Chapitre 2

(1786 - 1793)

Lieutenant d'artillerie - Baptême de feu

 

Le jeune Napoléon Bonaparte, de 9 ans à 16 ans, est resté sur le Continent, sans avoir revu une seule fois la Corse. Durant les sept années suivantes, il va largement se rattraper. En effet, il va obtenir cinq congés qui lui permettront d'y séjourner pendant une durée totale de près de quatre ans.

 

Animé de "l'esprit de Saint-Cyr", c'est-à-dire bon et généreux et toujours prêt à se sacrifier pour la veuve et l'orphelin, il écrit :

     

    "Pour trouver le bonheur pour soi-même, il faut travailler au bonheur des autres. Quelle joie de mourir entouré d'enfants et de pouvoir dire : j'ai assuré le bonheur de centaines de familles ; j'ai eu une vie laborieuse et difficile, mais la nation tirera bénéfice de mon oeuvre : j'ai eu les soucis, mes camarades ont eu la sérénité ; j'ai été inquiet, ils ont été heureux ; j'ai eu les peines et eux les joies."

 

Cette ligne de conduite, Napoléon la conservera toute sa vie et il l'appliquera au bénéfice de tous les peuples dont il aura plus tard la responsabilité. Mais à cette époque, il pensait que son champ d'action se limiterait à la Corse et c'est la raison pour laquelle il s'est efforcé de participer, sous l'autorité du vieux chef Pasquale Paoli, aux réformes qui s'imposaient dans l'île durant la période agitée de la Révolution française.

 

Il y gagnera, face aux intrigues d'hommes souvent plus soucieux de leurs intérêts personnels que de ceux du peuple, une certaine maturité politique. Il y apprendra qu'il ne suffit pas de présenter de bonnes idées, mais qu'il faut aussi disposer du pouvoir pour les faire prévaloir.

 

 

 

Le jeune Bonaparte

1er janvier 1786

Napoléon, à Valence depuis fin octobre 1785, fait l'apprentissage concret du métier d'officier d'artillerie. La vie de garnison, avec ses exercices et manoeuvres, dans la chaude ambiance de l'esprit de corps du régiment de La Fère, lui convient parfaitement. Il est heureux et fier d'appartenir à une arme savante et ne manque pas d'apprécier à leur juste valeur les témoignages d'affection de la population de la ville.

 

Toutefois, il ne se laisse pas aller à la moindre oisiveté. Il s'est abonné à la librairie municipale et, selon une habitude déjà acquise, il passe des nuits entières à nourrir son esprit. À son meilleur camarade des Mazis, qui lui reproche de ne pas beaucoup s'amuser, il répond par les vers :

 

    "Plus l'esprit est fort, plus il faut qu'il agisse ; il meurt dans le repos, il vit dans l'exercice."

     

15 septembre 1786

Après 7 ans et 9 mois d'absence, Napoléon arrive à Ajaccio pour un congé de 6 mois. Avec les cadeaux pour sa famille et Severina, sa vieille gouvernante, l'essentiel de son bagage se limite à une grosse malle pleine de livres.

 

20 septembre 1786

Décès du marquis de Marbeuf. Depuis la fin de la construction de son château de Cargèse, en 1780, le gouverneur y avait reçu Letizia avec ses enfants et parfois son mari Charles, plusieurs mois chaque année.

 

La perte de ce puissant bienfaiteur est douloureusement ressentie.

 

Letizia et Napoléon scellent "Vive Marbeuf" en lettres de coques sur la porte de la maison familiale. Un grand portrait de Marbeuf y trône encore aujourd'hui à la meilleure place du salon.

 

16 septembre 1787

Napoléon a 18 ans. Il s'embarque pour Toulon et Paris où il doit se rendre pour tenter d'obtenir le paiement d'une indemnité due à sa famille par le gouvernement, suite à des travaux de plantation de mûriers effectuée aux Salines d'Ajaccio. À Paris, il loge à l'hôtel de Cherbourg, où, dans les temps libres entre ses démarches, il écrira de nombreux articles, illustrés de sentences dans lesquelles il manifeste ses sentiments républicains "

 

    "Les rois font la guerre pour leur gloire personelle, les républiques se battent pour la défense de leurs citoyens."

     

    "Je ne respire que la vérité, je me sens la force de la dire."

