Volume II

Chapitre 13

 

Je ne veux pas la guerre,

mais j’aime mieux la faire

plus tôt que plus tard.

(Napoléon à Talleyrand, en prenant conscience,

au début de 1805, que les monarchies

refusaient de faire la paix avec la France.

 

Déçu dans ses espoirs de paix, ulcéré sans doute de l’inconvenance du tsar Alexandre et de la grossièreté de son émissaire, Napoléon dès lors ne se concentra plus que sur cette bataille à venir qu’il n’avait pas voulu livrer.

Bataille d’autant plus cruciale, vitale même, pour lui et pour le nouveau régime de la France, qu’il ne pouvait être question qu’il la perdît. Après qu’il fut monté si haut, si vite, l’Europe monarchique entière, l’Angleterre plus encore que les autres, attendait qu’il chutât et ne se relevât pas.

L’enjeu ? Il n’est pas que militaire. Il est politique et économique, c’est-à-dire vital pour l’avenir de la France. Napoléon sait que la perte de cette bataille qu’on lui impose signifierait la ruine des efforts accomplis pendant quatre années pour relever le pays, et l’effondrement de la prospérité retrouvée.

D’autre part, une défaite serait inévitablement suivie d’une invasion – c’était d’ailleurs le plan des Coalisés - de la France par les Russes et les Autrichiens, et sans doute aussi par les Anglais, heureux de pouvoir mettre - sans danger - le pied sur le sol de cette France rivale et détestée.

Autant dire que, en cette veille du 2 décembre 1805, la responsabilité qui pèse sur les épaules d’un seul homme, Napoléon, est colossale.

 

L’infériorité numérique française

Dans la manière de l’Empereur de faire la guerre, le hasard, qui n’exclut pas l’imprévu – « Tout peut basculer d’un instant à l’autre » – n’a pas sa place :

« À la guerre, rien ne s’obtient que par le calcul ; tout ce qui n’est pas profondément médité dans les détails ne produit aucun résultat. » [1]

Il le sait, sa position est aventurée - il ne peut plus recevoir de renforts de France, tandis que ses adversaires, proches de leurs territoires respectifs peuvent appeler des réserves – et les forces dont il dispose sont numériquement inférieures : soixante et onze mille hommes dont vingt-deux mille cavaliers, et seulement cent trente-neuf canons contre quatre-vingt-treize mille, dont vingt-cinq mille cavaliers, appuyés par deux cent soixante-dix huit pièces d’artillerie .

Ses adversaires russes et autrichiens sont en outre boursouflés de certitude : si le « Corse » a fait au tsar Alexandre des avances de paix avec à la fois autant d’ardeur que d’humilité, c’est parce qu’il sait pertinemment que son armée ne tiendra pas en face de l’élite de l’armée russe.

Aussi, l’Empereur passe-t-il toute la journée du 1er décembre à cheval, inspectant soigneusement toutes ses positions. Non qu’il ne connaisse le terrain – cela fait plus d’une semaine qu’il ne cesse de l’étudier et de le parcourir – mais, comme à l’accoutumé, il veut tout voir, tout inspecter, tout envisager, tout soupeser.

Il passe en revue régiment après régiment, interroge les hommes, examine les parcs d’artillerie, les batteries, donne ses instructions aux officiers, aux chefs de pièce et aux simples canonniers. Puis, il visite les ambulances et interroge les chirurgiens sur les moyens de transport des blessés.

 

Le dimanche 1er décembre, veille de la bataille, Napoléon fit une dernière reconnaissance, étudiant minutieusement la disposition du terrain et observant l’ennemi qui occupait la fameuse hauteur connue sous le nom de plateau de Pratzen. Les témoins notèrent que l’Empereur leur apparut serein et confiant lorsqu’il vit que l’armée russe, lentement mais sûrement, tombait dans le piège qu’il lui avait tendu.

 

Vrais calculs et fausses nouvelles

Le soir, à son bivouac aussi mauvais, avec sa paille qui lui sert de lit, que celui du dernier des grenadiers ou d’un garçon de ferme, compas en main, il fait et refait ses calculs sur les temps de marche, les distances à couvrir, le nombre de coups dont dispose l’artillerie, le nombre de fusils, les munitions…

Les jours précédents, il a visité boqueteaux, villages, vallées, arpenté le terrain en tous sens. Il a mené une vigoureuse « action psychologique » en envoyant des agents, comme son célèbre espion Charles-Louis Schulmeister, pour propager de fausses nouvelles faisant, entre autres, état de la faiblesse supposée de ses forces. On a même vu, un comble dans cette armée de vainqueurs, des cavaliers, se refuser (sur ordre) au combat.

