Chapitre 27

 

William Pitt rallume la guerre

 

 

William Pitt

 

William Pitt, revenu au pouvoir à Londres, trahit le traité de paix d’Amiens et déclare la guerre à la République française. Il monte contre elle, à grand renfort d’argent, la troisième coalition qui comprendra avec l’Angleterre, L’Autriche, le royaume de Naples et la Russie.

 

Pour suivre les événements qui ramenèrent la guerre, nous allons faire appel à deux témoins oculaires, Thibaudeau, Conseiller d’Etat et Méneval, secrétaire de Napoléon

 

Thibaudeau: En Angleterre, la paix d’Amiens, bien que populaire, était  considérée par les ministres  comme un armistice temporaire. Ceci a été clairement démontré par les débats au Parlement anglais et par la protection accordée aux comploteurs qui se préparaient à partir pour la France en vue d’assassiner Napoléon…

 

Le Premier Consul déclara: "Ce n’est pas moi qui vais rompre la paix. Non, je n’ai pas l’intention d’être l’agresseur, mais j’ai trop de responsabilités pour laisser l’initiative à nos ennemis. Je les connais  bien. C’est eux qui prendront les armes contre nous ou qui nous donneront des motifs suffisants pour entrer en guerre. Je me tiens prêt à faire face aux deux éventualités… "

 

Malgré ces conditions tendues, les Anglais se pressaient en France et à Paris. Après une absence de dix ans, ils avaient hâte de visiter cette nation de la Révolution et de voir l’homme extraordinaire que ses victoires avaient amené à la tête du gouvernement. Ils s’attendaient à trouver un pays épuisé, un peuple misérable, et des campagnes ruinées. Ils voyaient avec étonnement et jalousie la prospérité du pays et l’éclat de Paris…

 

À l’audience donnée le 15 septembre 1802 par le Premier Consul au corps diplomatique, il y avait foule. M.Merry, le ministre plénipotentiaire anglais, présenta à Napoléon un certain nombre d’Anglais très distingués, la plupart membres de l’opposition parlementaire ; parmi ceux-ci, M.Fox éveillait la plus grande curiosité. Le Premier consul tenait à faire la conquête de cet homme célèbre. Il lui dit: "En vérité, il y a seulement deux nations en Europe, l’ouest et l’est. La France, l’Angleterre et l’Espagne sont très proches l’une de l’autre, elles ont les mêmes habitudes, sensiblement la même religion, les mêmes sentiments. Elles appartiennent  à la même famille. Celui qui essaie de déclencher la guerre entre les nations de l’ouest agit comme s’il déclenchait une guerre civile; j’ai observé avec plaisir que vous partagez mon opinion".

 

Brutalement, dans  un discours du 8 mars 1803, le roi d’Angleterre demandait au Parlement de donner aux ministres un pouvoir absolu pour employer tous les moyens nécessaires à la préservation de l’honneur de la couronne et des intérêts de la nation. Ces précautions étaient nécessaires pour faire face aux grandes préparations qui se faisaient dans les ports français et hollandais…

 

Bonaparte dit à Lord Whitworth, ambassadeur anglais: "Monsieur, vous pouvez tuer des Français, mais vous ne pouvez pas les intimider. Je ne comprends pas le motif du message de votre roi. Nos préparations se limitent à ’expédition pour la Louisiane. Deux mille hommes et trois bateaux ont été retardés par le gel à Dunkerque, mais ils sont partis pour Saint Domingue le jour même du message du roi. Les ministres anglais doivent savoir tout cela; sinon pourquoi n’ont-ils pas demandé d’explication?"

 

Les Anglais, dans leur habitude de dominer l’Europe, ont rencontré si peu de résistance qu’ils sont irrités quand elle se présente. Ils disent que nous sommes en train de préparer une invasion de l’Angleterre. Nous ne voulons rien de l’Angleterre, sauf l’exécution des clauses du traité d’Amiens…

 

Le premier mai 1803, au cours d’une séance du Conseil d’Etat, le Premier Consul fit connaître ses intentions. “Les ministres anglais ont mis des mensonges dans la bouche du roi au su de toute l’Europe. Il n’y a pas eu de préparation  en France. C’est par un vil mensonge que le gouvernement cherche à exciter la colère de la nation. Pendant deux ans j’ai supporté l’insolence des Anglais. Je les ai laissé aller jusqu’au bout de leur mauvaise foi; ils ont pris cela pour de la faiblesse, et redoublé d’insolence jusqu’au point que leur ambassadeur a osé me dire: “Vous devez faire ceci ou cela, ou je quitte la France dans sept jours.” Est-ce la façon de parler à une grande nation? Je lui ai dit: “Mettez votre demande par écrit, je vais l’étudier avec mon gouvernement.” Il a répondu: “Non, mes ordres sont de communiquer seulement verbalement avec vous. N’est-ce pas là une nouvelle façon de négocier? Ils font une grave erreur s’ils pensent pouvoir dicter leurs ordres à une nation de quarante millions d’habitants…

