Chapitre 3

(juillet - décembre 1793)

La Bataille de Toulon

 

 

1er juillet 1793

Napoléon, après avoir installé sa famille à La Valette, près de Toulon, a rejoint son régiment d'artillerie à Nice. La ville de Marseille s'est révoltée conte la Convention. Toulon, sous l'influence des royalistes est sur le point de l'imiter. La flotte anglaise croise au large prête à soutenir l'insurrection.

 

3 juillet 1793

Napoléon écrit au ministre de la guerre pour proposer un modèle de four qui permettrait de chauffer au rouge les boulets de canon "afin de pouvoir mettre le feu aux vaisseaux ennemis".

 

29 juillet 1793

Napoléon, qui s'est rendu à Beaucaire, dans le Gard, pour y réceptionner et organiser un convoi de munitions d'artillerie écrit, en deux nuits, une pièce qu'il intitule tout simplement "LE SOUPER DE BEAUCAIRE". C'est un dialogue amical entre un républicain et un royaliste dans lequel, au fil des échanges verbaux, il apparaît clairement que la République est supérieure à tout autre régime. Cette pièce, largement diffusée, connaîtra un immense succès, tant auprès des ministres que des ouvriers, paysans et soldats.

 

25 août 1793

L'armée du général Carteaux a libéré Marseille mais les royalistes ont livré Toulon aux Anglais. La flotte de la Royal Navy, maintenant mouillée dans la rade, a débarqué des centaines de soldats qui renforcent des défenses déjà redoutables. Avec l'appui des gros canons de marine, l'ensemble des forts constitue une forteresse considérée comme imprenable. Carteaux, un ancien peintre en bâtiment, bon patriote mais piètre général, en a établi le siège.

 

16 septembre 1793

Le capitaine Napoléon Bonaparte, ayant appris que Salicetti, le commissaire de la Convention qu'il avait soutenu en Corse lors de l'affrontement avec Paoli, se trouvait au quartier général de Carteaux, décide de lui faire une visite.

 

Salicetti l'accueille à bras ouverts et lui dit : "Vous ne pouviez pas mieux tomber. Dommartin qui commandait l'artillerie du siège a été blessé au cours de la prise d'Ollioules et il nous faut un officier instruit pour le remplacer. Allons ensemble voir Carteaux."

 

Carteaux, tout fier de montrer au "capitaine instruit" les dispositions qu'il a lui-même prises pour l'artillerie, emmène Napoléon visiter les positions.

 

À la première batterie, qui est effectivement bien protégée par une levée de terre, Carteaux explique : "Avec ce remblai, les boulets des navires anglais ne pourront interrompre nos tirs. Nous allons les couler les uns après les autres."

 

Napoléon, qui a tout de suite vu que la batterie était bien trop loin de la rade pour atteindre les bateaux, demande un tir d'essai. Avec la charge maximum de poudre, le boulet n'atteint pas la moitié de la distance.

 

Alors Napoléon, comme doit le faire tout chef compétent en temps de guerre, démontre sans aucun ménagement la nullité de tout ce qui l'entoure et demande à Salicetti de lui donner les pleins pouvoirs en matière d'artillerie. Carteaux est vexé, mais il doit s'incliner non sans avoir rétorqué au jeune capitaine qui  lui disait que le sort de Toulon passait par le fort de l'Éguillette : "Jeune homme, je vois que vous êtes ignorant en géographie".

 

Le Fort de l'Éguillette, situé à l'extrémité de la presqu'île qui forme le goulet d'entrée est une position clé, d'où avec des canons, il est possible de contrôler le passage des navires et de détruire ceux qui voudraient se maintenir à l'intérieur de la rade.

 

C'est vers cet objectif que Napoléon va tendre tous ses efforts. Pour l'atteindre, il faut enlever successivement plusieurs positions solidement défendues.

 

 19 septembre 1793

 Napoléon est proposé pour le grade de commandant, nomination qui sera confirmée le 19 octobre. Carteaux, jaloux de l'ascendant que prend, jour après jour, le "capitaine canon", c'est le surnom qu'il a donné à Napoléon, cherche à contrecarrer ses projets. Il lui refuse le soutien de l'infanterie dont il a besoin pour faire avancer ses batteries. Le siège est au point mort. Le 14 octobre, Napoléon démontre à Barras, autre commissaire de la Convention, que pour reprendre Toulon, il est indispensable de se débarrasser de Carteaux.