Contrairement aux conceptions pesantes du Grand Frédéric, dont la règle d’or était la concentration de l’armée en une masse compacte prête à exécuter les ordres du chef – mais si, sur un seul point, cette masse venait à être entamée, la bataille était perdue – Napoléon a inauguré une méthode souple consistant, et c’est ce qu’il va faire, à concéder à l’ennemi un succès partiel sur une partie du champ de bataille pour pouvoir ensuite l’écraser sous la supériorité du nombre à l’endroit déterminé pour recevoir le coup décisif.

Tandis que Savary tentait d’arracher au tsar une entrevue de paix avec Napoléon, celui-ci avait fait évacuer par les troupes de Soult, qui l’occupaient, le village et les alentours d’Austerlitz, dégarni le plateau, bientôt célèbre, de Pratzen, car ce supposé « stratège du poker » savait que l’ennemi ne résisterait pas à la tentation de s’emparer de ces positions clés - ce qu’il ne manquera pas de faire le 1er décembre, avec la bénédiction enthousiaste de l’Empereur.

Les Russes s’étaient donc persuadés qu’il s’agissait bien d’une retraite, Napoléon ne se trouvant pas « faire le poids ».

 

« Vous verriez votre empereur s’exposer aux premiers coups… »

Les Russes ou les Autrichiens qui se fussent glissés dans les rangs français auraient pu constater que, loin de succomber à un quelconque abattement, les soldats de la Grande Armée étaient au contraire au plus haut de leur forme.

Surtout depuis que les chefs sont passé ce même 1er décembre dans les rangs pour lire la proclamation rédigée à leur intention par Napoléon :

« Soldats,

L’armée russe se présente devant vous pour venger l’armée autrichienne d’Ulm : ce sont les mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrünn, et que depuis vous avez poursuivis constamment jusqu’ici. …

« Soldats : je dirigerai moi-même vos bataillons ; je me tiendrai loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis ; mais si la victoire était un moment indécise, vous verriez votre empereur s’exposer aux premiers coups ; car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où il y va de l’honneur de l’infanterie française, qui importe tant à l’honneur de la nation….

« Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d’hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi. »

Plan de la bataille d'Austerlitz

 

L’émouvante fête aux flambeaux

On ne peut raconter une bataille comme celle d’Austerlitz ; il faut se contenter d’admirer le prodigieux génie de Napoléon qui a tout conçu, tout calculé, et sans avis, sans conseils, avec la ressource de sa seule volonté et de son intelligence hors du commun, a fait exécuter sans la moindre faille une bataille qui va s’achever sur une victoire dont il n’est pas d’exemple :

« On aurait pu écrire un volume de tout ce qui sortit de son cerveau dans ces vingt-quatre heures », a écrit Savary dans un raccourci, éloquent par sa brièveté même.

Évoquons plutôt la ferveur de ses soldats lorsque, pour, sinon se rassurer, du moins de prendre la mesure de cette bravoure qu’il sent bouillonner – ne risque-t-elle pas d’être intimidée devant la déferlante de l’ennemi ? – l’Empereur, la veille de la bataille, entreprend de parcourir les lignes de son armée. Car il le sait, la partie sera difficile à gagner. Les Russes se battent bien, ils sont courageux et solides

Certes, les soldats de sa Grande Armée ont un moral d’acier, ils ont foi en « leur » empereur, mais il n’empêche, le déficit en hommes : quelque vingt mille, reste préoccupant.

Comment cette idée de la « fête aux flambeaux » est-elle venue ? Retenons le récit d’un vélite de la Garde, Jean-Baptiste Barrès :

