Chapitre  9

 

(janvier-février 1797)

 

Rivoli - Mantoue

 

Vue de l'Adige et du village de Rivoli, depuis le fort autrichien

 

Stendhal, dans sa « Vie de Napoléon », remarque à cette époque : « Ce livre, je le sens, présente trop souvent des récits de batailles ; mais comment éviter ce défilé puisque notre héros a commencé par là… C’est en commandant à ses soldats qu’il a forgé son caractère… Pendant la bataille, le général en chef, sans se soucier le moindrement des périls qu’il court personnellement, doit savoir se concentrer ; il lui faut une attention profonde pour inventer les grands mouvements et prévoir les inconvénients les plus petits en apparence, mais qui peuvent tout arrêter ; il doit aussi frapper les esprits, non seulement par son intrépidité mais aussi par son allure ... la simple redingote grise et le petit chapeau au milieu  de généraux empanachés accablés de broderies… On adorait à l’armée d’Italie jusqu’à l’air maladif du général en chef. »

 

Napoléon  aurait souhaité  que  l’Autriche demande la  paix, mais il savait qu’elle ne s’y résoudrait que si Vienne  était sous la menace de nos troupes, d’où ses lettres  au  Directoire pour demander la reprise des mouvements par les armées du Nord  ou l’envoi de renforts importants qui permettraient à l’armée d’Italie de franchir les cols des Alpes.

 

Passons la parole à Napoléon :

 

État de l’Italie : Venise  faisait un recrutement intensif et formait de nombreux bataillons. Les négociations avec Rome n’avançaient pas car la Curie savait que l’Autriche préparait une nouvelle  attaque d’envergure.

 

Situation de l’armée autrichienne : Alvinzi se reformait dans la région de Trente. Il  recevait chaque jour des renforts considérables en provenance des rives du Rhin où les armées françaises étaient totalement inactives. Les humiliations en Italie avaient remué l’esprit public et les grandes villes offraient des bataillons de volontaires. Vienne en fournit quatre qui formèrent un régiment qui reçut de l’impératrice un drapeau brodé de ses propres mains. Au début janvier 1797, Alvinzi disposait de huit divisions d’infanterie et deux de cavalerie, soit 80,000 hommes  auxquels s’ajoutaient les 20,000 hommes  de  Wurmster à Mantoue.

 

Situation de l’armée française : Depuis Arcole, nous avions reçu un renfort de deux régiments d’infanterie et d’un régiment de cavalerie soit un total de 6,000 hommes.

 

Joubert, que j’avais placé à la tête d’une forte division de 12,000 hommes, après avoir destitué Vaubois pour insuffisance, occupait le Monte Baldo et Rivoli.

 

Rey avec 5,000 hommes était en réserve à Desenzano. Massena  occupait Vérone. Augereau Legnano. Serrurier bloquait Mantoue. Au total, l’armée d’Italie n’atteignait pas l’effectif de 50,000 et une fois de plus nous allions devoir nous battre à un contre deux.

 

7 janvier 1797

Les Autrichiens attaquent sur deux fronts, sur le Monte Baldo et sur l’Adige par les plaines du Padouan. Napoléon est à Bologne où il s’est porté avec 3,000 Français et 4,000 Italiens des milices lombardes pour tenter de signer une paix définitive avec Rome.

 

12 janvier 1797

Joubert contient facilement  l’attaque peu appuyée d’une division, alors qu’Augereau et surtout Massena doivent faire face à des concentrations plus fortes et plus déterminées. Massena bouscule son adversaire sur Caldiero et le poursuit l’épée dans les reins au delà de l’Alpone. Revenu de Bologne au grand galop, Napoléon arrive à Vérone dans la soirée et ramène Massena dans l’enceinte de la ville.  Il ne sait pas encore quel est le front principal autrichien.

