Chapitre  17

 

Marengo

 

Bonaparte rallie ses troupes avant l'arrivée de Desaix

 

Quand Napoléon Bonaparte est placé à la tête de la France, celle-ci, comme nous l’avons vu, est en pleine déconfiture. Il commence par parer au plus pressé, à savoir, rendre la confiance au peuple, relancer l’économie, rétablir la sécurité et la paix intérieure et engager un programme de vastes réformes dans tous les domaines essentiels. Pour ce faire, il choisit et fait choisir des hommes de valeur à tous les niveaux de la société, tant dans son environnement immédiat que jusque dans le fin fond des campagnes et, par son exemple et le rayonnement de son aura, il leur insuffle la volonté de consacrer toute leur énergie au redressement du pays. Autrement dit, il a le comportement opposé à celui d’un dictateur qui décide tout par lui-même; bien au contraire, il fait appel à l’esprit d’initiative et au civisme de chaque Français et de chaque Française. Pour sa part, il travaille vingt heures par jour et il n’est pas rare qu’il convoque des ministres ou des conseillers à deux heures du matin. Comme il aime le dire, « Ni bonnets rouges (les Jacobins) ni talons rouges (les royalistes) mais tout Français ».

 

En cinq mois, de décembre 1799 à mai 1800, il transforme un pays ruiné en une ruche où s’affairent avec enthousiasme près de trente millions d’ouvriers et d’ouvrières.

 

Mais il sait aussi que la puissante armée autrichienne, soutenue par l’or anglais, se prépare à envahir le pays et à supprimer la République. Là aussi, il va faire face.

 

La France, au début de l’année 1800, dispose de trois armées: En Belgique, 20,000 hommes sous Augereau doivent s’opposer à un débarquement éventuel des Anglais. Sur le Rhin, 100,000 hommes sous le commandement de Moreau  font face au corps principal autrichien, aux ordres du maréchal Kray. Le problème est que Moreau est peu sûr. D’un caractère velléitaire, ce général, poussé par sa femme et sa belle-mère, est jaloux de Napoléon et se montre sensible aux appels des sirènes bourboniennes. En Italie, Masséna avec 40,000 hommes, s’efforcent de contenir les attaques du maréchal Mélas, qui dispose de forces trois fois supérieures.

 

Dès décembre 1799, prévoyant le danger mortel d’un envahissement du territoire, Napoléon avait prescrit la formation d’une armée de réserve qui sera rassemblée dans la région de Dijon, en mesure, selon les circonstances, d’agir vers le Rhin ou vers l’Italie.

 

Le 8 mars 1800, il rédige une proclamation qui sera lue et affichée par les tambours de ville et les gardes champêtres dans toutes les communes de France :

 

« Français et Françaises,

 

Vous désirez la paix. Votre gouvernement la désire avec plus d’ardeur encore. Ses premiers vœux, ses démarches constantes ont été pour elle. Le ministère anglais a fait connaître le fond de son horrible politique: déchirer la France, détruire sa marine et ses ports; l’effacer du tableau de l’Europe et l’abaisser au niveau des puissances secondaires;  tenir toutes les nations du continent divisées pour s’emparer du commerce de toutes et s’enrichir de leurs dépouilles;  c’est pour atteindre ces objectifs que l’Angleterre répand l’or, prodigue les promesses et multiplient les intrigues…

 

Pour faire face, il  faut de l’argent, du fer et des soldats. Que tous s’empressent de payer le tribut qu’ils doivent à la défense commune. Que les jeunes citoyens se lèvent. Ce n’est plus pour des factions, ce n’est plus pour le bon plaisir de tyrans qu’ils vont s’armer; c’est pour la garantie de ce qu’ils ont de plus cher, c’est pour l’honneur de la France, c’est pour les intérêts sacrés de l’humanité… »

 

Cette proclamation produit un élan extraordinaire dans tout le pays. Chacun court payer ses impôts; ceux qui en ont la possibilité en rajoutent. Les jeunes gens se bousculent avec enthousiasme dans les bureaux de recrutement et en sortent dépités quand les quotas ne permettent pas leur engagement dans l’armée. Le département des Vosges remporte la palme du meilleur parmi les meilleurs et, en récompense, se voit attribuer le nom d’une place de Paris. Cette place des Vosges, située tout près de la Bastille, avec ses galeries et son jardin public est encore aujourd’hui une des plus belles de Paris. Victor Hugo y avait établi sa résidence.

