Chapitre 24

La fourberie de Bernadotte

le général Bernadotte

Van Murray, négociateur américain à la Convention de Mortefontaine, avait écrit le 3 octobre 1800: "Napoléon Bonaparte est un homme extraordinaire mais il est trop généreux pour ses ennemis français. La générosité causera sa faiblesse et sa ruine."

 

Pour montrer combien ce propos était prémonitoire, nous allons donner dans ce chapitre de larges extraits des mémoires de Marcellin Marbot au sujet de Bernadotte, à qui Napoléon pardonnera toujours ses trahisons, au point d’en faire un maréchal et un roi de Suède qu’il retrouvera dans les rangs des ennemis de la France à la bataille de Leipzig en 1813.

 

Mémoires de Marbot:

"En mai 1802, Bernadotte, dont le commandement s’étendait sur tous les départements compris entre l’embouchure de la Gironde et celle de la Seine, avait sous ses  ordres une armée de 80.000 hommes.

 

Si le général Bernadotte eût eu plus de caractère, le premier Consul aurait eu à se repentir de lui avoir donné un commandement si important; car, je puis le dire aujourd’hui, comme un fait historique, et sans nuire à personne, Bernadotte conspira contre le gouvernement dont Bonaparte était le chef.

 

Les généraux Bernadotte et Moreau, jaloux de la position élevée du premier Consul, avaient résolu de le renverser et de se placer à la tête du gouvernement. Pour atteindre ce but, Bernadotte, qui, avait un talent tout particulier pour se faire aimer des officiers et des soldats, parcourut les provinces de son commandement, passant la revue des corps de troupes, et employant tous les moyens pour se les attacher davantage: cajoleries de tous les genres, argent, demandes et promesses d’avancement, tout fut employé envers les subalternes, pendant qu’en secret il dénigrait auprès des chefs le premier Consul et son gouvernement.

 

Bernadotte avait pour chef d’état-major un général de brigade nommé Simon, homme capable, mais sans fermeté. Sa position le mettant à même de correspondre journellement avec les chefs de corps, il en abusa pour faire de ses bureaux le centre de la conspiration. Un chef de bataillon nommé Fourcart, était alors attaché au général Simon, qui en fit son agent principal. Fourcart, allant de garnison en garnison, sous prétexte de service, organisa une ligue secrète, dans laquelle entrèrent presque tous les colonels, ainsi qu’une foule d’officiers supérieurs, qu’on excitait contre le premier Consul.

 

Il fut convenu que la garnison de Rennes, composée de plusieurs régiments, commencerait le mouvement, qui s’étendrait comme une traînée de poudre dans toutes les divisions de l’armée; et comme il fallait que dans cette garnison il y eût un corps qui se décidât le permier, pour enlever les autres, on fit venir à Rennes le 82e de ligne, commandé par le colonel Pinoteau, homme capable, très actif, très brave, mais à la tête un peu exaltée, quoiqu’il parût flegmatique. C’était une des créatures de Bernadotte et l’un des chefs les plus ardents de la conspiration.

 

Tout était prêt pour l’explosion, lorsque Bernadotte, manquant de résolution, et voulant se  faire tirer  les marrons du feu avec la patte du chat, persuada le général Simon et les principaux autre conjurés qu’il était indispensable qu’il se trouvât à Paris au moment où la déchéance des Consuls serait proclamée par l’armée de Bretagne, afin d’être en état de s’emparer sur-le-champ des rênes du gouvernement, de concert avec Moreau, avec lequel il allait conférer sur ce grave sujet . En réalité, Bernadotte ne voulait pas être compromis si l’affaire manquait, se réservant d’en profiter en cas de réussite, et le général Simon, ainsi que les autres conspirateurs, furent assez aveugles pour ne pas apercevoir cette ruse. On convint donc du jour de la levée de boucliers, et celui qui aurait dû la diriger, puisqu’il l’avait préparée, eut l’adresse de s’éloigner.

 

Avant le départ de Bernadotte pour Paris, on rédigea une proclamation adressée au peuple français, ainsi qu’à l’armée. Plusieurs milliers d’exemplaires, préparés d’avance, devaient être affichés le jour de l’événement. Un libraire de Rennes, initié par le général Simon et par Fourcart au secret des conspirateurs, se chargea d’imprimer cette proclamation lui-même. C’était bien, pour que la publication pût avoir lieu promptement en Bretagne; mais Bernadotte désirait avoir à Paris un grand nombre d’exemplaires, qu’il était important de répandre dans la capitale et d’envoyer dans toutes les provinces, dès que l’armée de l’Ouest se serait révoltée contre le gouvernement, et comme on craignait d’être découvert en s’adressant à un imprimeur de Paris, voici comment fit Bernadotte pour avoir une grande quantité de ces proclamations sans se compromettre. Il dit à mon frère Adolphe, son aide de camp, qu’il venait de faire nommer lieutenant dans la région de la Loire, qu’il l’autorisait à l’accompagner dans la capitale et qu’il l’engageait à y faire venir son cheval et son cabriolet, attendu que le séjour serait long. Mon frère, enchanté, remplit de divers effets les coffres de cette voiture, dont il confie la conduite à son domestique, qui devait venir à petites journées pendant qu’Adolphe s’en va par la diligence. Dès que mon frère est parti, le général Simon et le commandant Fourcart, retardant sous quelque prétexte le départ du domestique, ouvrent les coffres du cabriolet, dont ils retirent les effets, qu’ils remplacent par des paquets de proclamations; puis, ayant tout refermé, ils mettent en route le pauvre Joseph, qui ne se doutait pas de ce qu’il emmenait avec lui.

