Chapitre 26

 

La cession de la Louisiane

 

30 avril 1803

Napoléon signant la cession de la Louisianne

 

La Louisiane n’était pas seulement l’État que nous connaissons aujourd’hui. C’était toute la partie ouest du bassin du Mississipi, soit un immense territoire cinq fois plus grand que la France et qui recouvre treize États américains: Montana, North Dakota, South Dakota, Minnesota, Wyoming, Nebraska, Iowa, Colorado, Kansas, Missouri, Oklahoma, Arkansas, et Louisiane.


Ce territoire, occupé depuis le début du 17e siècle par des colons et missionnaires jésuites français, avait été, le 9 avril 1682, baptisé Louisiane par Cavelier de la Salle en l’honneur du roi soleil Louis XIV.


En 1762, Louis XV le cède à l’Espagne. Le 1er octobre 1800, après Marengo, par le traité de San-Ildefonso, Napoléon obtient sa rétrocession à la France.

Durant l’âge d’or que connait la France en 1801, 1802, et début 1803 – c’est l’époque de la paix d’Amiens avec l’Angleterre – Napoléon a des sentiments partagés sur la conduite à tenir. Lafayette lui a parlé avec enthousiasme de la force naissante que constituent les États-Unis d’Amérique. Il sait tout de l’énergie, du cœur, du courage de la population et de la valeur de ses dirigeants, dont George Washington qui vient de disparaître (14 décembre 1799.)


Avec ses vue planétaires, sa bonté d’âme, son humanisme, il souhaite vivement aider cette jeune Répulique dans son développement. Il sait que la libre circulation sur le Mississipi est vitale pour l’économie des populations riveraines. De plus, son amour de la paix lui commande de ne rien faire qui puisse rallumer la guerre avec l’Angleterre. Il sait aussi que les Français qui résident dans les territoires seront heureux de devenir des citoyens américains.


Cependant en France l’opinion publique est pour la conservation de cette Louisiane et, un peu à contre-cœur, il laisse le Ministre de la Marine Decrès préparer une expédition au départ de la Hollande – c’est l’opération Flessingue qu’il annule dès qu’il apprend que le Président Jefferson lui envoie un ambassadeur, James Monroe, un grand ami de la France, pour traiter du sujet de la libre circulation sur le Mississipi.


Le 10 avril 1803, deux jours avant l’arrivée de Monroe, il confie à Decrès:

"Je connais tout le prix de la Louisine et pourtant je vais la céder aux États-Unis."

Monröe propose deux millions de dollars pour la ville de La Nouvelle-Orléans, soit le débouché du Mississipi sur la mer. Il ne veut rien de plus et il a été autorisé par Jefferson et le Congrès à monter jusqu’à dix millions de dollars pour conclure cette transaction limitée.


Napoléon lui répond avec son bon sourire et sa voix la plus douce:

"Je ne veux pas vous céder seulement La Nouvelle-Orléans, mais toute la Louisiane. Votre prix sera le mien." James Monröe est complètement abasourdi et demande à se retirer pendant une heure avec son compère Robert Livingston, l’ambassadeur á Paris, pour réfléchir au problème.


Ils n’ont aucun moyen pour communiquer avec leur Président et étudier l’énormité de ce qui leur tombe sur la tête, et c’est de leur propre initiative qu’ils pensent pouvoir proposer quinze millions de dollars, sans grand risque d’être désavoués. Après tout, cela ne fait que cinq millions de dollars de plus que la somme autorisée pour l’acquisition du débouché sur la mer.


De retour près de Napoléon, timidement, ils avancent….. 15 millions….."Parfait! Topons là…." et on passe aux raffraîchissements et aux petits fours.

Aux termes de l’accord, Napoléon fera ajouter:

"Qu’ils sachent que nous nous séparons d’eux à regret. Qu’ils se souviennent toujours qu’íls ont été Français. Que l’origine commune, la parenté, le langage, les mœurs perpétuent l’amitié.."


Quand on parle de vente ou d’achat de la Louisiane, on emploie des mots inexacts ou du moins, exagérés; donation conviendrait mieux. Napoléon s’est contenté du franc symbolique pour faire un immense cadeau qui, à l’époque, doublait la surface des États-Unis.


Cependant, ce n’est pas toujours ce qui se trouve dans les manuels d’histoire des lycées américains.Nous avons déjà vu que Daniel Boorstin, titulaire du prix Pulitzer pour son manuel scolaire « Histoire des États-Unis », écrit page 217 : « En janvier 1798, les États-Unis étaient menacés d’une guerre maritime par le dictateur français Napoléon » et page 133 : «  Le parvenu Napoléon avait renversé le Directoire corrompu et, visant à renforcer son pouvoir en France et en Europe, il ne voulait pas de problèmes avec les États-Unis. C’est la raison pour laquelle il accepta de signer une convention qui permit aux États-Unis d’entrer en paix dans le 19e siècle ».


La vérité : En janvier 1798, le général Bonaparte n’avait aucun pouvoir dans le gouvernement de la France. Il venait d’être élu à l’Institut. Quant à la Convention de Mortefontaine, vous avez vu au chapitre 18 les circonstances de sa signature.


