Chapitre 22

 

La Légion d’Honneur

 

 

Le 19 mai 1802, le Corps Législatif sur proposition du Premier consul Napoléon Bonaparte, vota la création de la Légion d’Honneur.

 

Article premier – En exécution de l’article 87 de la Constitution, concernant les récompenses militaires et pour récompenser aussi les mérites et les vertus civils, il sera formé une Légion d’Honneur. ( suivent 17 articles qui fixent l’organisation et le mode de sélection)

 

Sous la direction du général Dumas, fut aussitôt créé le Grand Conseil. Il se composait des trois Consuls, Bonaparte, Cambacérès et Lebrun avec Kellermann représentant du Sénat, Lucien Bonaparte représentant du Tribunat, Joseph Bonaparte représentant du Conseil d’Etat et Lacépède représentant du Corps Législatif.

 

Bernard-Germain-Etienne de la ville, comte de Lacépède ( 1756-1825) fut désigné comme Grand Chancelier.  C’est pour bien marquer le caractère également civil de la nouvelle création que Bonaparte choisit  un savant estimé et respecté. Lacépède voua sa vie à la Légion d’Honneur qui lui doit, en grande partie, son immédiat et prodigieux développement. Elle comportait trois grades, chevalier, officier, commandant ( aujourd’hui commandeur) et deux dignités, grand officier et grand aigle ( aujourd’hui grand croix) . Un décret du 1er juillet 1804 fixa la forme de la décoration : une étoile à cinq rayons doubles, émaillée de blanc et attachée à un ruban moiré rouge. Un traitement fut attaché à chaque grade. La rente annuelle était de 500 francs pour un chevalier, 1,000 francs pour un officier, 2,000 francs pour un commandant et 5,000 francs pour un grand officier ; les grands-aigles recevaient des dotations, le plus souvent sous forme de châteaux. De plus, des maisons d’éducation de la légion d’Honneur furent ouvertes pour l’enseignement des filles des légionnaires.

 

La première remise de la décoration eut lieu dans la cour d’honneur des Invalides le 15 juillet 1804. Ce fut Napoléon qui remit l’insigne à chaque récipiendaire. On vit, tour à tour, se présenter devant l’Empereur, les maréchaux, les généraux Oudinot, Macdonald et Marmont, le cardinal Fesch, Cambacérès, Talleyrand, les mathématiciens Monge et Laplace, Prony, Cuvier Montgolfier, Fontanes, Denon ,David, Méhul, Bernardin de Saint Pierre, des invalides des guerres de la République, des officiers et le grenadier Jean-Roch Coignet.

 

L’éclat de la cérémonie des Invalides fut encore dépassé par celle qui se déroula le 16 août suivant au camp de Boulogne en présence de deux cent mille officiers, sous-officiers et soldats. Cette journée marqua véritablement l’entrée de la Légion d’Honneur dans l’âme de la nation ; son retentissement fut universel. Une colonne  , surmontée de la statue de l’Empereur rappelle le souvenir de cette journée ; très gravement endommagée en 1944, la colonne a été restaurée en 1962 avec une nouvelle statue du sculpteur P. Stenne.

La Légion d’honneur allait très vite s’intégrer indissolublement à la France entière. Elle  remplit ainsi pleinement la mission que lui avait dévolue son fondateur ; en favorisant l’amalgame entre tous les Français de toutes origines et niveaux sociaux elle renforça les assises de la nation. Un décret de juin 1804 autorisa l’admission d’étrangers et c’est ainsi que le grand écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe reçut la décoration des mains de l’Empereur, dont il resta un fervent admirateur jusqu’à la fin de sa vie. Il disait : « Napoléon a toujours recherché la vertu, mais comme elle n’existe pas en politique, il a trouvé le pouvoir ».

 

La Légion d’Honneur a parfaitement résisté à tous les soubresauts de l’histoire. Même Charles X, ( le comte d’Artois) qui a fait assassiner Napoléon à Ste-Hélène après plusieurs tentatives infructueuses, dont, en 1800,  la machine infernale et en 1803  l’envoi en France de Cadoudal et Pichegru, n’a pas osé la supprimer. Il craignait que cette décision ne déclenche une nouvelle Révolution.

