Chapitre 8

 

(octobre – décembre 1796)

 

Face au maréchal Alvinzi

Victoire d’Arcole

 

 

Monument commémoratif de la Bataille d'Arcole

 

Depuis le début de la campagne d’Italie, le jeune général Napoléon Bonaparte et son armée ont réalisé des exploits extraordinaires, mais nous n’avons encore rien vu.    Au cours des chapitres 8 et 9 nous allons atteindre les sommets de l’impossible, de l’invraisemblable et même du surnaturel.

Au début juillet 1796, les belles armées de Sambre-et-Meuse, 80000 hommes sous Jourdan, et de Rhin-et-Moselle, 80000 hommes sous Moreau, avaient enfin franchi le Rhin avec mission de converger sur Vienne. Las, ces deux armées, après quelques succès initiaux, furent battues successivement par les Autrichiens de l’archiduc Charles, frère de l’empereur François, et rejetées sur leur base de départ à l’ouest du fleuve.  Jourdan fut défait à Wursbourg le 3 septembre et  Moreau à Emmendingen.Ceci met en évidence la haute valeur des troupes autrichiennes et ajoute aux mérites de Bonaparte.

 

Mais passons-lui la parole sur cette période qui a suivi sa victoire sur Wurmtser : «… Ces succès sur le Rhin, consolaient la cour de Vienne de ses pertes en Italie.  Elle donna  des ordres pour former une nouvelle armée de 60000 hommes, dégager Mantoue, délivrer Wurmtser et réparer les affronts qu’elle avait reçus… Le commandement général fut donné au maréchal Alvinzi, et l’on confia le corps particulier du Tyrol d’environ 18000 hommes au général Davidowich. Le Sénat de Venise secondait en secret les Autrichiens… La cour de Rome n’exécutait aucune des conditions de l’armistice. Elle était exaltée par les succès  des  Autrichiens en Allemagne et instruite du petit nombre de nos forces affaiblies par un grand nombre de malades. Elle encourageait la révolte des populations par l’intermédiaire des prêtres en persuadant les esprits de la faiblesse  des  Français et de la force irrésistible des Autrichiens… »

 

Napoléon, en plus des problèmes énormes qu’il devait résoudre chaque jour pour le service de ses troupes et le contrôle des populations avait aussi à lutter pour assainir le corps des fournisseurs aux armées « Je suis ici environné de voleurs ; j’ai déjà fait passer trois commissaires , deux administrateurs et des officiers devant le conseil de guerre. »

 

Stendhal raconte à ce sujet : « Napoléon, dans son amour passionné pour la France, était profondément blessé de lui voir produire de tels hommes , voleurs, et lâches en présence du danger. A l’heure de la retraite qui précéda Castiglione, l’un de ces hommes  prit la fuite, fit cinquante lieues ( 200 kilomètres) à cheval et mourut de fatigue en arrivant à Gênes. »

 

C’est le jour de la toussaint, alors que les cimetières d’Italie se couvrent de fleurs, que le maréchal Alvinzi lance son attaque qui, il en est sûr, va en quelques jours lui permettre d’anéantir cette pauvre petite armée française épuisée et malade. Ne vient-il pas, avec l’archiduc Charles, d’écraser les forces cinq fois supérieures de Jourdan et Moreau ? Il est vrai que les Français ne sont pas au mieux. Les hôpitaux regorgent de blessés et de malades et les maigres renforts reçus de Vendée n’ont pas la valeur des anciens. Napoléon lui-même est au bord de l’épuisement car voici des semaines qu’il travaille vingt heures par jour. Quand il ne galope pas sur son pur sang  Corbeau, noir comme le jais, il rencontre des notables italiens, ses généraux, ses capitaines, ses soldats ; il visite et réconforte les blessés et les malades ; il dicte des directives et des ordres ; il écrit au Directoire, chaque jour et souvent plusieurs fois par jour, pour rendre compte de l’évolution de la situation, de ses vues sur l’avenir, de la menace de nouvelles armées autrichiennes, pour demander les renforts indispensables à la survie de l’armée d’Italie et donc à la survie de la République. Les repas sont expédiés en moins d’un quart d’heure. Il n’a plus sur les os qu’une peau parcheminée et jaune. Cependant ses yeux bleus, profondément enfoncés dans la maigreur des orbites, ont conservé toute la luminosité de la volonté et de l’énergie.

