Chapitre  18

 

La Convention de Mortefontaine

 

entre les États-Unis et la France

 

 

Un exemple de l'amitié qui lie la France et les États-Unis

Napoléon signe l'acquisition de la Louisiane

 

En 1799,  une guerre maritime se déroulait entre les États-Unis et la France du  Directoire. Devenu Premier Consul, Bonaparte, admirateur de George Washington, va aussitôt s’attacher à rétablir la paix et l’amitié entre les deux pays qui, à l’époque, sont les deux seules grandes républiques dans le monde.

 

Dans ce but, il invite le Président John Adams à négocier. Celui-ci nomme trois plénipotentiaires qui  arrivent à Paris le 2 avril 1800.Le Premier Consul désigne, lui aussi, trois négociateurs pour représenter la France. Lui-même, comme nous l’avons vu au chapitre précédent, doit partir  pour l’Italie à l’effet de stopper l’armée autrichienne.

 

Dès son retour à Paris, il fait accélérer les négociations, et la convention de paix est signée au château de Mortefontaine le 30 septembre 1800. Ce très beau château de quarante pièces, devenu haut lieu historique, a conservé l’aspect qu’il avait en 1800. Il se trouve dans un parc de treize hectares, à dix kilomètres au nord de l’aéroport Charles de Gaulle, soit à trente-cinq kilomètres de Paris, sortie  Survilliers sur l’autoroute Paris-Lille.

 

Voici les pièces officielles de la rupture entre les États-Unis et la France, et de leur réconciliation :

 

Loi des États-Unis du 7 juillet 1798 contre la France

 

Considérant que les traités conclus entre les États-Unis et la France ont été maintes fois violés par le gouvernement français, et que les justes réclamations des États-Unis pour la réparation de toutes ces injures ont été repoussées, et que leurs efforts pour négocier à l’amiable une transaction sur toutes ces plaintes entre les deux nations ont été rejetés avec indignité,

 

Considérant que sous l’autorité du gouvernement français on poursuit encore un système de violence déprédatrice, infractions aux traités susdits, et hostilité aux droits d’une nation libre et indépendante,

 

Il a été arrêté par le Sénat et la Chambre des Représentants, assemblés en congrès, que les États-Unis sont de droit délivrés et exonérés des stipulations des traités et de la convention  qui avait été conclue entre les États-Unis et la France, et que les dits traités ne seront plus regardés comme légalement obligatoires de la part du gouvernement ou des citoyens des États-Unis.

 

Ont signé : Jonathan Dayton, orateur de la Chambre de Représentants

                  Theodore Sedgwig, Président du Sénat par intérim

 

Approuvé : le 7 juillet 1798, John Adams, Président des États-Unis

 

Déposé au bureau des archives du Secrétaire d’État, et contresigné : Timothee Pickering.

 

Convention entre la République française et les États-Unis d’Amérique signée le 30 septembre 1800.

 

Le Premier Consul de la République française, au nom du peuple français, et le Président des États-Unis d’Amérique, également animés du désir de mettre fin aux différends qui sont survenus entre les deux états, ont respectivement nommé leurs plénipotentiaires et leur ont donné plein pouvoir pour négocier sur ces différends et les terminer :

 

C’est-à-dire, le Premier Consul de la République française, au nom du peuple français, a nommé pour plénipotentiaires de la dite république, les Conseillers d’État Joseph Bonaparte, Charles Pierre  Fleurieu et Pierre Louis Roederer.

 

Le président des États-Unis d’Amérique, par et avec l’avis et le consentement du Sénat des dits États, a nommé pour leurs plénipotentiaires Oliver Ellsworth, chef de la justice des États-Unis, William Richardson Davie, ci-devant gouverneur de la Caroline Septentrionale  et William Vans-Murray, ministre résident des États-Unis à La Haye.

 

Lesquels, après avoir fait l’échange de leurs pleins pouvoirs et longuement et mûrement discuté les intérêts respectifs, ont convenu des articles suivants :

 

(Vingt-sept articles précisent, dans leurs moindres détails, les conditions de navigation et les règles amicales qui existeront en mer et dans les ports entre les marines des États-Unis et de la France)

……………

 

Cette convention sera ratifiée de part et d’autre en bonne et due forme, et les ratifications seront échangées dans l’espace de six mois, ou plus tôt s’il est possible.

 

En foi de quoi, les plénipotentiaires respectifs ont signé les articles ci-dessus, tant en langue française qu’en langue anglaise, et ils y ont apposé leur sceau, déclarant néanmoins que la signature en deux langues ne sera point citée comme exemple, et ne préjudiciera à aucune des deux parties.

 

Fait à Paris, le 8e jour de Vendémiaire de l’an 9, de la république française, et le 30e jour de Septembre 1800.

