Chapitre 6

(mai 1796)

 

Face au général Beaulieu

Victoire de Lodi - Entrée triomphale à Milan

 

29 avril 1796 

Après avoir obtenu la reddition du Piémont le 28 avril à Cherasco, Napoléon va immédiatement marcher contre les Autrichiens.  Le général Beaulieu, compte tenu des pertes qu'il a subies, ne dispose plus que de 40,000 hommes, soit sensiblement le même effectif que les Français qui ont reçu un renfort de cavalerie. 

 

Beaulieu s'efforce de regrouper ses forces sur la rive gauche du Pô, à hauteur de Valence dont il détruit les ponts.  Napoléon avait laissé entendre aux plénipotentiaires piémontais qu'il passerait le fleuve à cet endroit, car il savait que c'était le meilleur moyen, une fois de plus, de faire tomber Beaulieu dans le panneau.  En vérité, "le garnement" avait décidé de franchir le Pô à Plaisance, soit 80 kilomètres en aval, non sans avoir, pour donner le change, lancé son armée, Laharpe en tête, en direction de Valence.

 

6 mai 1796 

Après avoir occupé Alexandrie et y avoir récupéré une quantité importante d'approvisionnements autrichiens, Napoléon fonce sur Plaisance en suivant la rive droite du grand fleuve.  Il marche en tête avec le général Claude Dallemagne (1754-1813), un vétéran de la guerre d'indépendance américaine où il s'était particulièrement illustré au siège de Savannah en Géorgie le 9 octobre 1779.  Ici il commande la 32e demi-brigade qu'il va mener tambour battant, lui faisant parcourir 64 kilomètres en 36 heures.

 

Ceci mérite un moment d'attention.  Les soldats, même mal équipés et mal chaussés comme c'était le cas dans les premières semaines de la campagne d'Italie, sont lourdement chargés avec armement, munitions, vivres et couvertures.  Eh bien, chers internautes, je vous invite à faire une marche de 64 kilomètres en 36 heures, même sans la moindre charge.  Si vous réussissez la performance, vous constaterez à l'arrivée que vous aspirez au repos.  Les soldats, eux, n'ont pas le moindre repos, ils sont aussitôt engagés pour plusieurs heures et parfois plusieurs jours dans des combats où ils doivent faire face à la mort.

 

Seconde remarque, valable encore aujourd'hui.  Pour que les soldats donnent le meilleur d'eux-mêmes, avec enthousiasme, jusqu'à l'extrême limite de leurs forces et même au-delà, il leur faut des chefs de grande valeur.  Ceci est vrai, non seulement au niveau de l'armée mais aussi à celui des unités subalternes, groupe, section, compagnie, bataillon, régiment, brigade et division.  Un officier compétent en temps de paix peut se montrer médiocre et même lâche au combat, il ne faut surtout pas hésiter à l'écarter et à le remplacer par meilleur que lui.

 

7 mai 1796 

Franchissement du Pô.  À Plaisance, il n'y a pas de pont et c'est donc sur une multitude d'embarcations de fortune, bacs, barques, radeaux que s'effectue la traversée.  Les Autrichiens tentent de s'opposer avec seulement deux escadrons qui sont rapidement culbutés.  Napoléon marche maintenant vers Lodi, situé à trente kilomètres au nord-ouest de Plaisance, avec l'intention d'interdire aux Autrichiens toute possibilité de retraite vers les cols des Alpes.

 

La bataille de Lodi

 

10 mai 1796 

Victoire de Lodi.  Depuis le 8 mai, l'armée de Beaulieu en retraite vers les Alpes autrichiennes, franchit l'Adda, un affluent du Pô, sur le pont de Lodi.

 

Napoléon, le 10 mai au lever du jour, après avoir signé la veille un armistice avec le duc de Parme, rejoint Masséna aux portes de la ville.  Le gros de l'armée ennemie a échappé de justesse et Beaulieu, pour stopper la poursuite, a donné mission à une force de douze mille hommes avec cinquante canons d'interdire le passage du pont long de deux cents mètres sur douze de large.  L'obstacle paraît infranchissable car les canons prennent le tablier en enfilade.  Napoléon décide de passer quand même.  Se souvenant qu'il n'y a pas si longtemps, il était lieutenant d'artillerie, il dispose lui-même ses trente canons et commande les réglages et les tirs des pièces pour un duel qui, en une heure, détruit plus de la moitié des canons autrichiens.  Puis il passe dans les rangs des grenadiers de la 32e qu'il a massés à l'entrée du pont, à l'abri d'une muraille, pour leur expliquer :  "Je vais leur envoyer une dernière volée de boulets.  Ce sera le signal du démarrage de l'action; vous savez qu'il faut au moins une minute pour recharger un canon; nous allons foncer à toute vitesse pour arriver sur les artilleurs avant qu'ils puissent nous envoyer une deuxième décharge de mitraille".