 

1er novembre 1796

À Trente, Davidovich avec 25000 hommes attaque les 12000 soldats  de Vaubois, un général fraîchement arrivé de Vendée, à qui Napoléon a confié la défense de la rive est du lac de Garde. Alvinzi, qui a conservé 50000 hommes sous la main, attaque, plus à l’est, par la vallée de la Brenta. Les effectifs dont Napoléon dispose pour lui faire face n’atteignent pas 18000. Souvenons nous que les 7000 hommes de la division Serurier assurent le blocus de Mantoue où se trouve toujours Wurmser avec 23000 hommes.

 

6 novembre 1796

Tout va mal pour les Français. Vaubois a éclaté sous la pression de Davidovich ; ses brigades  retraitent en désordre vers le sud, cèdent 70 kilomètres en quatre jours et perdent 4000 hommes. Elles sont maintenant à hauteur de Rivoli, là où l’Adige se rapproche à moins de 6 kilomètres du lac de Garde. De l’autre côté, face à Alvinzi, Massena, devant l’écrasante supériorité numérique de l’ennemi, ne peut que mener des combats d’arrière-garde et est rejeté  de Bassano. Napoléon, avec les divisions Augereau et Massena, conduit une violente contre-attaque pour reprendre ce village. Il sait qu’il doit asséner un bon coup d’arrêt à Alvinzi pour gagner le temps d’aller remettre de l’ordre chez Vaubois. Si celui-ci abandonne Rivoli, Davidovich aura la voie ouverte pour faire sa jonction avec Wurmser à Mantoue. Napoléon avec moins de 20000 hommes se retrouvera entre deux armées de 50000 hommes. Autant dire que l’Italie est perdue et son armée anéantie.

 

Au  soir du 6 novembre, une partie des éléments d’Alvinzi a été repoussée au-delà de la Brenta, mais le village de Bassano n’a pas cédé et  des milliers d’uniformes blancs  amorcent l’enveloppement de l’aile gauche française.

 

Passons de nouveau la parole à Napoléon : « Je fus obligé de rétrogader sur Vérone et d’y arriver à temps pour galoper jusqu’à Rivoli remettre de l’ordre chez Vaubois. » Napoléon savait qu’un langage larmoyant et implorant forme des « bidasses », mais ne convient pas à des soldats, c’est-à-dire à des hommes qui ne doivent pas baisser les yeux face à la mort. Il allait  fustiger les faiblesses et  faire appel aux sentiments du devoir et de l’honneur au cours d’une revue des troupes rassemblées sur le plateau de Rivoli, alors que l’ennemi menaçant était déjà  sur le Monte Baldo, à  dix kilométres au nord :  « Soldats de la 85e et de la 39e,je ne suis pas content de vous. Vous avez cédé au premier choc. Dans les prochaines heures vous allez  avoir l’occasion de montrer ce que valent les enfants de la République et de retrouver toute mon estime. Mais si vous vous montrez de nouveau peureux, timides et lâches, je ferai inscrire sur vos drapeaux qu’ils n’appartiennent plus à l’armée d’Italie » 

 

Dans les jours suivants la 85e et la 39e , Napoléon les ayant lui-même installées sur des positions défensives favorables avec une bonne  couverture d’artillerie, allaient se couvrir de gloire. C’est que le général en chef  leur avait redonné un moral d’acier. Il ne s’était pas contenté de les haranguer, il avait passé plusieurs heures sur le terrain, partageant la soupe et s’entretenant familièrement avec chacun. Napoléon aimait sincèrement ses soldats et   eux le vénéraient.

 

À Vaubois il avait dit : « Ici, nous ne sommes  pas  en  Vendée. Il ne s’agit pas de courir après des  paysans armés de fourches, il s’agit de battre, à un contre quatre, une des meilleures armées du monde. Je vous ordonne de vous appuyer davantage sur Joubert et de suivre ses avis. »

 

12 novembre 1796

Défaite de Caldiero

Le 10 novembre, Alvinzi arrive en  vue de Vérone et s’installe  solidement sur les hauteurs de Caldiero à 10 kilomètres à l’est de la ville. Napoléon, après avoir remis de l’ordre dans la division Vaubois, effectue une tentative contre lui : « Alvinzi était maître  du Tyrol et de tout le pays entre la Brenta et l’Adige. Je savais que Vaubois ne pourrait tenir que quelques jours face à Davidovich et il était donc vital de bousculer rapidement Alvinzi. Je débouchais le 11 de Vérone et le12, Massena s’empara de la hauteur de Caldiero mais il ne put s’y maintenir. Le brave général Launay fut fait prisonnier avec le gros de sa demi-brigade. Il pleuvait à torrents et le chemin devint bientôt impraticable pour notre artillerie, pendant que nous étions écrasés par celle de l’ennemi. Je dus me replier sur Vérone. Notre situation devint critique ».