Signé : Joseph Bonaparte, C.P.Fleurieu, Roederer, Oliv. Ellsworth, W.R.Davie,      W.V.Murray

Pour copie conforme : C.M.Talleyrand

 

Pour célébrer la réconciliation avec les États-Unis, le Premier Consul décide de donner une grande fête à Mortefontaine les 2 et 3 octobre 1800. Le baron de Méneval, qui était à l’époque le secrétaire de Joseph Bonaparte, avant de devenir celui de Napoléon, nous a laissé dans ses Mémoires un récit de ces journées : « La fête de Mortefontaine fut très brillante ; la beauté du site contribua grandement au bon goût et à  la magnificence de l’évènement. Napoléon était présent avec sa famille. Le général Lafayette et Mr de la Rochefoucauld avaient invité tous les Américains qui se trouvaient être à Paris. Il y avait beaucoup de jolies femmes dont les deux jeunes sœurs du Premier Consul, Mesdames Leclerc ( Pauline,20 ans) et Murat ( Caroline, 18 ans).

 

C’est à Mortefontaine que j’ai vu Napoléon pour la première fois. Le voyant entouré d’un tel prestige de grandeur, qui inspirait admiration et respect à tous ceux qui l’approchaient, je ne me doutais pas qu’un jour je deviendrais un de ses familiers. Il était très aimable avec tout le monde et conversa longuement avec Mr de Lafayette, un général pour lequel il avait une haute estime ».

 

Madame Geneviève Mazel, dans le bulletin 59-60 du Groupe d’Étude des Monuments et œuvres d’art de l’Oise et du Beauvais, nous en dit davantage :

 

« Les fêtes organisées à Mortefontaine vont laisser un souvenir inoubliable. Quatre jours avant la date prévue pour la signature de cette importante convention, Bonaparte s’adresse à  Jean-Étienne Despeaux, le grand organisateur des fêtes.  Il le charge d’organiser une réception somptueuse au château de Mortefontaine chez son frère Joseph.  Il souhaite un grand diner pour environ 200 personnes.  Il veut un bal, un spectacle, un grand feu d’artifice.  Tout doit être parfait.  Jean-Etienne Despeaux juge cela parfaitement impossible, le temps qui lui est laissé est bien trop court.  Il écrit au Premier consul que l’entreprise est irréalisable ; ce dernier lui répond:  «Tout doit être prêt  comme je l’ai  demandé.»

 

Ce qui fut fait, mais quel travail!  Tout d’abord Despeaux s’adresse à l’architecte Jacques Cellerier, afin qu’il vienne rapidement remettre en état le théâtre; en outre il lui demande l’envoi de nombreux ouvriers, son aide aussi pour trouver le mobilier nécessaire, pour recevoir et coucher tout le monde.  Puis il rencontre les acteurs de la Comédie-Francaise: il sont priés de venir «dimanche au château de Mortefontaine, vous y dinerez, souperez et donnerez ce que vous voudrez.»  Il fait de même avec les musiciens du grand concert.  Il commande un beau feu d’artifice.  On travaille jour et nuit et finalement tout sera prêt à temps et réussi.

 

Il faut disposer trois grandes tables dans l’Orangerie, dans trois salles contiguës.  La première est la «salle de l’Union» ou de la reconciliation comme c’est écrit en grandes lettres d’or au-dessus de la porte, la deuxième et la troisième portent les noms de Washington et de Franklin.  Les bustes de ces grands hommes y sont placés et leurs noms inscrits sur des écussons soutenus par des drapeaux des deux nations.  Celui de Washington est dû à Houdon.  Face aux ministres americains, on a disposé une cartouche représentant l’océan; dans le fond à droite Philadelphie, à gauche Brest et le Havre.  Au-dessus une figure représentant la Paix portant une branche d’olivier de la France vers l’Amérique.  Pour orner les murs, on utilise  une grande quantité de feuillage .  Dans le petit parc, près du pont qui enjambe la rivière, on élève un obélisque sur un soubasement décoré de deux figures allégoriques: la France et les États-Unis se jurant, sur l’autel de la Liberté, Paix et Union.

 

M. Murray a tenu son journal durant les deux journées passées à Mortefontaine .  Grâce a lui, nous apprenons beaucoup de choses sur le déroulement de la fête, mais ce qui est encore plus intéressant, c’est son opinion sur les uns et les autres et tout particulierement sur la famille Bonaparte .  Nous lui laisserons souvent la parole car il est un spectateur attentif et fort bien placé.