 

Il travaille aussi les mathématiques et trouvera un théorème de géométrie qui est resté connu sous le nom de théorème Bonaparte :

 

    "Les centres des trois triangles équilatéraux construits à l'extérieur d'un triangle quelconque, sur chacun des trois côtés, forment un triangle équilatéral."

 

1er janvier 1788

Napoléon débarque à Ajaccio pour un 2ième séjour en Corse.

 

1er juin 1788

Il rejoint le régiment de La Fère, maintenant en garnison à Auxonne. Il s'y distingue en faisant montre de qualités exceptionelles dans l'amélioration des modalités d'engagement de l'artillerie au combat. Ceci au point que le maréchal de camp, le baron Jean-Pierre du Teil, complètement subjugué, lui confie la direction de commissions d'études en plaçant sous ses ordres des officiers qui ont un grade supérieur au sien.

 

Ses camarades lui confient la direction de "La Calotte", la revue des lieutenants du régiment. Il y exprime ouvertement des sentiments républicains qui ne plaisent pas à tout le monde. Il faut se souvenir que dans l'ancien régime, seuls les nobles étaient officiers.

 

1er avril 1789

Napoléon, à la tête d'un détachement de trois compagnies, est envoyé en mission au village de Seurre. Des paysans y ont brûlé des entrepôts de grains et molesté des habitants. Pendant trois mois il va réussir à maintenir l'ordre en calmant les révoltés par des arguments et non par la force. En effet, bien qu'approuvant les revendications, il ne tolère par la violence.

 

19 juillet 1789

Cinq jour après la prise de la Bastille, c'est la Révolution à Auxonne. Napoléon participe au maintien de l'ordre, mais toujours avec une âme de républicain.

 

4 août 1789

Après l'abolition des privilèges, il écrit : "Cette année s'annonce favorable aux gens de bien, après tant de siècles d'oppression et d'esclavage."

 

25 septembre 1789

Napoléon débarque en Corse pour un troisième congé. Il obtient que des soldats qui arborent encore la cocarde blanche, la remplacent par la cocarde tricolore : "Nous sommes des patriotes" leur dit-il. Il veut travailler à la consolidation de l'intégration de la Corse à la France républicaine.

 

17 juillet 1790

Pasquale Paoli (65 ans), rentré d'Angleterre où il s'était réfugié depuis 1769, est reçu triomphalement en Corse et y reprend le pouvoir. Napoléon admire le vieux chef et cherche à se mettre à son service. Mais Paoli se méfie de ce jeune officier qui veut intégrer la Corse à la France révolutionnaire. Lui-même n'a pas abandonné l'idée d'indépendance pour la Corse.

 

13 février 1791

Napoléon est de retour à Auxonnes, cette fois avec son frère Louis qu'il va complètement prendre en charge sur sa maigre solde de lieutenant et dont il va assurer l'instruction et l'éducation.

 

16 juin 1791

Napoléon est muté au 4e régiment d'artillerie, stationné à Valence. Il y retrouve avec plaisir de nombreux amis dont sa logeuse, Mademoiselle Bou. Au 4e régiment les divisions sont les mêmes qu'au régiment de La Fère : de nombreux officiers se préparent à émigrer alors que les sous-officiers et les soldats soutiennent la Révolution.

 

15 septembre 1791

De retour à Ajaccio pour un 4ième séjour, Napoléon va réussir à se faire élire lieutenant-colonel du bataillon de volontaires nationaux. Ces volontaires soutiennent la révolution française et Napoléon, à leur tête, a l'espoir de pouvoir faire triompher ses idées. Mais il se heurte à l'opposition de Paoli, soutenu par la majorité de la population et des conseillers indépendantistes dont Pozzo di Borgo, qui plus tard trahira la France en vendant ses services au tsar Alexandre.

 

28 mai 1792

Napoléon retrouve Paris au bord de l'anarchie. Presque tous ses camarades de promotion de l'École Militaire ont émigré.

 

20 juin 1792

Il assiste à l'émeute qui envahit Les Tuileries et oblige Louis XVI à coiffer le bonnet rouge et à boire à la santé de la Révolution.

 

12 juillet 1792

Napoléon est promu au grade de capitaine. Il n'a pas encore 23 ans.

 

10 août 1792

Le palais des Tuileries est saccagé par les émeutiers. Mille gardes suisses sont massacrés et leurs dépouilles horriblement mutilées. Dans ce macabre exercice, les femmes se montrent particulièrement déchaînées et odieuses. Napoléon est vivement affecté par ces excès et se promet de les interdire chaque fois qu'il en aura la possibilité.