 

Les seuls liens qui peuvent réunir deux grandes nations sont la justice et l’observation des conditions des traités. Le pays qui souffre de leur violation doit résister ou bien il est dégradé. S’il autorise de telles violations, il tombe en dépendance…

 

Le 14 mai 1803, Napoléon déclara : "Le départ de l’ambassadeur anglais est une chose trop sérieuse pour être passée sous silence.  Tant que notre ambassadeur restera à Londres, il serait contraire aux règles de publier les papiers relatifs aux récentes négociations. Cependant, comme le départ de l’ambassadeur anglais n’est pas vraiment une déclaration de guerre, nous devons conserver quelque espoir de paix, bien que personnellement je n’y croie pas du tout …"

 

Fontanes se distingua au corps législatif par un discours aussi noble que vigoureux: "Si les Anglais, dit-il, nous font la guerre, la France est prête une fois de plus à se défendre avec les armes qui ont conquis l’Europe. La France ne veut pas déclarer la guerre, mais elle sait parfaitement comment faire face . Une fois de plus, notre pays est au centre de l’Europe civilisée. L’Angleterre ne peut plus  prétendre être le défenseur des principes fondamentaux de la société ; la Révolution les a ébranlés jusqu’à leurs bases. C’est à nous qu’il appartient de défendre le droit des nations et la cause de l’humanité, en repoussant les attaques injustes d’une nation qui négocie pour tromper, qui demande la paix pour préparer la guerre et qui signe des traités seulement pour les fouler aux pieds. Au signal, la France se regroupera avec une dévotion unanime autour du héros auquel elle est dévouée. L’esprit partisan qui se dissipe en sa présence renaîtra seulement pour trouver les meilleurs moyens de montrer zèle et courage. Tous comprennent que personne d’autre que ce génie ne peut supporter le fardeau et la grandeur de notre nouvelle destinée. Les émigrés qui sont récemment rentrés seront les premiers à défendre leur pays…

 

Je propose qu’une grande députation se rende auprès du Premier Consul avec la mission de lui exprimer notre dévotion et notre assurance que le peuple français, toujours plus confiant dans son grand chef, lui donnera librement tous les moyens dont il a besoin pour que la guerre qui se présente soit courte, glorieuse et décisive".

 

Ménéval: Les ministres anglais était très irrités de voir les Américains devenir maîtres de la Louisiane. Ils perdaient, de ce fait, tout espoir de reprendre leur prépondérance en Amérique.  Quelques jours après la signature de l’accord, ils déclarèrent la guerre à la République française. Mais la Louisiane etait devenue la propriété des Etats-Unis, et l’Angleterre ne pouvait plus rien entreprendre contre elle. L’Angleterre accéléra la rupture. Dix mille jeunes marins furent recrutés. La milice fut rappelée sous le faux prétexte qu’une formidable armada se préparait dans les ports de France et de Hollande. Cest en vain que les explications les plus sincères et convaincantes furent données à l’ambassadeur anglais; les ministres avaient pris leur décision. Il était évident qu’en signant la paix d’Amiens, le gouvernement anglais avait seulement voulu un armistice avec l’idée de rompre la paix dès que cela lui semblerait bon…

 

La France avait scrupuleusement honoré tous les engagements pris lors de la signature de la paix d’Amiens. Le royaume de Naples et les états romains avaient été évacués en moins de trois mois, alors que les Anglais n’avaient fait aucun préparatif pour évacuer l’île de Malte; leur intention de prolonger l’occupation était évidente.

 

Les journaux anglais insultaient le Premier consul avec les articles les plus venimeux, et répandaient des rapports mensongers. La haine de la France se manifesta même dans les chambres du Parlement. Des articles dans le Moniteur , presque tous dictés par le Premier consul, répondirent avec dignité et indignation à ces attaques diffamatoires. Des offenses provenant d’un gouvernement ennemi auraient pu être comprises, mais il s’agissait là d’un pays qui s’était récemment  réconcilié avec la France.