 

« À quatre heures et demie, le canon annonçe l’ arrivée du Premier Consul qui, dans les minutes qui suivent, arrive dans un carrosse tiré par six chevaux blancs; des gardes devant et derrière.  Il entre dans le salon où l’assemblée est debout. Il est en uniforme de colonel de sa garde, habit bleu avec un colleret rouge et blanc et une épée.  Il est très affable.  Cinq minutes plus tard, il me propose une promenade.  Nous marchons dans les bosquets seuls, pendant une demie- heure.  Sa conversation traite du rapprochement entre nos deux nations. »

 

Toute la famille Bonaparte, les deux autres consuls, les ministres, des membres du corps diplomatique, sont là.  Il y a aussi les présidents du Sénat, du Corps Législatif et du Tribunat.  Diverses personnes ayant été aux États-Unis à titres divers, comme le général Lafayette, M. de la Rochefoucauld-Liancourt ainsi que des citoyens américains se trouvant en France, ont été invités.  On remarque un grand nombre de jolies femmes, en particulier Caroline Murat et Pauline Leclerc, les jeunes sœurs de Napoléon; seule Elisa est absente.

 

M. Murray profite de l’occasion qui lui est donnée pour observer avec finesse la famille Bonaparte : 

 

« Joseph Bonaparte a un caractère doux et tranquille, légèrement paresseux, prudent mais sans timidité, un comportement agréable, adorant la chasse et son domaine.

Madame Bonaparte mère paraît aussi jeune que la femme du consul ; charmante femme de 46 ans. 

 

Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur,  paraît très attaché à ses deux jeunes enfants ; sa femme est morte il y a six mois… ».

 

À six heures, le ministre des relations extérieures remet à Bonaparte le texte de la convention qui vient d’être signée entre Français et Américains.  Une salve d‘artillerie salue l’évènement.  Après le discours du Premier Consul, « à 8 heures et demie, on nous appela pour le dîner.  Nos noms étaient sur les serviettes placées sur nos assiettes.  Mme Murray était à la droite de Bonaparte, mes collègues près de Mme Fleurieu qui était à gauche de Bonaparte, puis une dame, puis le gouvernor Davie.  Ma place était à droite de Mme Bonaparte.  Le dîner fut superbe, plein de gaieté et richement présenté.  Les deux salons étaient combles. »

 

 Après le dîner c’est le moment des toasts, nombreux et plein d‘enthousiasme.  Le premier est porté par le premier Consul : « Aux mânes des Français et des Américains morts sur les champs de bataille pour l’índépendance du nouveau monde », puis c’est le tour du consul Cambacérès : «  Aux successeurs de Washington ».  Lebrun, lui, rappelle à tous les raisons de ce traité:  « A l’union avec l‘Amérique pour faire respecter la liberté des mers ».

  On monte au 1er étage pour admirer les feux d’artifice qui se déroulent sur la rivière, avec pour thème l’union des deux pays. «  Au moment du bouquet final, des petits bâtiments avec pavillon américain, sont partis á la lueur des artifices qui éclairent les allégories et ont fait voile entre les bords illuminés de la rivière vers un obélisque où la France et les États-Unis se jurent une éternelle alliance ».    Suit un concert très apprécié de tous et fort applaudi par les américains.  M. Murray  est assis à côté du Premier consul, il en profite pour l’examiner et dans son journal il en trace un portait physique détaillé et précis.

 

« Avant le début de la pièce, Bonaparte s’entretint avec les acteurs Garat et Frédérick ; il paraissait parler scientifiquement de musique. Sa voix est bien posée et grave ; son expression est tout le contraire d’insipide et fade, parfois pensive, ni prétentieuse, ni égotiste, très précise dans tous ses mouvements. Ce qu’il dit a toujours de la largeur de vue et est en rapport avec des idées importantes. Il parle avec une telle franchise que vous pensez qu’il vous dit tout et ne garde rien.  C’est un homme extraordinaire et il est trop généreux pour ses ennemis français. La générosité causera sa faiblesse et sa ruine ».

 

Vers minuit, les meilleurs acteurs de la Comédie-Française jouent, avec beaucoup de succès, Le jeu de l’amour et du hasard dans un décor édifié spécialement pour la circonstance.  On remarque Fleury, Dazincourt, Melles Contat, Mezerai et Devienne (qui en charmante Lisette fait une forte impression sur M. Murray )!   Cette mémorable journée se termine à trois heures du matin….

 

Le lendemain, une chasse à courre avait été organisée .De retour, Bonaparte a une longue conversation avec Lafayette et plusieurs entretiens très cordiaux avec M. Murray: «….Je parlais à Bonaparte qui était assis à côté de la cheminée. Il m’entretint au sujet du gouvernement et de la constitution américaine avec un air de réel intérêt.  Il  souhaitait apprendre ce sur quoi il n’était pas bien informé.

 

À mon avis, la France n’a rien à faire avec un gouvernement de laisser-aller. 
Je souhaite, pour la paix du monde, que Bonaparte
  garde le pouvoir tant qu’il vivra ».

En conclusion, on peut dire que Napoléon, en réconciliant les deux républiques, est le père de deux siècles d’amitié ininterrompue entre les États-Unis et la France.

 

En ces temps troublés, le château de Mortefontaine mériterait une nouvelle jeunesse.  Il pourrait devenir un centre d‘études pour la paix, la justice, et l’harmonie dans le monde.

 

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