Chapitre 25

Napoléon bâtisseur de l’Italie

et de la Suisse modernes

 

 

Italie

 

Nous avons vu  que Napoléon, âgé de seulement 27 ans, depuis le château de Mombello, près de Milan, gouvernait pratiquement toute l’Italie. Après avoir créé les Républiques Cisalpine (Milanais et Emilie) et Ligure (région de Gênes), il était adulé comme le sauveur, le libérateur qui avait établi la paix et la prospérité.

 

Durant son séjour en Égypte, les Autrichiens avaient repris leur domination sur le nord de l’Italie et aboli les changements qu’il avait effectués. Ils avaient aussi massacré ou déporté les patriotes italiens.

 

Après la victoire de Marengo, Napoléon s’empressa de rétablir les Républiques Cisalpine et Ligure. Le 21 janvier 1802, la Consulte cisalpine, réunie à Lyon pour élire son Président de la République, désigne Napoléon qui accepte la présidence de ce qu’il appelle aussitôt la République d’Italie; ceci à la grande joie des délégués qui espèrent l’unité du pays.

 

le 11 septembre 1802, le Piémont devient province française. C’était le voeu exprimé par la population au cours d’un référendum organisé précédemment. L’équilibre était ainsi établi entre l’Autriche qui possédait Venise et la France qui contrôlait les cols des Alpes et la partie occidentale de la plaine du Pô.

 

L'Étrurie (la Toscane) reçut pour roi Louis de Bourbon, gendre du roi d’Espagne, qui rétrocéda en échange la Louisiane à la France. L’île d’Elbe devint française.

 

Plus tard, à partir de 1805, les modifications se poursuivirent, et en 1814 l’ensemble de l’Italie continentale était divisée en trois grands blocs, les départements français, le royaume d’Italie et le royaume de Naples. Trois petites principautés étaient enclavées, Lucques-Piombino et Benevent, administrées par des Français et la vieille république de Saint Marin. La Sicile et la Sardaigne restaient indépendantes.

 

Napoléon n’a pas réalisé l’unité italienne, mais il l’a préparée, en donnant à l’ensemble de l’Italie continentale les mêmes structures administratives, économiques et sociales. En effet, Napoléon, roi d’Italie et Empereur d’un ensemble de 130 départements dont 15 italiens, recommanda à son frère Joseph, roi de Naples, d’abolir la féodalité dans son royaume (le régime des barons), ce qui fut fait le 30 mars 1806.

 

À partir de cette date, l’Italie tout entière bénéficia des lois et des codes français, dont le Code Civil. L’instruction publique fut calquée sur celle de la France avec création de lycées et d’universités. Les programmes de grands travaux, en particulier les routes, et d’urbanisme, produisirent des résultats économiques très importants. En 1814, tout bien considéré, les conditions de vie des populations étaient bien supérieures à ce qu’elles étaient en 1796. Merci Napoléon!

       

Suisse

 

Depuis la proclamation de la République helvétique en 1799, la Suisse vivait en état d’anarchie et de guerre civile responsable de milliers de morts.

 

Les coups d’état se succédaient et une lutte féroce était engagée entre les cantons et entre les factions rivales. Le gouvernement central n’arrivait pas à s’imposer. Les différents partis cherchaient, chacun pour soi, à obtenir l’assistance de la France.

 

La ligne de conduite de Napoléon était claire; il souhaitait le bonheur des Suisses comme il souhaitait celui des Français et celui de tous les peuples du monde. Désireux de rétablir l’ordre et la paix civile, il chargea le colonel Rapp, en septembre 1802, d’aller porter à Berne une proclamation par laquelle il proposait son arbitrage.

 

“Habitants de l’Helvétie, vous offrez depuis trois ans un spectacle affligeant; des factions opposées se sont successivement emparées du pouvoir; elles ont signalé leur passage par un système de partialité qui accusait leur faiblesse et leur incompétence.

