’un des menus « ordinaires » servis à Malmaison :

« Potage au macaroni

« Culotte de bœuf garnie et filets de canards sauvages

« Deux rôts de chapon et d’agneau

« Quatre entremets

« Navets au jus

« Choux-fleurs au gratin

« Crème française et génoise. »

 

Autre temps, autres mœurs, c’est ce que l’on appelle alors un repas sans prétentions culinaires !

 

Le Premier Consul, lui, picore – l’Empereur fera toujours de même – et termine sur un café bien serré et sucré que lui apporte Joséphine. Les convives savent qu’ils ne resteront que peu de temps à table, car, pour Bonaparte, les choses traînent en longueur dès que la durée des agapes dépasse la demi-heure.

 

Quand il fait beau, le Premier Consul fait dresser la table dans le parc, à gauche de la pelouse qui s’étire devant le château, et quand, en outre, il est de bonne humeur et qu’il peut dérober quelques minutes à son travail, il s’écrie  :

 

« Jouons aux barres ! »

 

On voit alors, comme l’écrit une familière du lieu, « le conquérant du monde » mettre habit bas pour prendre part à ce jeu de course-poursuite entre des joueurs partagés en deux camps, et la même, qui nous informe que le Premier Consul « court comme un lièvre », révèle une petite faiblesse (bien connue) de ce grand homme : il triche à ce jeu, comme aux autres d’ailleurs.

 

La réalité, parfois, vient secouer les occupants de Malmaison et les fait se ressouvenir que le Premier Consul, qu’ils voient dans cet instant, insouciant comme un collégien, est la cible permanente des tueurs royalistes payés par les Anglais.

 

C’est ce qui arrive un jour après l’une de ces parties d’insouciance…

Joséphine est soudain alarmée par la présence de deux individus mal vêtus regardant fixement en direction du Consul. Rapp, que l’on a envoyé discrètement chercher, arrive, et prenant l’un des deux par la manche, menace de sa voix de stentor de le faire arrêter lui et son compagnon. Arrivée du Premier Consul, qui reconnaît dans l’un des hommes un maréchal des logis de ses Guides de l’armée d’Italie, qui a eu un bras arraché à la bataille de Montebello en voulant protéger un officier. Le général Bonaparte avait veillé en personne à ce que le blessé fût emporté loin du champ de bataille et soigné. Puis il lui avait fait avoir une pension. Le ton change alors :

« Voilà les invalides en route. Bonjour garçon ! Tu es donc venu me voir ? Allons, fais le tour. Viens encore une fois à l’ordre de ton général. Conduis-le Eugène. »

Le mutilé était simplement venu demander pour son frère « un cheval, un sabre et une carabine ». Le frère fut recruté. Puis, en compagnie d’Eugène sous les ordres de qui il avait servi en Italie, et à l’invitation de Bonaparte, le vétéran but – sans se faire prier – à la santé de la République et à celle du Premier Consul.

Pour comprendre les raisons de l'anxiété de Joséphine, il importe de rappeler que l’effroyable attentat royaliste du 24 décembre 1800 – une douzaine de morts, dont la petite fille à qui l’un des terroristes royalistes avait demandé de tenir la charrette portant la charge mortelle, et une trentaine de blessés, la plupart mutilés – est encore présent dans toutes les mémoires.

Dans le salon et autour de la table, on retrouve, outre les enfants de Joséphine, Hortense et Eugène, les amis et les fidèles de la première heure : les Lannes – dont la femme rallie tous les suffrages par sa beauté – Junot, Bessières, Duroc, Marmont…, et un essaim de jeunes filles de la meilleure éducation, puisque élevées par Madame Campan, ex-première femme de chambre de la reine Marie-Antoinette et directrice d’une maison d’éducation fort réputée. C’est à Malmaison que la plupart de ces demoiselles trouveront des maris souvent formés à la rude vie du bivouac et à qui elles apporteront un peu de douceur par l’exemple.