 

Lord Whitworth, le commanditaire de l’assassinat du tsar Paul 1er, avait été nommé ambassadeur anglais en France avec, selon toute apparence, la mission de rompre la paix. Le gouvernement anglais couronna la série de ses agressions par un manifeste  basé sur des prétextes mensongers et la déclaration de guerre fut précédée par la saisie de bateaux français et hollandais. Les Anglais, fidèles à leurs habitudes, avaient donc commencé les hostilités ouvertes avant la rupture de la paix. C’est en représailles de ces prises illégales et injustes d’hommes et de bateaux, menées en violation de toute les lois internationales, que le premier Consul ordonna l’arrestation de tous les Anglais, civils et militaires, qui se trouvaient sur le territoire français au moment de la déclaration de guerre.

 

Les négociations, cependant, continuaient avec l’ambassadeur anglais qui était resté à Paris. Le Premier consul fit tous les efforts pour maintenir la paix, et  déclara que, bien qu’il ne puisse consentir à aucune dérogation du traité d’Amiens, il souhaitait donner à l’Angleterre toute garantie de sécurité qu’elle considérerait nécessaire.

 

Le 25 avril, Lord Whitworth présenta verbalement l’ultimatum de son gouvernement qui disait que l’Angleterre continuerait à occuper Malte pendant dix ans, et que Lampedusa, une petite île de la Méditerranée, qui appartenait au royaume de Naples, devait lui être remise. L’ambassadeur déclara en même temps que si cet ultimatum n’était pas accepté dans les sept jours, il avait l’ordre de demander ses passeports… Et effectivement il quitta Paris…

 

La rupture de la paix d’Amiens troubla Napoléon au sein d’une vie calme et paisible, à laquelle, hélas, il n’était pas destiné. Si son activité inépuisable n’avait pas été détournée vers un autre but, quels prodiges n’aurait-il pas accompli en temps de paix, avec le pouvoir créatif de son génie et l’ascendance qu’il devait à la splendeur d’une gloire incomparable. Il avait réuni la branche d’olivier de la paix et les lauriers de la guerre. La totalité de l’Europe avait été pacifiée. Quelle gloire  pouvait-il encore souhaiter? De stimuler l’agriculture, les industries, les sciences et les arts, et de rendre la France aussi heureuse par ses réalisations pacifiques qu’il l’avait rendue puissante et redoutée par ses victoires. Mais ces rêves de paix et de prospérité dans lesquels il aimait se complaire devaient se dissiper dans la carrière agitée qu’il était appelé à suivre. Si quelque illusion sur son avenir avait jamais pénétré son esprit, elle était désormais bannie pour toujours. La conduite traîtresse de l’Angleterre fit une impression indélébile sur son esprit sensible et rempli de sentiments de fierté nationale et d’honneur. L’odieuse machination effectuée par les ministres anglais et payée avec leur argent contre sa vie ; l’arrivée de soixante assassins vomis sur nos côtes pour accomplir un lâche et criminel attentat; les intrigues souterraines menées en vue de corrompre des généraux français qui s’étaient distingués par leurs victoires; les mensonges et la corruption pénétrant par toutes les portes, le remplirent de la plus haute indignation. Il fut obligé de reconnaître qu’il était impossible d’espérer la paix face à cet ennemi implacable. Ses habitudes changèrent, il se haussa lui-même à la hauteur des formidables circonstances créées par nos éternels ennemis et en sortit grandi. Son activité devint prodigieuse face à l’adversité. Depuis ce temps-là une vie nouvelle commença pour lui, une vie d’action, de combat, une vie consacrée aux travaux les plus ardus, aux dangers de toutes sortes, aux conceptions les plus audacieuses et fécondes, une vie dont il ne pouvait se détourner d’aucune façon, même pour un court instant. Comme un athlète intrépide, il entreprit cette lutte gigantesque qui devait produire de telles merveilles,  le porter si haut et le descendre si bas.

 

Pour clore ce chapitre, nous pouvons également passer la parole à Napoléon lui- même. A Sainte Hélène, il dicta à Las Cases: "William Pitt a incendié l’univers et il s’inscrira dans l’histoire à la manière d’Erostrate, parmi des flammes, des regrets et des larmes. Cette conflagration universelle de vingt-cinq ans, la dévastation de l’Europe, les flots de sang, tout cela est de sa faute. La postérité le reconnaîtra; cet homme tant vanté en son temps ne sera plus un jour que le génie du mal. Assurément, l’instant de la mort de James Fox (en 1806) est une des fatalités de ma carrière. S’il avait continué à vivre, les affaires auraient pris une tout autre tournure, la cause des peuples l’aurait emporté, et nous aurions bâti ensemble une Europe unie et prospère".

 

Il est vrai que le grand responsable des guerres dites, bien à tort, napoléoniennes, est William Pitt. Il est aussi le véritable responsable des conflits qui ont ravagé l’Europe aux 19e et 20e siècles, y compris les deux guerres mondiales.

 

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