 

Vous vous êtes disputés trois ans sans parvenir à vous entendre; si l’on vous laisse à vous-mêmes, vous vous tuerez pendant trois ans de plus sans parvenir à vous entendre davantage. Votre histoire montre clairement que vos luttes intestines n’ont jamais été terminées sans l’intervention de la France. Cependant j’étais bien décidé à ne pas me mêler de vos affaires intérieures. Vos différents gouvernements, les uns après les autres, sont venus m’implorer de venir à leur aide. Je leur ai donné mon avis, mais ils se sont abstenus de le suivre, utilisant seulement mon nom pour assouvir leurs propres intérêts et passions. Mais je ne peux pas rester plus longtemps insensible aux démons qui ravagent votre pays. J’ai en conséquence modifié mon point de vue, et je suis maintenant disposé à servir de médiateur entre vos partis”.

 

Ensuite Napoléon donne les conditions de sa médiation: dissoudre les autorités qui se sont  formées et déléguer à Paris des députés, issus des cantons et des anciennes autorités centrales, afin qu’il puisse leur faire connaître les moyens de ramener l’union et la tranquillité. Soixante délégués se rendent à Paris pour cette conférence qui se déroule en décembre 1802 et janvier 1803. Dès leur arrivée à Paris, le premier Consul leur communique ses intentions:

 

“ Citoyens députés des 19 cantons de la république helvétique, la situation de votre pays est critique. Il peut être sauvé seulement par la prudence, la modération et le sacrifice de vos passions. Je me suis engagé à rendre ma médiation efficace. Je ferai l’impossible pour réussir dans cette noble mission; ce sera difficile sans votre concours, mais ce sera simple avec votre assistance et votre influence.

 

La Suisse est différente de tous les autres pays par les catastrophes qui l’ont assaillie ces dernières années, par sa position géographique, ses différentes langues, ses différentes religions et l’extrême diversité des us et coutumes des cantons. La nature elle-même a fait de votre pays une fédération et personne de sensé  ne voudrait la supprimer. Les circonstances et l’esprit qui régnait dans le passé vous ont divisé entre peuples souverains et peuples sujets; les circonstances récentes et l’esprit d’aujourd’hui, davantage en accord avec la justice et la raison, appellent des réformes que je vous propose :

 

1.                  Des droits égaux pour les 19 cantons.

2.                  Une volontaire et sincère renonciation à leurs privilèges par les familles patriciennes.

3.                Le plus important est d’achever l’organisation des cantons. Il nous restera alors à déterminer leurs rapports entre eux et avec le gouvernement central, celui-ci étant beaucoup moins important que les gouvernements cantonaux. “Dans votre pays, rien ne peut être uniforme; ni vos finances, ni votre armée, ni votre administration. Vous n’avez jamais maintenu une armée régulière, rémunérée; vous ne pouvez pas vous permettre un système financier à grande échelle; vous n’avez jamais eu d’agents diplomatiques dans les cours étrangères.

 

Situé sur la crête des chaînes de montagnes qui séparent la France, l’Allemagne et l’Italie, vous partagez l’esprit de chacune de ces nations. la neutralité de votre pays, la prospérité de votre commerce, et un système simple d’administration sont vos seules conditions requises.

 

Voilà les propos que j’ai tenus régulièrement à vos compatriotes quand ils m’ont consulté sur leurs affaires. Cela me semble si raisonnable que j’espère que cela ne demandera pas un effort extraordinaire pour vous convaincre du bon sens de mes paroles. Jusqu’à présent nombreux sont ceux qui ont refusé d’abandonner leurs privilèges. Ceux-là ont démontré une tendance constante à s’opposer à la France et à chercher des alliances et du soutien parmi ses ennemis.