 

Cependant, la police du premier Consul, qui commençait à se bien organiser, avait eu vent qu’il se tramait quelque chose dans l’armée de Bretagne, mais sans savoir précisément ce qu’on méditait, ni quels étaient les instigateurs. Le ministre de la police crut devoir prévenir du fait le préfet de Rennes, qui était M. Mounier, célèbre orateur de l’Assemblée constituante. Par un hasard fort extraordinaire, le préfet reçut la dépêche le jour même où la conspiration devait éclater à Rennes pendant la parade, à midi, et il était déjà onze heures et demie!…

 

M. Mounier, auquel le ministre ne donnait aucun renseignement positif, crut qu’il ne pouvait mieux faire pour en obtenir que de s’adresser au chef d’état-major, en l’absence du général en chef. Il fait donc prier le général Simon de passer à son hôtel et lui montre la dépêche ministérielle. Le général Simon, croyant alors que tout est découvert, perd la tête comme un enfant, et répond au préfet qu’il existe en effet une vaste conspiration dans l’armée, que malheureusement il y a pris part, mais qu’il s’en repent ; et le voilà qui déroule tout le plan des conjurés, dont il nomme les chefs, en ajoutant que dans quelques instants, les troupes réunies sur la place d’Armes vont, au signal donné par le colonel Pinoteau, proclamer la déchéance du gouvernement consulaire !… Jugez de l’étonnement de M. Mounier, qui se trouvait d’ailleurs fort embarrassé en présence du général coupable qui, d’abord troublé, pouvait revenir à lui, et se rappeler qu’il avait 80.000 hommes sous ses ordres, dont 8 à 10.000 se réunissaient au moment même, non loin de la préfecture !… La position de M. Mounier était des plus critiques ; il s’en tira en habile homme.

 

Le général de gendarmerie Virion avit été chargé par le gouvernement de former à Rennes un corps de gendarmerie à pied, pour la composition duquel chaque régiment de l’armée avait fourni quelques grenadiers. Ces militaires, n’ayant aucune homogénéité entre eux, échappaient par conséquent à l’influence des colonels de l’armée de ligne et ne connaissaient plus que les ordres de leurs nouveaux chefs de la gendarmerie, qui eux-mêmes, d’après les règlements, obéissaient au préfet. M. Mounier mande donc sur-le-champ le général Virion, en lui faisant dire d ‘amener tous les gendarmes. Cependant, craignant que le général Simon ne se ravisât et ne lui échappât pour aller se mettre à la tête des troupes, il l’amadoue par de belles paroles,  l’assurant que son repentir et ses aveux atténueront sa faute aux yeux du premier Consul, et l’engage à lui remettre son épée et à se rendre à la tour Labat, où vont le conduire les gendarmes à pied qui arrivaient dans la cour en ce moment. Voilà donc le premier moteur de la révolte en prison.

 

Pendant que ceci se passait à la préfecture, les troupes de ligne, réunies sur la place d’Armes, attendaient l’heure de la parade qui devait être celle de la révolte. Tous les colonels étaient dans le secret et avaient promis leur concours, excepté celui du 79e , M. Godard, qu’on espérait voir suivre le mouvement.

 

À quoi tiennent les destinées des empires !… Le colonel Pinoteau, homme ferme et déterminé, devait donner le signal, que son régiment, le 82e , déjà rangé en bataille sur la place, attendait avec impatience ; mais Pinoteau, de concert avec Fourcart, avait employé toute la matinée à préparer des envois de proclamations, et dans sa préoccupation, il avait oublié de se raser.

 

Midi sonne. Le colonel Pinoteau, prêt à se rendre à la parade, s’aperçoit que sa barbe n’est pas faite et se hâte de la couper. Mais pendant qu’il procède à cette opération, le général Virion, escorté d’un grand nombre d’officiers de gendarmerie, entre précipitamment dans sa chambre, fait saisir son épée, et lui déclarant qu’il est prisonnier, le fait conduire à la tour, où était déjà le général Simon !…Quelques minutes de retard, et le colonel Pinoteau, se trouvant à la tête de 10.000 hommes, ne se serait pas laissé intimider par la capture du général Simon et aurait certainement accompli ses projets de révolte contre le gouvernement consulaire ; mais, surpris par le général Virion, que pouvait-il faire ? Il dut céder à la force.

