Chapitre 28

William Pitt et le comte d’Artois lancent leurs assassins

 

William Pitt

Comte d'Artois

Nous avons vu que William Pitt, après avoir démissionné et placé son ami lord Addington au poste de premier ministre, continuait à diriger le gouvernement anglais. Quand il reprit officiellement le pouvoir en 1803, ce fut pour aussitôt trahir la paix d’Amiens et déclarer la guerre à la France.

 

Comme c’était un homme sans scrupules, il s’empressa d’organiser l’assassinat du Premier consul de la République. Il pensait qu’il serait plus facile de gagner la guerre si tout autre que Napoléon se trouvait à la tête de la France et de son armée. En vue de réussir le crime, il utilisa tous les moyens dont il pouvait disposer. Tout d’abord, il accorda une somptueuse aide financière et matérielle ( bateaux) au comte d’Artois, qui, émigré à Londres, poursuivait le même but. Il engagea aussi les services diplomatiques anglais en Europe à œuvrer pour la réussite de l’entreprise et désigna comme ambassadeur à Paris, Lord Whitworth, celui-là même qui avait si bien réussi la mission de faire assassiner le tsar Paul 1er .

 

Rappelons que la première tentative organisée par les chouans aux ordres du comte d’Artois, avait été l’attentat de la machine infernale, rue Sainte Nicaise le 24 décembre 1800. Deux hommes, Carbon et Saint-Regeant, avaient placé une charrette bourrée d’explosifs dans une rue étroite que devait emprunter Napoléon pour se rendre à l’opéra. La machine explosa moins de deux minutes après le passage du Premier consul, faisant plusieurs blessés et tués, dont la petite fille à qui Carbon avait lâchement confié la garde du cheval.

 

Carbon, dit le petit François, fut guillotiné en place de Grève le 20 avril 1803. Avant de mourir, il cria : « Mes bonnes gens, c’est pour le roi ». Le colonel Saint-Regeant, qui avait émigré à Londres, revint en France en 1799. Il fut guillotiné avec Carbon.

 

Nous allons maintenant aborder le grand complot Cadoudal, Pichegru, Moreau qui se termina par l’arrestation et la condamnation du duc d’Enghien. Le 23 août 1803, le général Georges Cadoudal, avec quelques compagnons, débarqua d’un navire anglais à Biville, près de Dieppe. Il était nanti d’une forte somme qui lui permettrait d’acheter les complicités qui lui seraient nécessaires pour mener à bien sa mission d’assassiner Napoléon.

 

Arrivé à Paris, il prépara soigneusement son affaire et attendait pour l’exécuter l’arrivée en France du fils du comte d’Artois, le duc de Berry, qui devait lui aussi débarquer à Biville. Pour augmenter les chances de réussite du complot, Pitt et Artois envoyèrent en renfort, le 16 janvier 1804, le général Pichegru, le marquis  de Rivière et les frères Armand et Jules de Polignac à la tête d’une trentaine d’émigrés choisis pour leus habileté et leur dévouement au roi.

 

Voici ce que nous en dit la comtesse de Boigne qui se trouvait  à Londres avec son père le marquis d’Osmont : « Nous savions qu’on préparait en France un bouleversement et que Pichegru avait été placé à la tête du complot…L’assassinat pour raisons politiques se présentait alors à tous les esprits comme de droit naturel…Pichegru se conduisait avec prudence et adresse. Ce n’est pas de sa part que venaient les indiscrétions. Malheureusement Messieurs de Polignac agirent différemment. Ils firent cent visites d’adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de commissions pour Paris…Armand était aussi bête que Jules était sot… »

 

Tous les conspirateurs furent arrêtés et condamnés :

 

Le duc d’Enghien qui, sur ordre du roi d’Angleterre, s’était placé en attente à quelques kilomètres de la frontière à hauteur de Strasbourg, fut capturé et jugé à Paris  le 20 mars 1804. Le tribunal composé du général Hulin, de cinq colonels et d’un capitaine le déclara coupable :

 

            1 – d’avoir porté les armes contre la République francaise ( avec l’armée de Condé).