 

Mais laissons la parole à Stendhal :  "La tête de la colonne, insensible à la mitraille, traversa le pont en quelques dizaines de secondes et s'empara sur le champ des canons ennemis.  Puis, baïonnette basse, elle fonça en hurlant sur l'infanterie, l'enfonça et la contraignit de se retirer dans le plus grand désordre avec perte de son artillerie, de plusieurs drapeaux et de trois mille prisonniers.  Une action si vigoureuse, exécutée sous un feu meurtrier, mais conduite avec la prudence convenable, a été regardée comme une des actions les plus brillantes qui puissent être réussies à la guerre.  Les Français ne perdirent pas plus de deux cents hommes; les ennemis furent écrasés."

 

Le titre affectueux de "Petit Caporal", qui même plus tard quand il sera Empereur restera pour les soldats le surnom de Napoléon, date de cette affaire du pont de Lodi.  Ils l'avaient admiré, lui le général commandant toute l'armée, au service des canons comme s'il avait été un simple caporal artilleur.

 

15 mai 1796 

Entrée à Milan.  C'est encore Stendhal qui écrit : "Les autrichiens avaient évacué Milan.  Napoléon y entra sous un arc de triomphe, au milieu d'un peuple immense en liesse et qui ne cachait pas sa joie de recevoir les Français en libérateurs.

 

Depuis Montenotte, le peuple lombard hâtait de tous ses vœux les victoires des Français; bientôt il se prit pour eux d'une passion qui dure encore.  Les vivants faisaient retentir les airs, les plus jolies femmes étaient aux fenêtres; dès le soir de ce beau jour, l'armée française et le peuple de Milan furent amis."

 

Napoléon rédigea un ordre du jour :  "Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'apennin.  Vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre marche.  Le Piémont et la Lombardie, délivrés de la tyrannie autrichienne se sont livrés à leurs sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France…  Nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre…  Mais que les peuples d'Italie soient sans inquiétude, nous allons leur rendre l'honneur du peuple romain antique, engourdi par plusieurs siècles d'esclavage.  Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse, qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis dix ans.  Vous rentrerez dans vos foyers et vos concitoyens diront avec respect en vous montrant :  Il était de l'armée d'Italie".

 

TROMXUA SNOC :  Au moment où il quittait Lodi, Napoléon reçut du Directoire une note accablante de stupidité.  L'armée d'Italie serait placée sous le commandement de Kellermann et poursuivrait la guerre contre l'Autriche alors que lui, Bonaparte, avec vingt-cinq mille hommes, formerait une armée du midi qui marcherait sur Rome et le royaume de Naples.

 

Napoléon répondit par une longue lettre dont voici un résumé :  "Beaulieu a encore une armée nombreuse et son empereur lui envoie d'énormes renforts qui sont déjà en marche.  Il est extrêmement dangereux pour l'avenir de la République de diviser l'armée d'Italie…  Kellerman fera, peut-être, la guerre mieux que moi mais, ce qui est certain, c'est que tous les deux ensemble nous la ferions fort mal…  Dans ces conditions je ne saurais poursuivre les services que je m'efforce de rendre à la patrie".

 

Le Directoire, par crainte du soulèvement de l'armée et même de l'ensemble du peuple français, annula son ordre.  Cependant Napoléon, après avoir expérimenté la médiocrité de chefs militaires en Sardaigne et à Toulon, découvrait maintenant que des chefs civils pouvaient, eux aussi, atteindre les sommets d'une stupidité capable d'entraîner le malheur de toute la France.  C'est à partir de cette constatation, toujours animé par l'esprit de Saint-Cyr, qu'il se jura de chercher en toutes circonstances importantes à imposer son bon sens aux vues fumeuses et dangereuses des plus hauts responsables du gouvernement.  A Sainte-Hélène où il avait tout le temps de donner des formes littéraires à ses souvenirs et de rechercher des métaphores il a dit « C'est après Lodi que j'ai vu la terre défiler sous moi… », mais gageons que sur le coup, en recevant la note du Directoire, il s'est contenté de penser quelque chose de lapidaire comme la fameuse formule vietnamienne «trom xua snoc».

 

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