 

Cette seconde arrestation faite, le général Virion et le préfet dépêchent à la place d’Armes un aide de camp chargé de dire au colonel Godard, du 79e , qu’ils ont à lui faire sur-le-champ une communication de la part du premier Consul, et, dès qu’il est arrivé près d’eux, ils lui apprennent la découverte de la conspiration, ainsi que l’arrestation du général Simon, du colonel Pinoteau, et l’engagent à s’unir à eux pour comprimer la rébellion. Le colonel Godard en prend l’engagement, retourne sur la place d’Armes sans faire part à personne de ce qui vient de lui être communiqué, commande par le flanc droit à son régiment, qu’il conduit vers la tour Labat, où il se réunit aux bataillons de gendarmes qui la gardaient. Il y trouve aussi le général Virion et le préfet qui font distribuer des cartouches à ces troupes fidèles, et l’on attend les événements.

 

Cependant, les officiers des régiments qui stationnaient sur la place d’Armes, étonnés du départ subit du 79e , et ne concevant pas le retard du colonel Pinoteau, envoyèrent chez lui, et apprirent qu’il venait d’être conduit à la tour. Ils furent informés en même temps de l’arrestation du général Simon. Grande fut l’émotion !…

 

Dès les premiers aveux du général Simon, et bien que la victoire ne fût pas encore assurée, M. Mounier avait expédié une estafette au gouvernement, et le premier Consul ordonna de visiter tous les voyageurs venant de Bretagne.

 

Pendant que tout cela se passait, le bon Joseph arrivait tranquillement à Versailles dans le cabriolet de mon frère, et grande fut sa surprise, lorsqu’il se vit empoigner par des gendarmes, qui, malgré ses protestations, le menèrent au ministère de la police. Vous pensez bien qu’en apprenant que la voiture conduite par cet homme appartenait à l’un des aides de camp de Bernadotte, le ministre Fouché en fit ouvrir les coffres, qu’il trouva pleins de proclamations, par lesquelles Bernadotte et Moreau, après avoir parlé du premier Consul en termes très violents, annonçaient sa chute et leur avènement au pouvoir. Bonaparte, furieux contre ces deux généraux, les manda près de lui. Moreau lui dit que n’ayant aucune autorité sur l’armée de l’Ouest, il déclinait toute responsabilité sur la conduite des régiments dont elle était composée. Les proclamations des rebelles portaient la signature de Bernadotte, et l’on venait de saisir plus de mille exemplaires dans le cabriolet de son aide de camp !…Le premier Consul pensait que des preuves aussi évidentes allaient atterrer et confondre Bernadotte ; mais celui-ci joua la surprise, l’indignation : « Il ne savait rien, absolument rien ! Le général Simon était un misérable, ainsi que Pinoteau ! Il défiait qu’on pût lui montrer l’original de la proclamation signé de sa main ! Etait-ce donc sa faute à lui, si des extravagants avaient fait imprimer son nom au bas d’une proclamation qu’il désavouait de toutes les forces de son âme, ainsi que les coupables auteurs de toutes ces menées, dont il était le permier à demnder la punition ! 

 

Le premier Consul, bien que convaincu de la culpabilité de Bernadotte, ne jugea pas qu’il fût possible de motiver un acte d’accusation contre un général en chef dont le nom était très populaire dans le pays et dans l’armée ; mais on n’y regarda pas de si près avec mon frère Adolphe. Une belle nuit, on vint l’arrêter chez ma mère, et cela dans un moment où la pauvre femme était déjà accablée de douleur. » 

 

Au témoignage de Marbot, nous pouvons ajouter celui de Ménéval, le secrétaire de Napoléon : « Le fils de Bernadotte et de Désirée Clary, reçut le prénom d’Oscar. Napoléon étant le parrain, le baptême fut ajourné jusqu’à son retour d’Egypte. Bernadotte si obséquieux face à Napoléon, ne cessa jamais de conspirer contre lui ; après quoi il cherchait le soutien de tout et de tous pour se faire pardonner. Joseph Bonaparte et sa femme Julie Clary étaient si persévérants dans leurs efforts pour obtenir son pardon, que Bernadotte alternait sans cesse offenses et soumission ».

 

La mansuétude dont fit preuve Napoléon à l’égard de Bernadotte et de Moreau, qui tenta peu après de le faire assassiner, comme nous le verrons au chapitre 19, se renouvela avec ses ministres Talleyrand et Fouché, ainsi qu’avec le tsar de Russie, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse. La formule « Son bon cœur l’a perdu »  n’a jamais été plus vraie qu’appliquée à Napoléon.

 

***

Retour à la page de présentation de la vie de Napoléon