 

C'est chose faite le 11 novembre, mais son remplaçant, le général Doppet, un ancien médecin, a un grave défaut, il ne supporte pas la vue du sang. Au cours d'une attaque qui était sur le point de réussir, un soldat ayant été coupé en deux par un boulet, il s'écrie "Arrêtez, repliez-vous, je ne puis en voir davantage". Doppet, un homme honnête, reconnaîtra qu'il n'est pas fait pour la guerre, mais il fera l'éloge de Napoléon : "Il faisait preuve d'une activité extraordinaire et était d'une intrépidité rare. Il était toujours avec ses hommes et s'il avait besoin d'un moment de repos, il le prenait sur la terre enveloppé dans son manteau. Il ne quittait jamais ses batteries".

 

Doppet sera remplacé par le général Jean-François Dugommier. Cette fois, Napoléon a un chef de valeur, c'est-à-dire un chef qui a compris que le commandant de l'artillerie est un officier d'une classe tout à fait exceptionnelle dont il faut suivre les avis et qu'il faut soutenir dans toutes ses actions.

 

Napoléon sait parler aux hommes, il sait transformer des bidasses couards, toujours malheureux de leur sort, en soldats purs et durs, fiers de leur état, même s'il est misérable. "Je vais créer la batterie des hommes sans peur", leur dit-il, "il me faut des hommes, des vrais, avec des c... surtout pas des tantes. Je ne leur demanderai jamais d'aller prendre une position ennemie, mais je tiens à ce qu'ils me suivent sur cette position. Si vous êtes de ces hommes-là, levez la main".

 

Tous lèvent la main, agitent les deux mains et crient "Vive Bonaparte".

 

 30 novembre

Les anglais attaquent en force cette batterie. Ils sont repoussés avec de lourdes pertes et Napoléon se lance dans une vive poursuite de l'ennemi en repli ce qui lui permet de faire prisonnier le général O'Hara, commmandant en chef des troupes anglaises débarquées. Ce général reconnaîtra la valeur, le courage et l'intrépidité "des hommes sans peur" en déclarant : "Avec une armée de ces soldats, on pourrait conquérir le monde".

 

11 - 16 décembre

C'est la préparation d'artillerie pour l'assaut sur les forts de l'Éguillette et du Balaguier qui commandent le goulet. L'ennemi riposte par des tirs de contrebatterie. Le sergent Junot écrit des ordres que dicte Napoléon quand un boulet tombe à moins d'un mètre et recouvre de terre la page d'écriture - "Bon", remarque paisiblement Junot, "je n'aurai pas besoin de sable pour sécher mon encre". Napoléon sourit, il aime le courage à l'état pur et le sergent Junot deviendra plus tard duc d'Abrantès.

 

16 décembre

À minuit, Napoléon prend la tête d'un bataillon d'infanterie et le conduit à l'assaut des hauteurs du Caire. Il reçoit un coup de baïonnette au mollet, sa chaussure est bientôt pleine de sang, mais rien ne l'arrête, il fonce. Le fort du petit Gibraltar est emporté dans la foulée. Le lieutenant Marmont, futur maréchal, tourne les canons anglais contre l'ennemi. Les fantassins, toujours menés par Napoléon, attaquent maintenant l'Éguillette et le Balaguir sous un déluge de pluie et une tempête qui se déchaîne comme si elle voulait se mettre à l'unisson de la violence d'une attaque qui balaie tout sur son passage. Les Anglais, paniqués, évacuent les deux forts en abandonnant tous leurs canons intacts. Les artilleries de la batterie des hommes sans peur les utilisent aussitôt contre les vaisseaux qui sont dans la rade.

 

17 décembre

Napoléon et ses hommes se lancent à l'assaut du fort de Malbosquet, pénètrent dans l'enceinte, s'emparent des canons, et, là aussi, les tournent contre les vaisseaux ennemis.

 

Les vaisseaux anglais, aidés par un mistral providentiel, parviendront pour la plupart à s'échapper après avoir mis le feu aux navires français qui les avaient accueillis en amis quatre mois plus tôt.

 

La victoire est acquise, Toulon est libre, et on cherche partout Napoléon Bonaparte pour le féliciter, pour le porter en triomphe. Lui, insensible à la gloire, dort sous la pluie avec un tambour pour oreiller, confiant en la protection des hommes sans peur qui n'hésiteraient pas à écharper quiconque s'aviserait de vouloir le réveiller.

 

Il sera promu général le 24 décembre 1793. Il a 24 ans.

 

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