 

Au vu du succès extraordinaire obtenu par la Légion d’Honneur, on pourrait penser que tous les intellectuels et hommes politiques qui ont participé à son organisation ont soutenu le projet avec enthousiasme. Commander, c’est prévoir et la qualité première des décideurs est de savoir prévoir. Eh bien ! ce ne fut pas le cas et Napoléon rencontra les mêmes difficultés que pour le Concordat, le Code Civil et l’Instruction publique.

 

Thibaudeau, qui était lui-même un adversaire du projet va nous en dire davantage :  « Le 4 mai 1802, Roederer, à la demande du Premier consul, lut devant le Conseil d’Etat le projet de création de la Légion d’Honneur. Mathieu Dumas soutint le projet à condition que la décoration fut exclusivement réservée aux militaires.

 

Bonaparte : Ceci était valable au moyen-âge ou à l’époque où les Francs firent la conquête de la Gaule alors que la force physique et la bravoure d’un individu déterminait son rang . Aujourd’hui nous sommes une nation de 30 millions de citoyens, unis pour le meilleur et pour le pire, et dans cet ensemble, l’armée ne représente qu’un faible pourcentage. Ce sont les civils qui sont la force principale de la nation et les meilleurs d’entre eux doivent recevoir une récompense nationale qui sera la même que celle attribuée aux militaires. Ce sera un moyen de resserrer les liens entre tous et de forger l’union indispensable.

 

Ce raisonnement soutenu avec un rare mélange d’éloquence et de bon sens, produisit en grand effet sur le Conseil. La force des mots était augmentée du fait qu’ils étaient exprimés par le chef du gouvernement qui était aussi le plus célèbre des généraux français.

 

Le débat se poursuivit le 8 mai 1802 : Plusieurs opposants rejetèrent le principe même d’un système de récompense par décorations. L’objection principale était que l’on allait créer un ordre qui mettrait fin à l’égalité . Dans une république, disaient-ils, la seule façon de récompenser un citoyen méritant est de lui donner un emploi à sa mesure ; les croix et les rubans sont des  hochets tout juste bons pour les monarchies. Berlier et d’autres citèrent des exemples empruntés aux grecs et aux Romains.

Bonaparte : Vous parlez des Romains. Il est curieux que vous les citiez en exemple, alors que chez eux le système des rangs et castes était poussé à l’extrême. Les Romains avaient leurs patriciens, leurs chevaliers, leurs citoyens et leurs esclaves. Quand disparurent les patriciens, Rome tomba en décadence. Le sentiment le plus fort chez nos compatriotes est celui de l’honneur. Nous devons garder vivant ce sentiment et nous ne pouvons  le faire sans distinctions.

 

Le 19 mai 1802, le projet de création de la Légion d’Honneur fut soumis au vote des assemblées . En voici les résultats :

Au Conseil d’État :   14 suffrages pour, 10 contre.

Au Tribunat :             56 suffrages pour, 38 contre.

Au Corps Législatif : 166 suffrages pour, 110 contre.

Au total , il y avait donc 236 suffrages pour et 158 contre. La marge était seulement de 78 suffrages. Aucun autre projet de Bonaparte n’a rencontré une opposition aussi forte ».

 

Jacques Chirac, Président de la République française, le 28 janvier 2002,  a  marqué par une grande réception à l’Elysée le début des festivités commémoratives du 200e anniversaire de la création de la Légion d’Honneur : voici son discours :

 

« Pourquoi donc cette petite étoile blanche suspendue à un ruban rouge, a-t-elle été si convoitée et respectée durant les deux siècles derniers ? Pourquoi la Légion d’Honneur est-elle une des plus fameuses décorations, si ce n’est la plus fameuse dans le monde ? Pourquoi, depuis deux cents ans, a-t-elle servi de modèle pour tant d’ordres nationaux en Europe et à travers le monde ?