 

13 janvier 1797

Dans la journée du 12, Alvinzi avait tenté de tromper Napoléon. Il avait ordonné à Provera qui disposait de 25,000 hommes de faire beaucoup de volume sur le bas Adige alors que lui-même, avec 55,000 hommes se limitait à des escarmouches face à Joubert sur le Monte Baldo. Si Napoléon  engageait le gros de ses forces face à Provera, Alvinzi n’aurait aucun mal, à quatre contre un, à se défaire de Joubert et à rejoindre Wurmster à Mantoue. Mais Napoléon  n’était pas tombé dans le piège. Il avait attendu toute la journée du 13 que la situation se précise, se contentant de prescrire aux troupes d’être prêtes à faire une marche de nuit à partir de 22 heures. Il pleuvait à pleins seaux.

 

Les rapports arrivent dans la soirée. La division étrillée la veille par Massena tente de se regrouper sur l’Alpone et n’est pas dangereuse. Augereau se dit en mesure de contenir les forces qui se présentent  sur le bas Adige dans la région de Legnano. Cependant  chez Joubert, la pression est devenue très forte. Il signale  trois divisions sur le Monte Baldo, une quatrième sur la rive du lac de Garde et une cinquième sur la rive gauche de l’Adige. Pour éviter l’encerclement, il a replié tout son monde sur le plateau de Rivoli où il pense pouvoir tenir jusqu’au 14 à 9 heures du matin.

 

Napoléon sait maintenant où est l’attaque principale. Il donne ordre, à Massena de marcher avec sa division sur Rivoli et de parcourir dans la nuit les 25 kilomètres qui l’en séparent, à  Rey  de faire mouvement sur Peschiera et Bardolino pour s’opposer à la division Lusignan qui progresse sur la rive est du lac. Quant à lui, sur son cheval noir, avec Berthier et quelques autres, il galope vers Joubert qu’il rejoint le 14 à 2 heures du matin. Le ciel s’est débarrassé de tous ses nuages et il fait maintenant  un beau clair de lune.

 

14 janvier 1797

La nouvelle de l’arrivée du général en chef se répand dans les rangs comme  une traînée de poudre et déclenche aussitôt le plus grand des enthousiasmes. Joubert avait déjà une aura  de chef de guerre et ses hommes  étaient fiers d’appartenir à sa division mais ils avaient pu mesurer toute la journée du 13 la supériorité numérique écrasante de l’ennemi. L’arrivée de leur « Petit Caporal » sur le champ de bataille effaçait tous les doutes. « Le général est là, avec nous, donc nous allons gagner».

 

Napoléon, sachant que Massena et Rey seraient là en début de matinée et ne tenant aucun compte des débordements de Lusignan sur la route en bordure du lac et de Vukassovich  sur la rive droite de l’Adige, relance Joubert à l’attaque des deux divisions d’infanterie qui descendent du Monte Baldo par une multitude de sentiers de chèvres.

 

À 8 heures, Joubert a repris la chapelle San Marco mais sa gauche cède sous le nombre. Napoléon galope vers Massena qui vient d’arriver et ensemble en tête de la division, au chant du départ, ils chargent sabre haut et baïonnette basse.

 

Citons Stendhal : « Napoléon se trouva sans cesse au milieu des balles et fut exposé pendant longtemps au feu de la mousqueterie … La situation au centre se trouvait rétablie mais les affaires allaient fort mal ailleurs. La division Quasdanovich avec infanterie, cavalerie et douze pièces de canon, arrivant du fond de la vallée de l’Adige, progressait par une pente escarpée vers  le plateau de Rivoli. D’un autre côté, on voyait Lusignan qui, par Affi, se dirigeait sur les arrières de l’armée qui se trouvait ainsi encerclée. »

 

Citons Amiot : «C’est l’instant critique, presque désespéré …. Maintenant il faut reprendre l’initiative et briser le point de jonction entre l’infanterie autrichienne et la colonne qui monte de l’Adige. … L’artillerie à cheval française arrive au galop, dételle et tire presque en même temps. Les hussards du colonel Leclerc, avec à leur tête le chef d’escadrons Lasalle, se lancent dans une charge furieuse. Au milieu des vivats de l’armée entière la cavalerie défonce les grenadiers hongrois. Joubert à son tour s’élance à la charge…. L’élan est irrésistible. Le front ennemi est rompu : pêle-mêle, cavaliers et artilleurs autrichiens, rejetés dans la rampe de l’Adige, culbutent les uns sur les autres dans les hennissements épouvantés des chevaux. Les canons tombent dans le fleuve en contre-bas. Cavaliers, charretiers, artilleurs, grenadiers, en cohue affolée, sabrés par les hussards, se retrouvent en bas de la rampe et décampent vers Trente.»