 

En  parlant de situation critique, Napoléon emploie un doux euphémisme. En  réalité, la situation est désespérée. Il a été battu  et  il  lui reste seulement 13000 hommes découragés, enfermés à Vérone. La seule solution, pour sauver les débris de son armée, est de fuir au plus vite vers Milan et les Alpes. Après tout, c’est le Directoire, dans sa criminelle surdité en regard des demandes de renforts, qui est responsable du désastre.

 

Le 14 novembre, à la nuit tombante, la population de Vérone assiste au départ des Français en direction de Milan et elle  se  prépare à accueillir les Autrichiens.

 

15 au 17 novembre 1796

Victoire d’Arcole

Napoléon ne fuyait pas. Il avait décidé de se battre dans les marais d’Arcole.

 

Stendhal : « Cependant au lieu de suivre la route de Peschiera vers Milan, l’armée tourne à gauche et prend la direction de l’est en suivant la rive droite de l’Adige. On arrive avant le jour à Ronco. Alors les officiers et les soldats, qui, du temps où ils poursuivaient Wurmtser, avaient traversé ces lieux, commencèrent à deviner l’intention du général. Ils voient que ne pouvant enlever Caldiero, il le tourne ; qu’avec 13000 hommes ne pouvant rien, en plaine, contre 40000, il les attire sur de simples routes construites sur des digues au milieu de vastes marais. Là, le nombre comptera moins que le courage des têtes de colonne. Alors l’espoir de la victoire ranime tous les cœurs, et chacun promet de se surpasser, pour soutenir un plan si beau et si hardi ».

 

La bataille va durer trois jours. Trois jours de combats fabuleux, fantastiques, épiques. Dix fois, vingt fois, cent fois, Alvinzi va lancer ses bataillons autrichiens, croates et hongrois sur les digues qui convergent sur Ronco depuis Caldiero et Villanova, aujourd’hui devenu San Bonifacio. Alvinzi pense que le nombre va finir par parler, mais il ne réalise pas que, à un contre un, les Français, leur valeur décuplée par leur fierté d’être des  soldats de Bonaparte, sont infiniment supérieurs aux siens ; or, dans les combats, le parti victorieux  a  toujours beaucoup moins de pertes que le vaincu.

 

En deux jours, sur la digue de l’ouest, Massena va causer des pertes énormes aux Autrichiens. Il se replie, les laisse s’engager profondément  et  brusquement repart dans un assaut furieux auquel rien de résiste. En face, c’est la panique et la débandade ; on saute dans les marais et on  patauge couvert de boue jusqu’au moment où on se trouve dans une longue colonne  de  prisonniers qui marche piteusement vers Milan. Massena engage ainsi  successivement les bataillons  de  la 18e, de la 32e et de la « Terrible » qui vont se surpasser tant l’émulation est grande de se montrer les  meilleurs.

 

Cependant, sur la digue du centre, Augereau  ne parvient pas à franchir le pont d’Arcole qui permettrait de passer sur la rive gauche de l’Alpone et de menacer Villanova.  Napoléon saisit un drapeau et fonce en tête des grenadiers et de leurs officiers  mais, une fois de plus,  la colonne  est rompue par la mitraille  autrichienne. Le général Robert et   le capitaine Muiron, aide-de-camp du général en chef, sont tués. Le général Lannes, pas encore remis de blessures précédentes, est  blessé une nouvelle fois ; il s’était échappé de l’hôpital de Vérone pour rejoindre l’armée en danger. La mêlée est acharnée au milieu du pont et, dans la bousculade, Napoléon est  renversé dans la rivière. Alors un cri s’élève « le général ». Les soldats l’ont vu, ils repartent furieusement à l’attaque et repoussent les Autrichiens, le temps de lui tendre la main, de l’aider à remonter sur le pont et de le ramener dans les lignes. Lui, trempé jusqu’aux os de l’eau glacée de l’Alpone mais imperturbable comme  s’il  ne  venait pas de voir la mort dans le blanc des yeux, donne ses ordres : « Guieu, avec votre brigade et les pontonniers, vous allez traverser en aval . Vous remonterez sur la rive gauche pour libérer ce f… pont » . Ainsi fut fait.