« Peu de temps après, l’Empereur vint à notre bivouac, pour nous voir ou pour lire une lettre qu’on venait de lui remettre. Un chasseur prit une poignée de paille et l’alluma pour faciliter la lecture de cette lettre. De ce bivouac l’Empereur fut à un autre. On le suivit avec des torches allumées pour éclairer sa marche. Sa visite se prolongeant et s’étendant, le nombre de torches s’augmenta ; on le suivit en criant : « Vive l’Empereur ! » Ces cris d’amour et d’enthousiasme se propagèrent dans toutes les directions, comme un feu électrique ; tous les soldats, sous-officiers et officiers se munirent de flambeaux improvisés, en sorte qu’en moins d’un quart d’heure, toute la Garde, les grenadiers réunis, le 5e corps qui était à notre gauche et en avant de nous, le 4e à droite, ainsi que le 3e plus loin et en avant, enfin, le 1er qui était à une demi-lieue en arrière, en firent autant. Ce fut un embrasement général, un mouvement d’enthousiasme, si soudain que l’Empereur dut en être ébloui. C’était magnifique, prodigieux… »

 

La veille de la bataille, à dix heures du soir, Napoléon accompagné de quelques membres de sont état-major, fit une tournée du camp français, parlant familièrement aux soldats, leur disant que demain était le jour anniversaire de son couronnement et que cet événement devait être célébré par une victoire écrasante sur ceux qui avaient déclaré la guerre. Il fut accueilli par les cris de « Vive l’Empereur ! » poussés par les soldats qui l’apercevaient, quand, soudain, un des hommes prit une poignée de paille, la tordit, l’alluma, et la tint au-dessus de sa tête comme une torche. Dans les minutes qui suivirent, tous firent de même – même ceux qui étaient trop loin pour comprendre ce qui se passait – et le ciel de la nuit fut illuminé par des dizaines de milliers de torches faites de la paille qui constituait le seul lit des soldats. Derrière les ligne ennemies, l’aide de camp favori du tsar, le prince Dolgorouki, déclara que les Français brûlaient leur campement avant de prendre la fuite.

 

« La plus belle soirée de ma vie »

Dans ce boulevard de lumière, aux accents, spontanément éclos, du chant emblématique « Veillons au salut de l’Empire », Napoléon voit venir vers lui un vieux grenadier, qui lui dit avec un respect que ne parvient pas à démentir le tutoiement employé par ce brave type :

« Empereur [sic], je te promets, au nom des grenadiers de l’armée, que tu n’auras à combattre que des yeux et que nous t’amènerons demain les drapeaux et l’artillerie de l’armée russe pour célébrer l’anniversaire de ton couronnement. »

Ému plus qu’il ne voulut le laisser paraître, Napoléon murmura aux maréchaux qui l’avaient accompagné dans cette sortie nocturne :

« Voilà la plus belle soirée de ma vie, mais je regrette de penser que je perdrai demain bon nombre de ces braves gens. »

On raconte que Dolgorouki, au spectacle de ces illuminations, dit :

« Les Français brûlent leurs bivouacs pour masquer leur fuite », propos qui ne saurait surprendre de la part de l’arrogant et inconsistant « freluquet ».

Faute de décrire la bataille, résumons au moins le plan de l’Empereur.

Avec une aile droite française (Davout, et son 3è corps) volontairement affaiblie, l’Empereur veut donner aux Alliés la tentation de le tourner par le sud en lui coupant la route de Vienne. Ce qui suppose que l’ennemi dégarnisse tout son centre, concentré maintenant sur le plateau de Pratzen. C’est à ce moment, et à ce moment seulement, que Napoléon lancera son attaque décisive.

 

Lundi 2 décembre. Au lever du jour, tandis qu’un brouillard épais et froid dissimulait l’ennemi, l’armée française attendait dans le plus grand silence que les Coalisés se missent en mouvement. À 7 heures et demie, alors que les rapports affluaient, Napoléon appela ses commandants de corps d’armée pour leur donner ses ultimes instructions avant le déclenchement de la bataille. Âgés de 36 à 42 ans, les maréchaux Lannes, Soult, Bessières, Murat et Bernadotte allaient jouer un rôle essentiel dans la victoire qui devait leur être acquise avant la fin de la journée. En quelques heures, la Grande Armée, qui ne totalisait que 71 000 hommes et 139 pièces d’artillerie, triompha des 93 000 Coalisés et de leurs 278 canons, et remporta la plus célèbre bataille de l’Histoire.

Le 2 vers six heures du matin, un épais brouillard enveloppe la plaine, masquant opportunément les régiments français massés au pied du plateau.

Environ une heure plus tard, un soleil éblouissant, lui aussi devenu célèbre, baigne le haut du plateau, silhouettant les troupes russes, sans pour autant dissiper le brouillard couvrant la plaine.