 

L’infanterie autrichienne démoralisée et pressée par les divisions Joubert et Massena réunies se débande et s’enfuit dans un gigantesque sauve-qui-peut en abandonnant des milliers de prisonniers et des dizaines de drapeaux dont celui brodé par l’impératrice. Lusignan, pris entre l’armée victorieuse et la division Rey se rendra après un simple simulacre de résistance.

 

Napoléon, mort de fatigue, tenant en selle comme par miracle, alors que les drapeaux pris à l’ennemi sont déposés religieusement devant lui, dira à Lasalle d’une voix rauque et enrouée : « Couche-toi là-dessus, tu l’as bien mérité. Mais pour un quart d’heure seulement car nous partons pour Mantoue. »

 

La victoire de Rivoli est totale et éblouissante mais ce qui va suivre dépasse  l’entendement. En effet, Provera a réussi à passer entre les mailles  du  filet tendu par Augereau le long du bas  Adige et il est sur le point de  rejoindre  Wurmster à Mantoue. Si les deux armées autrichiennes font leur jonction tout sera remis en question.

 

Ici passons la parole à Napoléon : « J’arrive devant Mantoue, le 16 au matin, avec quatre régiments, alors que l’avant-garde de Provera attaque déjà  Saint-Georges défendu par la demi-brigade du brave général Miollis. Le 17, à la pointe du jour, Wurmster sort avec la garnison et prend position à la Favorite avec l’intention de tendre la main à Provera. Serrurier le repousse dans la forteresse pendant que j’attaque Provera. La 57e aborde la ligne autrichienne à la baïonnette et renverse tout ce qui veut lui résister. À deux heures de l’après midi, Provera capitule et nous laisse beaucoup de drapeaux, de bagages et plusieurs équipages de pont. Six mille prisonniers et plusieurs généraux restent en notre pouvoir… »

 

Tout soldat qui a livré une rude bataille aspire tout naturellement à un long repos. L’organisme humain exige que l’on dorme. Eh bien ! les mêmes soldats qui se sont battus le 12 à l’est de Vérone et ont reconduit les Autrichiens au delà de l’Alpone, se sont précipités dans la nuit du 13 au 14 sur Rivoli où ils ont livré une longue bataille  épique et longtemps indécise. Ensuite, on peut dire dans la foulée, ils ont aussitôt démarré pour avaler  en trente-six heures les 65 kilomètres qui les séparaient de Mantoue. Là, dans un élan irrésistible, ils ont remporté la victoire de La Favorite. Autrement dit, ces soldats, compte tenu des déplacements en cours de bataille ont parcouru en cinq jours plus de 150 kilomètres et livré trois batailles victorieuses.

 

Chapeau mes anciens et Chapeau mon général.

 

2 février 1797

Wurmster, à bout de vivres et ayant perdu tout espoir de secours, se rend à Serrurier avec toute la garnison de la forteresse  de  Mantoue. Napoléon est déjà en route pour Rome.

 

Depuis le début avril 1796, soit en dix mois, l’armée d’Italie avec un effectif qui n’a jamais dépassé 50,000 hommes, a taillé en pièces cinq armées totalisant plus de 300,000 hommes.   Napoléon a battu à plates coutures quatre commandants d’armées, les généraux Colli et Beaulieu et les célèbres maréchaux  Wurmster et Alvinzi. Ce n’est pas fini. L’Autriche va bientôt lui envoyer un adversaire digne de lui en la personne  de  l’Archiduc Charles, frère de l’empereur François II, son futur beau-père.

 

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