 

15 octobre 1792

Napoléon débarque à Ajaccio avec sa soeur Éliza (15 ans) qu'il a enlevée du pensionnat de Saint-Cyr où elle avait pour camarades de classe les filles de la plus haute noblesse de France. (Merci M. de Marbeuf). Il se rend à Corte et rencontre Paoli qui lui réserve un accueil glacé et l'invite à repartir pour le Continent. Les Bonaparte dirigent maintenant en Corse "le clan français" par opposition au "clan indépendantiste" de Paoli.

 

22 février 1793

Baptême du feu aux îles de la Madeleine en Sardaigne.

 

Depuis 1791, la République française est en guerre contre Victor Amédée III, roi de Sardaigne, de Savoie et du Piémont. Fin 1792, la Convention décide d'attaquer simultanément au Piémont et en Sargaine, où une action principale sur Cagliari sera accompagnée d'une diversion sur les îles de la Madeleine, situées à 10 kilomètres au sud du port corse de Bonifacio.

 

Cette diversion est confiée par Paoli à son neveu le colonel Colonna Cesari qui commande une force de 600 hommes, dont une artillerie fort modeste aux ordres de Napoléon.

 

Paoli, sur le point de proclamer une nouvelle fois l'indépendance de la Corse, donne à son neveu l'ordre de faire échouer l'entreprise.

 

Le 22 février, la flotille arrive en vue de son objectif. Napoléon reçoit la mission de s'emparer de l'îlot de San Stefano qui n'est séparé de La Madeleine que par un étroit chenal. Napoléon, avec 50 hommes, capture les défenseurs sardes et fait débarquer son artillerie.

 

Le 24 février, au lever du jour, Napoléon par les tirs précis de ses canons, réduit au silence les batteries des deux fortins qui contrôlent l'entrée du port de La Madeleine. Le village est bientôt en feu et les habitants affolés se sauvent dans la campagne, suivis par la garnison de 500 soldats. La voie est donc libre pour le débarquement du gros des forces.

 

Mais au lieu de débarquer, Cesari repart pour Bonifacio en abandonnant Napoléon sur son îlot, à la merci d'un retour probable des forces ennemies.

 

Avec beaucoup de maîtrise, Napoléon ramène le mortier et les deux canons jusqu'au rivage, mais là, il ne réussit pas, en l'absence de palans, à les hisser sur les barcasses sardes qu'il a récupérées. Il doit se résoudre à les enclouer avant de partir pour Bonifacio où il débarque le 27 février au matin.

 

Cette aventure a été déterminante pour l'avenir de Napoléon. C'est là qu'il a appris que l'on ne peut pas toujours avoir une confiance aveugle en ses chefs. Sans l'expérience acquise à La Madeleine, il n'aurait certainement pas eu à Toulon, quelques mois plus tard, le comportement qui a été le sien.

 

2 avril 1793

La Convention, suite à un rapport de Lucien Bonaparte (18 ans), décrète l'arrestation de Paoli et de Pozzo di Borgo. C'est la rupture totale avec Paoli qui non seulement ne se laisse pas arrêter mais qui va bientôt séparer la Corse de la France pour l'unir à l'Angleterre.

 

Napoléon et toute sa famille doivent partir pour le Continent.

 

31 mai 1793

Napoléon embarque avec son frère Joseph sur le navire qui évacue les commissaires de la Convention. Il récupère sur un chaloupe, dans des conditions rocambolesques, sa mère Letizia, Louis, Éliza et Pauline qui faisaient des signes sur une plage au nord d'Ajaccio, après avoir réussi à s'enfuir de justesse de la maison familiale avant l'arrivée d'un détachement armée que Paoli avait détaché pour les arrêter. Après quelques jours passés chez Laurent Giubega à Calvi, c'est l'embarquement pour le Continent.

 

13 juin 1793

Napoléon débarque en France. De toute sa vie, il ne reverra la Corse qu'au cours d'une brève escale à Ajaccio en novembre 1799 à son retour d'Égypte.

 

Il n'a pas encore 24 ans, mais il a déjà acquis une expérience politique et militaire qui vont lui permettre d'imprimer sa marque aux événements de plus en plus importants auxquels il va devoir bientôt faire face.

 

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