 

Aucune organisation qui s’oppose au bien-être et à la bonne volonté de la France ne peut servir votre intérêt. M’étant adressé à vous en termes dignes d’un citoyen suisse, je me vois dans l’obligation, en tant que Magistrat en chef de deux grands pays, de vous dire dans les termes les plus simples, que ni la France ni la république italienne ne permettront qu’un système de gouvernement qui favoriserait nos ennemis soit établi dans votre pays. La paix et le bien-être de 40 millions de personnes, vos voisins, sans lesquels vous ne pourriez pas subsister, soit comme état, soit comme individus, pèsent lourdement dans l’échelle de la justice internationale. Il faut que vous soyez en harmonie avec eux, et comme par le passé, votre premier intérêt, votre premier objectif, votre premier devoir doit être de permettre que rien ne soit fait sur votre territoire qui soit directement ou indirectement néfaste à l’intérêt, à l’honneur ou au bien-être des Français.

 

Même si vos propres intérêts et la nécessité de mettre fin à vos querelles n’avaient pas suffi à susciter mon intervention, les intérêts de la France et de l’Italie m’en auraient donné l’obligation. En fait, vos insurgés ont été menés par ceux qui nous faisaient la guerre, et les délibérations de tous leurs comités ont été en faveur des privilèges, contre l’égalité et une insulte manifeste pour le peuple français.

 

Je suis heureux de vous avoir connu, je répéterai souvent ce que je dis actuellement, parce que jusqu’à ce que vos citoyens aient totalement saisi le sens de mes propos, vous ne pourrez effectuer une réconciliation et restaurer la paix et le bonheur dans votre pays. La politique suisse a toujours été considérée à travers l’Europe comme partie intégrante de la politique de la France, de la Savoie et des dominions milanais, parce que l’existence même de la Suisse est liée au bien-être de ces pays. Le premier devoir, et le plus important, du gouvernement français sera toujours de se protéger contre votre adoption d’un système hostile à la France, et d’empêcher nos ennemis de se mettre à la tête de vos affaires. Non seulement il nous  faut protéger la portion de notre territoire qui est contiguë avec le vôtre, mais il nous faut aussi nous assurer que, au cas où votre neutralité serait violée, vos propres intérêts et la bonne volonté de votre gouvernement vous conduiraient à vous ranger du côté de la France et non du côté de ses ennemis. Je prêterai grande attention à tout ce que vous voulez bien me présenter, soit collectivement, soit individuellement ou à travers vos députés des cantons. Les sénateurs Barthélemy, Fouché, Roederer et Desmeunier, à qui j’ai demandé de discuter directement avec vous, d’étudier vos intérêts et d’exprimer vos points de vue, me mettront au courant de tout ce que vous désirez me soumettre”.

 

Les délégués suisses eurent une totale liberté dans les discussions. Les débats furent longs et animés, mais ne produisirent aucun résultat, du fait des divergences sur la question de la formation d’un gouvernement fédéral.

 

Alors Napoléon décida d’organiser une conférence avec cinq délégués de chaque parti, ceux qui voulaient un gouvernement unique et ceux qui étaient partisans d’une fédération.

 

Le premier parti sélectionna Stapfer, Sprecher, Von Flue, Monod et Usteri; le second désigna Affry, Jauch, Reinhard, Glutz et Wattenwyl de Montbenay. La réunion de ces dix délégués evec Napoléon se tint le 28 janvier 1803. Elle dura de 13 heures à 20 heures.

 

Là aussi les discussions furent animées, mais Napoléon finit par convaincre les députés suisses. Ils étaient stupéfaits de voir qu’il connaissait mieux qu’eux-mêmes les problèmes qui agitaient les cantons.

 

L’Acte de Médiation fut signé à Paris le 19 février 1803. Cet acte était en fait une Constitution parfaitement adaptée à la Suisse et à ses 19 cantons.

 

La Suisse devenait une confédération d’États égaux en droit. La Médiation établissait l’égalité des cantons, marquant ainsi l’avènement du fédéralisme moderne. Le rôle personnel de Napoléon en faveur de la stabilité et du développement de la Suisse fut considérable à plusieurs titres, mais son oeuvre majeure reste la Médiation de 1803, par laquelle il lui a donné la Constitution qui a apporté paix et prospérité.

 

***

Retour à la page de présentation de la vie de Napoléon