            2 – d’avoir offert ses services au gouvernement anglais.

            3 – d’avoir reçu et accrédité auprès de lui des agents du gouvernement anglais, de leur avoir procuré des moyens de pratiquer de l’espionnage en France et d’avoir conspiré avec eux contre la sûreté extérieure et intérieure de l’Etat.

            4 – de s’être mis à la tête d’un rassemblement soldé par l’Angleterre, d’émigrés français et autres, sur les frontières de la France dans les pays de Fribourg et de Bade.

            5 – d’avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, tendant à faire soulever les départements voisins.

            6 – d’être l’un des fauteurs et des complices de la conspiration tramée par les Anglais contre la vie du Premier consul.

            A l’unanimité des juges, le duc d’Enghien fut condamné à la peine de mort et fusillé à l’aube du 21 mars.

 

Le général Georges Cadoudal, au moment de son arrestation le 9 mars 1804, tua l’inspecteur de police Buffet. Au  préfet de police qui lui reprochait d’avoir ainsi abattu un père de famille, il répondit : « Il fallait me faire arrêter par des célibataires ». Apprenant la proclamation de l’Empire, suite à la découverte du complot d’assassinat du Premier consul, il s’exclama : « Nous avons voulu faire un roi, nous avons fait un empereur ». Il fut guillotiné en place de Grève.

 

Le général Jean-Charles Pichegru, arrêté le 26 février , se suicida dans sa cellule de la prison du temple le 6 avril 1804, en s’étranglant avec sa cravate de soie . Avant de commettre cet acte,       il avait placé près de lui les « Pensées » de Sénèque après avoir souligné le passage : « Allons mon âme, commence l’entreprise que tu médites depuis si longtemps ».

 

Le marquis Charles-François de Rivière fut condamné à mort mais grâcié par Napoléon. Il fut enfermé pendant quatre ans au fort  de Joux puis déporté. Revenu en France à la Restauration, il fut fait duc et pair de France. Gouverneur de la 8e division militaire, il est le responsable de l’assassinat du Maréchal Brune.

 

Les frères Armand et Jules de Polignac furent  condamnés à dix ans de prison et incarcérés successivement au fort du Ham, au Temple puis à Vincennes. En 1810, ils obtinrent de l’Empereur leur transfert dans une maison de santé. A la Restauration, Monsieur ( le comte d’Artois) nomma Jules adjudant-général de la garde nationale et lui confia, secrètement, le poste de ministre de la police dans le gouvernement occulte qu’il avait constitué sous le nom de la Congrégation. Devenu Charles X, il le nomma prince et duc héréditaire et en fit, en 1829, son Premier ministre.

 

Le général Moreau fut condamné à deux ans de prison et déporté. Il loua ses services au tsar et fut emporté par un boulet français à la bataille de Dresde en 1813.

 

Nous venons de voir, rapidement et d’une manière un peu sèche, les évènements qui ont entraîné la création de l’Empire et qui mettent en lumière l’abîme qui séparait les principes moraux de Pitt et Artois d’une part et de Napoléon d’autre part. Lui aussi aurait pu, ne serait-ce que par représailles, leur envoyer des assassins. Non seulement, il ne l’a jamais fait, mais de plus, il ne l’a jamais envisagé ni pour eux ni pour personne d’autre.

 

Afin d’avoir des vues plus intimes et détaillées, nous allons de nouveau faire appel à Méneval qui a consacré trente cinq pages  à cette affaire. Comme il nous faut résumer, seuls les passages entre guillemets correspondent exactement au texte des Mémoires :

 

Au début janvier 1804, l’atmosphère était tendue à Paris.On savait qu’une conspiration se tramait contre la vie du Premier consul, mais la police n’arrivait pas à concrétiser les soupçons et encore moins à arrêter les coupables. Napoléon, qui avait grande confiance en son étoile, répugnait à prendre des précautions ; il n’avait rien perdu de sa gentillesse naturelle,  mais on le sentait indigné par les odieuses attaques des ministres anglais.

