Chapitre 5

(mars - avril 1796)

 

Début de la capagne d'Italie

Victoires de Montenotte et Mondovi

 

 

Au moment d’aborder la Campagne d’Italie de 1796, nous présentons un témoin de poids en la personne d’Henri Beyle, dit Stendhal (1783-1842).  Stendhal se qualifiait lui-même d’ultra jacobin, c’est-à-dire qu’il avait des idées politiques correspondant aujourd’hui à celles du parti communiste.  Ceci pour ceux qui osent avancer que Napoléon a été soutenu davantage par la bourgeoisie que par le peuple.

 

Stendhal, cet intellectuel d’extrême gauche qui disait en 1840 "le seul homme que j’ai admiré toute ma vie est Napoléon" et qui commençait son ouvrage "Vie de Napoléon" par "J’éprouve une sorte de sentiment religieux en écrivant la première phrase de l’histoire de Napoléon.  Il s’agit en effet du plus grand homme qui ait paru dans le monde..." écrit au sujet de la campagne de 1796 :  "Il serait trop long de suivre le général Bonaparte aux champs de Montenotte, d’Arcole et de Rivoli.  Ces victoires immortelles doivent être racontées avec des détails qui en fassent comprendre tout le surnaturel.  C’est une grande et belle époque pour l’Europe que ces victoires d’une jeune République sur l’antique despotisme.  En une année, avec une pauvre petite armée qui manquait de tout, Bonaparte dispersa et anéantit les armées sans cesse renaissantes que la maison d’Autriche envoyait en Italie, et donna la paix au continent.  Aucun général des temps anciens ou modernes n’a gagné autant de grandes batailles en aussi peu de temps, avec des moyens aussi faibles et sur des ennemis aussi puissants.  Un jeune homme de 26 ans se trouve avoir effacé en une année les Alexandre, les César, les Annibal, les Frédéric.  Et comme pour consoler l’humanité de ses succès guerriers, il joint aux lauriers de Mars l’olivier de la civilisation.  La Lombardie était avilie par des siècles de despotisme.  Le général Bonaparte rend la vie à cette plus belle partie de l’empire romain et semble en un clin d’œil lui rendre aussi son antique vertu…  Il agit dans toutes les occasions en ami chaud et sincère de la paix."

 

La bataille de Toulon

 

11 mars 1796

Napoléon, accompagné de ses aides-de-camp Andoche Junot et Louis Bonaparte, son frère âgé de dix-sept ans, quitte Paris pour Nice où se trouve le quartier général de l’armée d’Italie.  Il écrira chaque jour à Joséphine des lettres qui traduisent toute la tendresse et la passion de son amour.

 

25 mars 1796

Arrivé à Antibes, après avoir passé quelques heures avec sa maman Letizia qui, à quarante-six ans, a conservé tout l’éclat et la beauté de sa jeunesse, il reçoit Louis Alexandre Berthier (1753-1815).  Ce général sera pour Napoléon, jusqu’en 1814, un chef d’état-major d’une classe exceptionnelle.

 

27 mars 1796

Napoléon arrive à Nice au poste de commandement de l’armée d’Italie où l’attendent quatre généraux de division chevronnés et bien plus âgés que lui.  Charles Augereau (1757-1816), Amédée Laharpe (1754-1796), André Masséna (1758-1817) et Jean Sérurier (1742-1819) toisent avec mépris le petit gringalet qui leur est imposé comme chef; ils ne le saluent pas, n’enlèvent pas leurs coiffures emplumées.  Alors Napoléon, son simple petit chapeau, qui deviendra légendaire, sous le bras, va successivement à chacun d’eux et vrille son regard dans le leur.  Ils se présentent, cette fois en se découvrant, et lorsque le jeune chef remet son chapeau pas un seul n’ose l’imiter.  "Son regard m’a glacé le sang", dira Augereau et Masséna ajoutera "En trois minutes, il a semblé grandir de deux pieds."

 

Ils sont stupéfaits par les questions précises et pertinentes du petit général qu’ils pensaient "d’opérette" sur la position de leurs divisions, les effectifs, l’état de l’armement et du matériel, le moral des troupes et quand ils entendent :  "demain je commence l’inspection de toutes les unités et dans quatre jours nous marchons à l’ennemi".  Ils sont déjà subjugués et n’ont qu’une hâte c’est de foncer à leurs corps pour donner les ordres préparatoires à l’inspection. 

 

Aux soldats en guenilles et affamés, il lance les phrases devenues immortelles :  "Vous êtes nus, mal nourris :  le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner.  Votre patience à supporter toutes les privations, votre bravoure à affronter tous les dangers font l’admiration de la France.  Vous n’avez ni souliers, ni habits, ni pain et nos magasins sont vides :  ceux de l’ennemi qui prétend bientôt écraser notre jeune République regorgent de tout.  Je vais vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde et vous y trouverez honneur, gloire et richesse."