 

À partir de maintenant, dans cette vie de Napoléon, nous allons souvent citer deux témoins oculaires:

 

Jean Roch Coignet, un  grognard parmi les plus célèbres de la Grande Armée et le premier à être décoré de la Légion d’Honneur. Incorporé en 1800, à l’âge de 23 ans dans la 96e demi-brigade d’infanterie, il ne sait ni lire ni écrire (comme 80% des Français avant le Consulat) mais il apprend, comme il nous le dit, entre Friedland et Wagram, ce qui lui permet de terminer sa carrière comme capitaine de la garde impériale et de nous laisser des carnets passionnants… dont il a commencé la rédaction alors qu’il avait 72 ans:  «J’ai retenu ce que l’Empereur nous avait dit bien des fois, que l’homme peut ce qu’il veut. J’ai travaillé avec confiance et je livre à mes compatriotes, à mes amis, aux survivants de mes compagnons d’armes, l’histoire d’un vieux soldat racontée par lui-même. Elle leur rappellera une époque qui semble aujourd’hui fabuleuse.

 

Le colonel Marcellin Marbot. Fils de général, appartenant à la petite noblesse provinciale, Marbot est né le 18 août 1782, au château de Larivière, aux confins du Limousin et du Quercy, aujourd’hui département de la Corrèze. En 1800, il n’a pas encore 18 ans, mais il a déjà fait preuve, comme hussard de Bercheny, d’une bravoure qui ne se démentira jamais tout au long de sa carrière. Marbot, c’est l’image héroïque d’un citoyen et d’un soldat qui aima passionnément la France.

 

Le 5 avril 1800, Mélas passe à l’offensive en Italie. Il confie au  général Ott, la mission d’anéantir la petite armée de Masséna et engage le gros de ses forces vers le Var avec l’intention d’envahir la France, par la côte d’azur, avec l’appui des canons de la marine anglaise.

 

Le 24 avril 1800, le Premier Consul Bonaparte donne au général Moreau l’ordre formel, presque sous forme d’ultimatum, de franchir le Rhin et d’attaquer les Autrichiens. Moreau finit par obéir. Le 3 mai, le général Lecourbe remporte la victoire de Stobach et Gouvion Saint-Cyr, celle d’Engen. Suivent les victoires de Moeskirsh et de Biberach. Le 9 mai, le maréchal Kray est en retraite sur tout le front.

 

Bonaparte quitte Paris le 6 mai. Il a conçu le plan audacieux de franchir, avec l’armée de réserve, le col du grand Saint Bernard pour surprendre les Autrichiens sur leurs arrières. En mai, le col rendu célèbre par ses gros chiens qui vont au secours des alpinistes avec un tonnelet d’eau-de-vie accroché au collier, est couvert de neige et de glace. Il n’est d’ailleurs pas rare, qu’à son altitude de 2472 mètres, il soit balayé par des tempêtes de neige en plein mois de juillet. On peut aussi se demander pourquoi, le chef de l’Etat a éprouvé la nécessité d’être personnellement présent dans cette affaire. C’est tout simplement qu’il savait que, sans lui, l’opération était vouée à l’échec et que la République était perdue.

 

Il arrive à Genève le 9 mai et, après avoir passé l’inspection des troupes auxquelles il prodigue ses encouragements en leur annonçant la tâche impossible, pour tous autres qu’eux, qui les attend, il lançe Lannes et sa division à l’assaut du col.

 

Le passage de l’armée s’effectue du 14 au 23 mai. Marchant à pied avec les soldats, partageant leurs efforts et leurs souffrances, le Premier consul qui, à la limite de l’épuisement après cinq mois de travail sans repos et souvent sans sommeil, n’a plus que la peau sur les os, soutient les énergies et trouve la force de plaisanter amicalement avec les hommes du rang. Tous les vétérans comprennent la dévotion que l’on peut avoir pour un tel chef. Encore une fois, le tableau de David, le représentant franchissant le Grand Saint-Bernard sur un coursier fougueux n’a strictement rien ajouté à l’affaire;  ceci pour les imbéciles, le mot n’est pas trop fort, qui prétendent que le tableau est la source de la vénération que  générait un tel homme. 