Boorstin reprend ses grossières diffamations au sujet de la cession de la Louisiane. Ainsi,pages 146 et 147, il écrit : « Napoléon décide de vendre la Louisiane… Quand les Américains offrent d’acheter l’embouchure du Mississippi, ils obtiennent une réponse étonnante. Napoléon ne veut pas vendre ou même louer le débouché du fleuve, mais il veut vendre la totalité de la Louisiane…Ce fut un des moments décisifs de l’histoire des États-Unis. Il n’était pas étonnant que le dictateur français ait pris une décision hardie, mais nous avions une Constitution qui exigeait que ce soit seulement le Congrès qui puisse prendre des décisions importantes. Que pouvaient faire Monroe et Livingston isolés à Paris ? Ils décidèrent d’accepter l’offre de Napoléon et proposèrent 15 millions de dollars pour toute la Louisiane. Napoléon accepta… Quand la nouvelle parvint aux États-Unis, les réactions furent mitigées. Certains se plaignirent de ce que ces deux Américains envoyés à Paris avec la mission d’acheter un petit bout de terrain, s’étaient fait piégés par un fantasque dictateur qui leur avait vendu 200 millions d’hectares de terres incultes et sans valeur… L’achat de la Louisiane était un triomphe sous bien des aspects. C’était la preuve que dans un affrontement de volonté entre un dictateur et une démocratie, la démocratie ne devait pas forcément perdre. Cela prouvait qu’un peuple pouvait avoir une Constitution pour le protéger contre les tyrans ».


De telles élucubrations mériteraient tout juste un grand éclat de rire, si elles ne diffamaient l’image de la France dans l’esprit des jeunes Américains et des jeunes Américaines.


Voici les articles du traité :


Article 1 :

Par l’article 3 du traité signé à St-Ildefonso le 1er octobre 1800, entre le Premier consul de la République française et Sa Majesté Catholique fut agréé ce qui suit : « Sa Majesté Catholique promet et s’engage à céder à la République française, six mois après la pleine et entière exécution des conditions relatives au duc de Parme, la Louisiane dans les mêmes frontières qu’elle est maintenant possession espagnole et qu’elle était du temps où la France la possédait ».


En vertu de ce traité et en particulier de l’article 3, la République française est incontestablement propriétaire de ce territoire. Le Premier Consul, au nom de le République française, désirant donner aux États-Unis une preuve éclatante de son amitié, a décidé de céder aux États-Unis pour toujours et en pleine souveraineté le dit territoire avec tous les droits, et de la même manière qu’il a été acquis par la République française, en vertu du traité signé avec Sa Majesté Catholique.


Article 2 :

Dans la cession faite par le précédent article, sont inclues les îles dépendant de la Louisiane, ainsi que toutes les constructions et fortifications qui ne sont pas des propriétés privées.


Les archives, papiers et documents relatifs au domaine et à la souveraineté de la Louisiane et de ses dépendances seront mis à la disposition des Commissaires des États-Unis, et des copies seront remises par la suite aux officiers municipaux quand ils en auront besoin.


Article 3 :

Les habitants du territoire cédé seront incorporés dans l’Union des États-Unis et bénéficieront aussi vite que possible, en concordance avec les principes de la Constitution fédérale, de tous les avantages accordés aux citoyens des États-Unis. Leur liberté, leurs biens et leur religion seront maintenus et protégés.


Article 4 :

Un Commissaire sera envoyé en Louisiane par la France avec les pleins pouvoirs pour décider de tous les actes nécessaires pour la réception définitive du territoire des mains des Officiers de sa Majesté Catholique et pour sa cession au Commissaire des États-Unis.


Article 5 :

Immédiatement après la ratification du présent traité par le Président des États-Unis, le Commissaire de la République française remettra toutes les installations militaires de la Nouvelle-Orléans et des autres parties du territoire aux Commissaires désignés par le Président. Les troupes françaises et espagnoles devront cesser d’occuper toute installation militaire et seront embarquées aussi vite que possible dans un délai maximum de trois mois.


Article 6 :

Les États-Unis promettent de respecter les traités et accords qui ont été établis entre l’Espagne et les tribus et nations indiennes, jusqu’à ce que, par consentement mutuel entre les États-Unis et les dites tribus ou nations, d’autres accords soient négociés.

 

Article 7 :

(Nous résumons cet article qui s’étend longuement sur les modalités visant à avantager la navigation des bateaux de commerce américains, français et espagnols.)


Il est convenu que les bateaux de commerce français venant directement de France ou des colonies et les bateaux de commerce espagnols venant directement d’Espagne ou de ses colonies, seront admis pendant douze ans dans le port de la Nouvelle-Orléans et tous les autres ports du territoire cédé de la même manière que les bateaux des États-Unis venant directement de France ou d’Espagne, et ils ne paieront pas davantage de droits que ceux payés par les citoyens des États-Unis.


Durant ces douze années, aucune autre nation ne bénéficiera de ces mêmes privilèges.


Article 8 :

Dans le futur et pour toujours après l’expiration de ces douze années, les bateaux de commerce français seront reçus dans les ports cités ci-dessus comme ceux des nations les plus favorisées.


Article 9 :

La Convention particulière agréée ce jour et traitant du paiement des dettes dû aux citoyens des États-Unis par la France avant le 30 septembre 1800 est approuvée et prendra effet de la manière convenue dans le présent traité. La ratification du traité et celle de la Convention seront faites dans la même forme et le même jour, de façon à ce qu’elles soient inséparables.


Article 10 :

Le présent traité sera ratifié en bonne et due forme et les ratifications échangées dans un délai de six mois après la signature des ministres plénipotentiaires et plus tôt si possible.


En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs ont signé ces articles en francais et en anglais, déclarant toutefois que le présent traité a été convenu initialement en français, et apposé leurs sceaux.

 

Fait à Paris le 30 avril 1803

Robert R. Livingston

James Monroe

Barbé Marboiss

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