Le petit théâtre, aménagé par Fontaine sous les combles, est vite remplacé par une « vraie » salle. Édifiée à l’emplacement de la ferme qui n’avait vraiment plus sa raison d’être, elle est de forme circulaire avec plancher surélevé, plafond en toile peinte et foyer, et peut accueillir plus de deux cents spectateurs.

Au répertoire, souvent joué par la demoiselle de la maison, Hortense, ses amies et des membres de la petite société de Malmaison, des pièces, d’abord sans grande consistance, puis tirées du grand répertoire classique comme le Barbier de Séville, dans laquelle la fille de Joséphine, sa jolie tête couronnée d’un chapeau de velours noir à plumes roses enserrant ses boucles blondes, et la taille serrée dans un corset de même couleur, fait une Rosine que n’eût pas désavouée Beaumarchais.

Lorsque l’on anticipe leur avenir, il est piquant de découvrir le registre de deux des acteurs de la troupe : Bourienne, qui sera remerciée à la suite d’une malhonnêteté financière, joue, nous dit-on, « à la perfection les financiers fripons », et Marmont, avec la même perfection, les… « traîtres ». Rôle prédestiné quand on sait ce que sera son comportement en 1814.

Les débuts avaient été, logiquement, balbutiants. Et d’autant plus que tous ces comédiens amateurs s’étaient lancés sous le regard du premier Consul, dont les lèvres s’ornaient parfois d’un sourire, dont l’une des comédiennes note que « la justesse était fort à redouter ».

Mais les progrès avaient été si rapides que la petite troupe de Malmaison eut bientôt pour spectateurs, outre Bonaparte et Joséphine, des princes et des princesses étrangères, des ambassadeurs, des ministres, des sénateurs, des conseillers d’État, sans préjudice de nombre de généraux les plus en vue du régime :

« J’ai vu représenter sur ce théâtre, écrit le général Bigarré, qui sera aide de camp du roi Joseph, beaucoup de comédies et de petits opéras, tout aussi bien joués qu’au Théâtre-Français et à Feydeau. »

Ce genre de représentation, qui détend beaucoup le Premier Consul, se termine traditionnellement par un souper léger, et chacun repart vers Paris.

Malmaison demeurera toujours dans l’esprit de l’Empereur le lieu où le Premier Consul Bonaparte fut heureux.

Un monde nouveau prit forme dans le cabinet de travail et sous les ombrages de Malmaison.

Malmaison fut le berceau de tous les espoirs, de tous les accomplissements qui lavèrent la France des souillures de la Terreur et lui redonnèrent sa force et sa grandeur.

Malmaison fut le berceau d’une épopée légendaire – et le vocable est pauvre – qui n’eut, et n’aura jamais, son pareil.

Après la funeste bataille de Waterloo, lorsqu’il y fera un ultime pèlerinage, comment douter que l’Empereur, enfin tombé sous les coups de ses « Alliés qui n’avaient jamais cessé d’être ses ennemis », n’ait cherché, dans les allées du parc, la silhouette gracieuse de cette « douce et incomparable Joséphine », dont il dira sur le rocher maudit de Sainte-Hélène :

L'impératrice Joséphine, 1809

Antoine-Jean Gros (1771-1835)

 

« Elle est la femme que j’ai le plus aimée. »

 

Mais il ne devinera qu’un fantôme : l’âme de Malmaison s’était envolée un an auparavant.

 

Et c’est de cette maison du bonheur qu’il partira pour aller se livrer à la félonie de l’Angleterre.

 

Quand la duchesse d’Abrantès, qui fut l’épouse du général Junot, écrira ses célèbres – et parfois très controversés – Mémoires, la charmante Malmaison, qui avait bien changé dans le crépuscule de cette époque prodigieuse qu’avait été le Premier Empire, lui tirera cette phrase :

 

« Le parc de Malmaison n’était pas alors fait comme il est fait aujourd’hui, quoique le vandalisme le plus éhonté ait tout fait pour détruire même les souvenirs attachés à quelques brins d’herbe. Insensés ! Comme si cela dépendait d’eux de dépouiller un pareil séjour de sa magie toute puissante ! »


 

***

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