Alléchés par la faiblesse des troupes de Davout qui tiennent les deux villages de Telnitz et de Sokolnitz, les Alliés lancent alors contre elles, et comme prévu par l’Empereur, leur premier assaut. Les neuf mille hommes dont dispose Davout à ce moment résistent à la poussée de quarante mille Coalisés, tout en pliant, conformément aux ordres que leur chef a reçus, afin d’amener les Russes à prononcer leur mouvement.

Le voyant suffisamment dégagé, Napoléon lance Soult (4è corps) à l’assaut du plateau, d’où les Coalisés sont presque totalement chassés après trois heures de combat acharnés, ce qui permet à Napoléon de s’y installer pour diriger les opérations.

 

Huit heures et demie du matin. Le brouillard qui s’était dissipé avait laissé place à un brillant soleil qui permettait à l’Empereur d’observer la bataille qui faisait rage sur le plateau de Pratzen. Avec une parfaite synchronisation – cruciale pour la réussite de son plan – Napoléon lança le 4è corps de Soult au plus fort de la bataille.

 

La garde russe écrasée

Pour tenter de reprendre coûte que coûte le terrain perdu, les Russes lancent la garde impériale russe. Ce corps d’élite dont les officiers appartiennent aux plus grandes familles de la Russie, est l’orgueil de la nation. Dans les premiers instants, sous l’assaut de ces troupes fraîches, les Français, épuisés par les combats de la matinée, refluent vers les pentes.

Mais c’était sans compter avec la cavalerie de Garde Impériale de Napoléon.

Conduits par le maréchal Bessières, grenadiers à cheval, mameluks, chasseurs à cheval se jettent sur les Russes et les taillent en pièces au cours d’un corps à corps d’une brutalité inouïe. En peu de temps, la déroute des Russes est totale. Les chevaliers gardes, orgueil de l’orgueil, sont décimés, et leur commandant, le prince Repnine, blessé, est fait prisonnier.

Au bas du plateau, les quelque quarante mille russes qui tentaient de venir à bout de la résistance de Davout, se trouvent, par la perte de cette position, pris entre deux feux. C’est le signal d’une débandade éperdue, où l’on voit des divisions entières mettre bas les armes.

Sur la droite russe, les affaires ne vont pas mieux : harcelé par le 5è corps du maréchal Lannes, talonné par la cavalerie de réserve de Murat, le corps d’armée du prince Bagration est aux trois quarts anéanti, mais son chef réussit malheureusement à s’échapper avec ce qu’il en restait.

 

Un peu après une heure de l’après-midi, le général Rapp (1772-1821), l’un des aides de camp de Napoléon, conduisit l’une des charges décisives de cavalerie contre les chevaliers-gardes, l’unité la plus prestigieuse de l’armée russe. À la tête d’un escadron de Mameluks, de deux escadrons de chasseurs à cheval et d’un escadron de grenadiers à cheval de la Garde Impériale, Rapp arriva juste à temps pour secourir l’infanterie du 1er corps, qui avait beaucoup souffert des attaques de la cavalerie russe. La brillante charge et le combat sanglant qui s’ensuivit entraînèrent la déroute des cavaliers russes, tous nobles de haute origine, qui s’enfuirent dans le plus grand désordre, laissant drapeaux et bagages aux mains des Français. Le colonel prince Repnine, commandant le régiment des chevaliers-gardes, fut fait prisonnier, et son régiment perdit trente pour cent de ses effectifs. Le tsar Alexandre 1er et l’empereur François 1er d’Autriche assistèrent à ce désastre d’une hauteur toute proche.

À cinq heures du soir, l’affaire est terminée.

L’armée austro-russe, écrasée, a perdu une trentaine de milliers d’hommes, dont quinze mille tués, le reste blessé ou fait prisonnier, quarante-cinq étendards et cent quatre-vingt-cinq pièces d’artillerie que l’on admire encore aujourd’hui (avec quelques centaines d’autres) sur le site prestigieux de la place Vendôme à Paris, mais sous la forme d’une superbe colonne, dite « Colonne de la Grande Armée », surmontée d’une statue de l’Empereur.

Les pertes de la Grande Armée ? Moins de mille cinq cents morts et de quatre mille blessés. C’est tout dire de l’intelligence avec laquelle Napoléon conduisit cette première bataille que l’Autriche et la Russie, sur ordre de Londres, avaient imposée au jeune empire français.