 

Cet ordre n’est pas le plus ancien. Certains remontent aux croisades. Mais cependant la Légion d’Honneur demeure, en France, la première distinction. Celle qui a survécu aux différents régimes, aux nombreuses crises et aux temps difficiles qui ont marqué notre histoire. De nombreux amendements ont modifié les statuts initiaux mais ils n’ont rien changé aux principes de base.

 

En 1802, la France est en paix : le traité de Lunéville vient d’être signé avec l’Autriche, un autre à Amiens avec l’Angleterre et un troisième, le Concordat, avec le Vatican. Le Premier consul peut, en conséquence, se  consacrer aux affaires intérieures telles que la création d’institutions administratives, judiciaires et financières dont plusieurs continuent à régir la vie de chaque jour dans notre pays. L’Ordre de la Légion d’honneur est l’une d’entre elles.

 

La Révolution de 1789 avait aboli tous les ordres et décorations ; le Directoire décida de réintroduire une ancienne tradition qui consistait à récompenser les actes de bravoure des militaires par l’octroi d’armes d’Honneur. Bonaparte s’empressa d’appliquer cette mesure dès la première campagne d’Italie de 1796. C’est ainsi qu’un jeune tambour d’Arcole reçut deux baguettes d’argent qui sont aujourd’hui exposées au Musée National de la Légion d’Honneur.

La paix retrouvée  permit  au Premier consul d’aller plus loin ; Quel était son objectif ? Il voulait créer un ordre qui récompensât la vertu, l’honneur, l’héroïsme, une distinction qui puisse reconnaître le courage militaire et le mérite civil, un ordre qui ne serait pas basé sur le rang social ou l’hérédité mais qui serait ouvert à tous sans aucune discrimination. Autrement dit, un ordre qui placerait sur le même pied les mérites civils et militaires. Et Bonaparte d’ajouter : Cette décoration sera décernée à ceux qui auront le mieux servi l’armée ou l’Etat . Des soldats qui ne savent  ni lire ni écrire seront fiers de porter la même décoration que les plus grand savants et ceux-ci seront également fiers de porter le même insigne que les braves.

 

Roederer, chargé de présenter le texte au Corps Législatif, ajouta : La Légion d’Honneur effacera les relents de l’ancien régime qui plaçait la gloire héritée au-dessus de la gloire acquise et les descendants des grands hommes devant les grands hommes.

 

Ainsi étaient affirmés les deux principes intangibles, le jeune tambour sur le même rang que le prince et le civil sur le même rang que le militaire, qui gouvernent depuis 1802, une institution à laquelle Bonaparte donna la devise Honneur et Patrie.

 

Ces deux principes profondément humains, donnèrent rapidement à la Légion d’Honneur une résonance extraordinaire. C’étaient des innovations qui contribuèrent grandement à renforcer l’image de l’Empereur et le prestige de la France à travers le monde. La grandeur acquise par la Légion d’Honneur, en douze ans, fut telle que même après la chute de l’empire et la restauration de la monarchie elle se maintint dans toute sa splendeur.

 

Après les deux guerres mondiales, le nombre des légionnaires atteignit le chiffre de 300,000. Le général De Gaulle, craignant que ce nombre puisse diminuer le prestige de l’Ordre demanda au général Catroux, grand chancelier, de modifier les conditions d’attribution. Le nombre des légionnaires fut fixé à un maximum de 125,000.

 

Le 9 février 1996, en ma qualité de grand maître de l’Ordre, je sortis une directive pour assurer une meilleure répartition entre les militaires et les civils , renforcer le caractère universel de l’ordre par une amélioration de l’équilibre entre régions pour les nominations et promotions, et augmenter le nombre des femmes légionnaires afin de mieux respecter le véritable tissu de notre société.

 

Ainsi la Légion d’Honneur reste fidèle aux principes de sa création, voici deux cents ans. Egalité, universalité, excellence sont toujours les clés de son attribution. ».

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