 

Non contents de couvrir d’or les grandes monarchies de l’Europe pour qu’elles reprennent la guerre contre la France, ils avaient donné l’ordre à tous leurs ambassadeurs et consuls, en vue d’éliminer Napoléon, de travailler à détourner de leur devoir des personnalités et des généraux français .

 

« Les complots étaient conçus par les ministres anglais en liaison avec les princes français émigrés à Londres. Ils étaient ensuite orchestrés par les diplomates, sir Francis Drake à Munich et Spencer Smith, le frère de l’amiral, à Stuttgart. L’agent anglais Wickam était revenu à Berne d’où il jouait de nouveau le rôle de corrupteur comme il l’avait fait en 1795,1796,1797 pour enrôler Pichegru. Taylor faisait de même à Cassel ».

 

Napoléon savait tout ceci par son service de renseignements et surtout par suite du ralliement d’un agent anglais du nom de Méhée de la Touche, qui accepta de tenir le rôle d’agent double.

 

« Un émigré, M. de Mongaillard, qui avait été dans la confidence des princes français et avait été chargé de négocier avec Pichegru et Moreau, fit des révélations sur le sujet. Il accepta de rédiger un rapport dans lequel il décrivait par le détail les circonstances et l’étendue de la trahison de Pichegru, ainsi que tous les complots mis sur pied par les Anglais avec ou sans l’aide des princes français. Le comte de Vauban, aide-de-camp du comte d’Artois, avait bénéficié de l’amnistie pour revenir en France. Il écrivit des Mémoires accablants pour son ancien maître »

 

Le rapport et les Mémoires furent publiés et déclenchèrent une belle colère populaire contre les Anglais et les princes royaux. En plus des conspirations visant à l’assassinat de Napoléon, le cabinet privé du roi d’Angleterre avait donné l’ordre à tous les émigrés qui se trouvaient en Allemagne de se porter sur la rive droite du Rhin, sous peine de perdre les pensions qui leur étaient versées. A Londres, et bientôt dans toute l’Europe, on avait répandu l’idée que les jours du Premier consul étaient comptés et que les Bourbons allaient reprendre le pouvoir en France.

 

« Un pamphlet intitulé  « Tuer n’est pas assassiner » écrit contre Cromwell fut réimprimé avec des allusions visant Napoléon.Le journal  « l’Ambigu », rédigé par les émigrés, paru avec son portrait un lacet noir autour du cou ».

 

C’est la perspicacité de Napoléon lui-même qui permit de lever le voile. En étudiant la liste des détenus qui se trouvaient incarcérés pour raisons diverses, il remarqua un certain Querel qui avait été aide-de-camp de Cadoudal. Par les révélations de ce chouan, on apprit enfin que Georges se cachait à Paris avec une quinzaine de ses partisans. Querel indiqua aussi qu’un certain Troché, horloger à Eu, servait de relai entre Dieppe et Paris. Savary, à la tête d’un détachement armé, se rendit aussitôt à Eu, puis à Biville lorsqu’il apprit qu’on y attendait un nouveau débarquement.

 

« En raison d’une forte tempête, les comploteurs à la tête desquels se trouvait, soi-disant, le duc de Berry, fils du comte d’Artois, ne purent débarquer la nuit prévue et le bateau croisa au large durant quelques jours, avant de repartir pour l’Angleterre ».

 

Par une succession en chaîne, les révélations permirent l’arrestation de Pichegru,  Moreau et Cadoudal. Celui-ci déclara qu’il attendait, avant d’agir, l’arrivée d’un prince à Paris. On apprit aussi que Pichegru, Cadoudal, Rivière et les Polignac avaient eu une réunion avec un personnage auquel ils témoignaient le plus grand respect. On passa la revue des différents membres de la famille royale.