 

Entre une heure et quatre heures de l’après-midi, Napoléon suivit les péripéties de la bataille sur l’extrémité sud du plateau de Pratzen, près de la chapelle Saint-Antoine. C’est de là qu’il vit l’armée austro-russe entamer son mouvement de retraite, et c’est de là également que le maréchal Berthier, son chef d’état-major, écrivit à Talleyrand, ministre des Relations extérieures : « Je vous annonce, Monsieur, la plus célèbre bataille jamais remportée par l’empereur Napoléon… »

 
Un billet écrit en pleine bataille

L’Empereur était tellement certain de sa victoire qu’avant même que la bataille ne fût terminée le chef d’état-major général de la Grande Armée, le maréchal Berthier avait, sans doute d’ordre de Napoléon, rédigé le billet suivant, écrit dans un style télégraphique peu habituel dans les correspondances de ce temps, à l’intention du ministre des Relations extérieures, Talleyrand :

« Sur le champ de bataille d’Austerlitz, 1 heure et demie de l’après-midi, ce 11 frimaire an XIV, anniversaire du couronnement de l’Empereur.

« Je vous annonce, Monsieur, la plus célèbre bataille gagnée par l’empereur Napoléon [souligné]. Les empereurs d’Autriche, de Russie et de France en présence ; les armées russes et autrichiennes détruites ; la garde de l’empereur des Français a chargé la garde de l’empereur de Russie, a pris le colonel, le tiers des officiers, toute son artillerie et taillé le reste en pièces. C’est sur le champ couvert de morts que je mets pied à terre pour vous annoncer cette éclatante victoire. Le canon gronde encore en poursuivant les débris des armées ennemies. L’Empereur, qui a été présent partout, qui a ordonné lui-même les charges qui ont décidé de la victoire se porte bien. Nous avons peu perdu. »

 

Le visage ruisselant de sang d’une blessure à la tête, le général Rapp vient rendre compte à l’Empereur après sa charge contre les chevaliers-gardes, et lui amène le prince Repnine et les drapeaux pris à l’ennemi. Peu après, Napoléon, généreusement, rendit sa liberté au prince avec ce message pour le tsar : « Dites à votre empereur que, s’il avait écouté mes propositions et accepté une entrevue entre les avant-postes, je me serais soumis à sa belle âme. Il m’aurait déclaré ses intentions pour procurer du repos à l’Europe et j’y aurais souscrit. » La bataille était terminée. Les pertes de la Grande Armée étaient d’environ 8 000 hommes, tués ou blessés, alors que celles des Russes et des Autrichiens se montaient à 29 000.

Plus qu’une victoire, cette bataille d’Austerlitz était une magistrale claque à deux monarchies, c’est-à-dire à deux féodalités parmi les plus rétrogrades, et portait haut et fort la liberté, les Droits de l’Homme et l’émancipation des peuples.

Raison de plus pour l’Angleterre, qui faute d’avoir « recouvré sa mise », laissait aux Autrichiens et aux Russes leurs morts et leurs blessés, de continuer le combat.

Avec, il va de soi, les vies des autres.


[1] On notera avec étonnement que, selon le professeur Jean Tulard, la conception de la guerre de l’Empereur "relevait plus du poker que des échecs (où il était mauvais joueur)". À la Bibliothèque Marmottan de Boulogne-sur-Seine, on peut consulter un album publié en 1963 et intitulé : A Military History and Atlas of the Napoleonic Wars compiled for the Department of Military Art and Engineering – The United States Military Academy, West Point. Dans cet ouvrage illustré de croquis dignes, et pour cause, d’un état-major, on peut lire ceci:  « Les batailles, les campagnes et les théories militaires de Napoléon ont été étudiées par les cadets de l’académie militaire des Etats-Unis depuis au moins 1817. Même aujourd’hui, l’Empereur [avec un « E » capital] reste l’exemple même du grand chef de guerre éminemment digne d’étude… » Qui aurait osé imaginer que, depuis 1817, les futurs chefs des armées des États-Unis passaient ainsi plusieurs années à l’Académie militaire de West Point pour apprendre le… poker avec Napoléon ? Notons dans la même veine que, lors d’une émission de la télévision française consacrée à l’Empire, l’un des invités affirma de son plus grand sérieux – et avec quelle compétence ? - qu’Austerlitz était une bataille ratée dont… le hasard fit la victoire que l’on sait. Le même professeur qui était présent, ne releva pas le propos. Sans commentaire !