 

2 avril 1797

L’épopée commence.  Napoléon marche vers l’Italie par le chemin de la corniche.  Avec 45,000 hommes pauvrement équipés, il va affronter les 45,000 Autrichiens du général Beaulieu et les 30,000 Piémontais du général Colli qui, de leur côté, se préparent avec le soutien des canons de la flotte anglaise à une grande offensive vers le littoral de la Provence.  L’infanterie française est numériquement inférieure de moitié, l’artillerie peut aligner seulement 40 pièces face à 200 et la cavalerie est inexistante.

 

10 avril 1796 

Napoléon depuis son arrivée à Nice avait fait preuve d’une activité de chaque instant.  Non seulement il avait obtenu et livré des approvisionnements, renforcé les divisions de marche par des prélèvements sur les troupes de la côte, occupé des positions favorables, mais aussi il avait lancé des centaines d’agents avec mission de lui fournir des renseignements sur les positions, les mouvements et les intentions des forces ennemies.  Pour tromper Beaulieu, il avait demandé à Gênes un droit de passage pour ses troupes, sachant que les oligarches de la "Superbe" ne manqueraient pas de prévenir aussitôt le général autrichien.  Il n’avait aucune intention d’aller à Gênes mais, au contraire, de remonter vers Turin et Milan.

 

Beaulieu tombe dans le piège.  En s’écriant "Je vais me faire un plaisir de donner une leçon élémentaire de tactique militaire à ce giovinazzo de Bonaparte (ce garnement de Bonaparte)", il disperse ses troupes en vue d’être en mesure de tronçonner la colonne française qui devait progresser le long de la côte en direction de Gênes.

 

Napoléon, en se portant rapidement vers le nord va pouvoir attaquer successivement des forces ennemies chaque fois numériquement inférieures aux siennes.  C’est la base même de la tactique napoléonienne "Il faut être le plus fort à l’endroit précis où a lieu la bataille".

 

12 avril 1796

Victoire de Montenotte

Avec ses forces réunies, Napoléon écrase à Montenotte le corps de 10,000 hommes du général autrichien Argenteau.

 

Le soir même de la victoire, il engage les divisions Augereau et Sérurier (total de 22,000 hommes) vers Turin, en vue d’attaquer l’armée piémontaise du général Colli.

 

Massena avec les divisions Laharpe et Meynier (total 18,000 hommes) se tiendra en réserve prêt à faire face à un retour offensif des Autrichiens.

 

13 avril 1796

Victoire de Millesimo

Augereau anéantit une brigade austro-piémontaise sous les yeux de Napoléon.

 

14 avril 1796

Victoire de Dego

Massena ayant appris qu’un corps de 5000 Autrichiens fortifiait le village de Dego décide de l’attaquer avec la division Meynier.  La charge à la baïonnette, accompagnée du chant du départ est irrésistible et les lignes autrichiennes sont enfoncées.  4,000 prisonniers et 19 canons tombent entre les mains des Français.  Le lendemain, un moment bousculé par une forte contre attaque autrichienne, Massena est sauvé par la division Laharpe conduite par son chef et par Napoléon en personne revenu au galop participer à l’action.

 

14 avril 1796

Victoire de Cosseria

Augereau attaque la vieille citadelle de Cosseria, où le général-marquis de Provera s’est enfermé avec le corps de liaison des armées autrichienne et Piémontaise.  Provera hisse le drapeau blanc et capitule en livrant 1500 prisonniers.  Le lendemain, Augereau occupe les hauteurs de Montezemolo d’où Napoléon peut voir à ses pieds la riche plaine de la vallé du Pô.  La séparation des Autrichiens et des Piémontais est maintenant achevée.

 

17 avril 1796

Victoire de Ceva

Sous une pluie battante, Augereau et Sérurier enlèvent d’assaut le camp fortifié de Ceva.  Le général Colli replie le reliquat de ses troupes à Mondovi.

 

21 avril 1796

Victoire de Mondovi

Le 20 avril, Napoléon arrive en vue de la petite ville de Mondovi que Colli a fortifiée à la hâte avec les 15,000 hommes qui lui restent.  "Environnée de deux rivières en crue, dira Napoléon, la position de Mondovi était redoutable.  L’ennemi avait coupé tous les ponts et installé de fortes batteries autour d’une redoute centrale".