 

« On savait où se trouvaient le comte de Lille-Louis XVIII- le comte d’Artois, les ducs d’Angoulême et de Berry, le prince de Condé, le duc de Bourbon et les princes d’Orléans. Il restait seulement le duc d’Enghien dont on ignorait le lieu de résidence ».

 

Lorsqu’on apprit qu’il se trouvait à Ettenheim, sur la rive droite du Rhin, qu’il avait des contacts avec les émigrés qui se rassemblaient dans cette région, qu’il se rendait souvent à Strasbourg, on en déduisit fort logiquement que c’était lui le prince attendu par Cadoudal. Napoléon hésitait à prendre une décision dans cette affaire, mais Talleyrand et Fouché surent le convaincre de la nécessité d’agir rapidement. Fouché n’était plus ministre de la police, mais c’est grâce à lui et aux agents qui lui étaient restés attachés que se firent la majorité des arrestations.

 

« Le 10 mars 1804, à 10 heures du soir, Napoléon me dicta une lettre au général Berthier, ministre de la guerre, lui donnant l’ordre de dépêcher cette nuit-même, son aide-de-camp le général Caulincourt à Strasbourg et le général Ordener à Schelestadt, en vue d’arrêter le duc d’Enghien à Ettenheim. »

 

Suivaient les ordres détaillés pour mener l’opération qui se termina par l’arrivée du duc d’Enghien à Paris le 20 mars. Les papiers saisis prouvaient que le duc avait participé au complot qui visait à rétablir la royauté en France. Le jour de son arrivée à Paris, Napoléon rédigea une note qui fut publiée dans le Moniteur : « Pendant que les Anglais envoyaient à Paris Cadoudal, Pichegru et une bande d’assassins, elle achetait les services de tous les émigrés qui se trouvent en Allemagne… La rive droite du Rhin se garnit chaque jour de ces nouveaux légionnaires que l’Angleterre recrute une fois de plus pour en faire les jouets et les victimes de son cruel machiavélisme… Un prince de la famille royale, avec son Etat-major, dirige le mouvement et le prince de Guéméné doit arriver le 25 mars pour achever l’organisation des bandes… ».

 

Le duc d’Enghien demanda par écrit à être reçu par le Premier consul, mais sa demande ne fut pas transmise. Si elle l’avait été, Napoléon aurait certainement accepté de le recevoir et vraisemblablement le duc n’aurait pas été fusillé. La preuve en est que le soir du 20 mars, alors que l’interrogatoire avait commencé, il donna ordre à Maret, le Secrétaire d’Etat, d’écrire une lettre donnant l’ordre au Conseiller d’Etat  Réal de se rendre immédiatement à Vincennes, de parler au duc d’Enghien et ensuite de venir lui rendre compte de l’entretien.

 

« La lettre arriva chez Réal à 10 heures du soir. Réal qui n’avait pratiquement pas dormi depuis huit jours s’était couché ce soir-là rompu de fatigue. Il avait interdit  à son valet de le réveiller avant cinq heures du matin. A son réveil, Réal s’habilla à toute vitesse et se précipita à Vincennes, seulement pour apprendre que l’exécution du duc venait d’avoir lieu … Je suis persuadé de ce que Napoléon, suffisamment réconforté par l’humiliation qu’il avait infligée à ses ennemis en déjouant leur complot, aurait incliné à la clémence et épargné la vie du prince ».

 

Cependant, il assuma l’entière responsabilité de l’exécution. Sa dignité ne lui permettait pas d’évoquer les excuses de la fatalité qui s’était manifestée dans la nuit du 20 au 21 mars. La population de Paris et de toute la France manifesta une immense joie en apprenant que son héros avait, une fois de plus, échappé à de graves dangers.

 

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