 

Ici nous passons la parole à Yves Amiot dans La Fureur de Vaincre ( Flammarion) « L’aube blafarde du 16 novembre se lève sur un paysage désolé, d’eau , de boue , de roseaux, et bientôt la bataille reprend sur les deux digues. lle va durer tout le jour ; les colonnes françaises avancent, reculent, contre-attaquent ; l’artillerie, supérieurement servie, tonne sans arrêt. Sur son cheval toujours au galop, Bonaparte est partout, vert de fatigue, mais le geste et le verbe toujours impérieux. Au soir, les pertes autrichiennes sont considérables ; elles perdent soldats, drapeaux, canons, elles perdent surtout leur élan et leur confiance en la victoire. Décidément ces Français sont des démons : on ne parvient pas à les faire fléchir, on n’y parviendra jamais. »

 

Le 17, Napoléon , après avoir estimé que les Autrichiens, en deux jours, avaient perdu de vingt à vingt-cinq mille  hommes, décide de sortir des marais et d’attaquer en plaine à un contre deux.

Massena, son chapeau à la pointe de l’épée, entraine sa division dans un élan fantastique. La 32e, l’élite de l’élite, balaie en un instant 3000 Croates qui prétendaient lui résister. Partout les Autrichiens sont bousculés dans les hurlements d’un  ouragan de fantômes barbus et grimaçants, des fantômes qui souvent n’ont qu’un seul œil ou un seul bras ; Pour l’amour de leur général, des centaines de blessés, à l’exemple de Lannes, se sont sauvés des hôpitaux pour venir participer à la bataille. Chapeau les anciens.

« Alors  brusquement, dira Thiers, les régiments autrichiens se débandent, se dispersent, s’enfuient. Après soixante-douze heures d’un combat infernal, découragés, accablés de fatigue, ils cèdent la victoire à l’héroïsme de quelques mille braves et au génie d’un grand capitaine. »

 

Napoléon lance la cavalerie de Kilmaine à la poursuite des fuyards qui abandonneront quelques milliers de prisonniers supplémentaires et perdront une grande partie de leur artillerie et de leurs magasins. Alvinzi remontera vers le Tyrol, où il lui faudra plusieurs semaines pour tenter de se remettre de l’effroyable déroute qu’il a subie.

 

Le 18 novembre, l’armée  revient à Vérone par la porte de Venise. La population ébahie, elle attendait les Autrichiens, assiste alors au spectacle grandiose du passage en coup de vent, de soldats français victorieux,  épuisés par trois jours de combats dantesques, les uniformes lacérés, qui dans un ordre parfait et au pas accéléré repassent la porte de Milan, cette  fois pour se porter au secours de leurs camarades de la division Vaubois  et   régler les comptes avec Davidovich. Celui-ci n’insistera pas. Juste le temps de faire connaissance avec la 32e et il sera reconduit l’épée dans le reins jusqu’à Rovereto et Trente  où il retrouvera son chef Alvinzi pour dresser le bilan de leur misère commune.

 

Napoléon, replacera les unités sensiblement sur les positions qu’elles  occupaient avant l’attaque d’Alvinzi et prescrira le repos le plus complet.

 

Conclusions sur Arcole :

Les historiens qui prétendent que Bonaparte était dévoré par une ambition personnelle démesurée et que, déjà en Italie en 1796, ses motivations étaient commandées par le fait qu’il voulait se hisser à la direction des affaires de la France et de l’Europe, sont stupides et ridicules. Síls avaient vu la mort dans le blanc des yeux sur un champ de bataille, ils sauraient qu’un soldat, qu’il soit  chef de l’armée ou  simple grenadier, sait parfaitement que le soleil peut se lever le lendemain pour d’autres que lui. Sa motivation se résume à faire le mieux possible son « job » de chaque jour.

 

Les historiens qui prétendent que la principale qualité de Bonaparte était l’art de la propagande et que c’est ce qui lui a permis de tisser  sa légende, sont odieux, stupides et ridicules. Ce ne sont pas les bulletins de l’armée, ou les tableaux  le montrant le drapeau à la main sur le pont d’Arcole qui ont construit sa légende, c’est le fait que ses soldats l’on vu le drapeau à la main, c’est le fait que ses soldats l’on vu dans l’eau glacée de l’Alpone, c’est le fait qu’ils étaient là pour l’arracher à la mort, c’est le fait qu’ils les a conduits à la victoire même lorsque les chances paraissaient nulles, qui ont fait de lui un héros de légende. On ne peut pas tricher avec les soldats et il savent très bien raconter ce qu’ils ont vécu. Leur témoignage s’est répandu comme  une  traînée de poudre dans toute l’armée, dans toute la France, dans toute l’Europe et même dans le monde entier.

 

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