 

Le lendemain matin, Sérurier conduit l’attaque avec 18,000 hommes répartis en trois colonnes.  Les combats au corps à corps seront sévères, mais, comme les jours précédents, "la furia francese" culbutera toutes les résistances.  À 18 heures, les survivants piémontais s’enfuient en direction de Turin.  Alors là se produit un événement insolite.  Les Mondoviens crient vivent la République et les habitants demandent aux soldats français de les aider à planter des arbres de la liberté.

 

23 avril 1796

Napoléon reçoit du général Colli une offre d’armistice.  Il lui répond en lui posant ses conditions.

 

25 avril 1796

Napoléon envoie Junot à Paris, porter au Directoire les 21 drapeaux pris à l’ennemi.  Le soir, sous une pluie toujours battante, il part pour Cherasco où il arrive tard dans la nuit.  Ceci ne l’empêche pas d’adresser aux troupes, dès le lendemain matin, une proclamation restée célèbre :  "Soldats, vous avez en quinze jours remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-six pièces de canon, plusieurs places fortes, conquis la partie la plus riche du Piémont.  Dénués de tout vous avez suppléé à tout.  Vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans pont, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué souvent sans pain.  Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert.  Mais, soldats, vous n’avez rien fait puisqu’il vous reste à faire.  Je vous promets la conquête de Turin et Milan, mais il est une condition qu’il faut que vous juriez de remplir, c’est de respecter les peuples que vous délivrez.  Sans cela vous ne seriez pas les libérateurs des peuples, vous en seriez les fléaux.  Vous êtes l’honneur du peuple français et le peuple français est l’ami de tous les peuples.

 

Peuples d’Italie, l’armée française vient pour rompre vos chaînes; venez avec confiance au devant d’elle; vos propriétés, votre religion, vos usages seront respectés."

 

28 avril 1796

Armistice de Cherasco

Le roi de Piémont-Sardaigne se retire de la 1ère coalition (reste seulement l’Angleterre et l’Autriche).  Les places fortes d’Alexandrie, de Coni et de Tortonne sont livrées aux Français.  Des approvisionnements de vivres, d’habillement, d’armes et de munitions sont accordés et aussi la libre circulation des troupes dans tout le Piémont.

Napoléon Bonaparte, en deux semaines, en mettant le Piémont à genoux, a réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué en quatre ans d’efforts.

 

Comment l’expliquer?

 

Voyons d’abord un extrait d’une conférence donnée aux étudiants de Cambridge par le maréchal Sir Archibald Wavel :

"Apprendre que Napoléon a gagné la campagne de 1796 en Italie par des manœuvres sur des lignes intérieures ou des considérations du même genre est de peu de valeur.  Mais si vous pouvez découvrir comment un jeune homme inconnu a pu, en quelques jours, transformer une armée indisciplinée, affamée, au bord de la mutinerie, en une troupe d’élite qui a volé de victoire en victoire, comment il a dominé et subjugué des généraux bien plus vieux et plus expérimentés que lui, alors là! Vous aurez appris quelque chose".

 

Pour obtenir l’adhésion des soldats, le chef doit prouver son courage personnel,  son efficacité sous le feu ennemi.  C’est-à-dire que, face à la mort, il doit être capable de les conduire sur le chemin de la victoire.  Ainsi, peu à peu, va se créer autour de lui une légende de seigneur des batailles qui décuplera la valeur de ses soldats au combat.  De plus, s’il sait leur parler, les comprendre, les encourager, les aimer, ils le suivront bientôt avec enthousiasme partout où il aura à les conduire… même en enfer.

 

Il devra aussi exiger de chacun un comportement de chevalier qui apporte fierté et considération par opposition au comportement de soudard qui entraîne le dégoût de soi-même.

 

Napoléon a répondu au plus haut niveau à tous ces critères.  Sa légende de seigneur des batailles est née à Toulon et elle s’est épanouie au cours de la campagne d’Italie dont nous venons de commencer le récit.  Plus près de nous des généraux comme Patton, Mongomery, Rommel, de Lattre ont, à un degré moindre, obtenu l’adhésion et la vénération de leurs soldats.

 

Un autre point. Il est ridicule de penser que Napoléon était motivé par une ambition personnelle.  Aucun des historiens qui le prétendent, ils sont nombreux, n’a fréquenté les champs de bataille.  Tous les "vétérans" savent que, face à la mort, on a seulement l’ambition de faire son "job" du jour le mieux possible et, si nécessaire, de mourir dignement.

 

Napoléon, même quand il a atteint les plus hauts sommets du pouvoir, de la richesse et de la gloire n’a jamais hésité à risquer sa propre vie, c'est-à-dire, comme pour chacun de nous, son bien le plus précieux.

 

C’est l’esprit de Saint-Cyr qui le motivait, pas l’ambition.

 

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