 

Le 26 mai, Napoléon regroupe tout son monde à Ivrée. Le 2 juin, il entre à Milan, acclamé par le peuple en liesse avec encore davantage de ferveur et d’enthousiasme qu’en 1796. Le 3 juin, il rétablit la république cisalpine. Le 5 juin, il adresse une proclamation à la population : «Le peuple français, pour la seconde fois, a brisé vos chaînes. Courez aux armes, formez votre garde nationale et mettez vos villes à l’abri des incursions des troupes légères de l’ennemi… ». Le 7 juin, il apprend que Masséna, enfermé dans Gênes depuis plusieurs semaines, a obtenu un accord avec les Autrichiens pour leur abandonner la place en échange d’un sauf conduit qui lui permet de ramener en France, les survivants de son armée.

 

Bonaparte sait maintenant qu’il a face à lui toute l’armée de Mélas et qu’il va devoir livrer une bataille décisive. Il s’engage vers le sud en s’éclairant largement pour déceler les troupes ennemies et éviter toute surprise. Le 9 juin,  Lannes bouscule un corps autrichien à Montebello.

 

C’est le 14 juin 1800, qu’a lieu la bataille de Marengo, à proximité d’Alexandrie. A 7 heures du matin, Mélas prend l’initiative de l’attaque. Il a sous la main 40,000 hommes et plus de cent canons face aux 20,000 hommes et 14 canons dont dispose Bonaparte. Celui-ci lance des aides de camp pour le rappel de la division de Desaix, qui est arrivé la veille d’Egypte et de la brigade de cavalerie de Kellerman, le fils du vainqueur de Valmy, qui se trouvent l’une et l’autre  à une quinzaine de kilomètres. La bataille fait rage toute la matinée et les Autrichiens marquent un certain avantage. Bonaparte, au centre de l’action, galope dans les rangs, soutient les énergies et organise une retraite sans panique. A 17 heures, la ligne française a reculé de six kilomètres et Mélas pense qu’il a gagné. Fatigué, il se fait transporter à Alexandrie d’où il expédie des courriers pour annoncer son éclatante victoire.

 

C’est alors qu’arrivent Desaix et Kellerman. Napoléon relance aussitôt la bataille. A vingt heures, les Autrichiens sont en pleine débandade, les Français ont reconquis tout le terrain. A vingt deux heures les débris de l’armée autrichienne repassent la Bormida.

 

Dès le lendemain, 15 juin,  Mélas signe la convention d’Alexandrie qui livre à la France, l’Italie jusqu’au Mincio. La République est sauvée et Bonaparte est de retour à Paris le 2 juillet 1800.

 

Le colonel  Marbot et Jean Roch Coignet  étaient présents à Marengo.

 

Marbot:  « Pendant que Bonaparte et Mélas se préparaient à la bataille qui devait décider du sort de l’Italie et de celui de la France, la garnison de Gênes se trouvait réduite aux derniers abois. Le typhus faisait d’affreux ravages (Le général Marbot, père de Marcellin en est mort);  les hôpitaux étaient devenus d’affreux charniers;  la misère était à son comble;  tous les chevaux avaient été mangés. Il ne restait absolument  rien lorsque, le 4 juin, le général Masséna prit la résolution de traiter de l’évacuation de la place, car il ne voulut pas que le mot capitulation fût prononcé…

 

Notre général en chef, tenant à ce que le Premier consul fut au plutôt prévenu de sa décision désigna le commandant Graziani pour lui porter l’information et me demanda de l’accompagner. Nous partîmes de Gênes le 5 juin et, le 6 au soir, nous joignîmes le général Bonaparte à Milan.  Il me parla avec intérêt de la perte que je venais de subir en la personne de mon père et me promit de le remplacer auprès de moi. Il a tenu parole. Nous suivîmes le Premier consul à Montebello et puis à Marengo, où nous fûmes employés à porter ses ordres. »

 

Coignet : « Pour escalader le col, ont mit nos trois pièces de canon, dans des arbres creusés en forme d’auge. En avant, un câble se trouvait fixé, et à ce câble, des traverses de bois. Chaque pièce devait être tirée par vingt grenadiers… Le Premier consul veillait à tout…Nous partîmes au petit jour.  J’étais un de ceux qui traînaient les canons et me trouvais le premier de l’attelage, à la première traverse du côté droit… Rien de plus pénible que notre voyage. Toujours monter sur des pentes horribles et des sentiers très étroits …Quand nous arrivâmes aux glaces se fut bien pis encore…

 

Mais un combat plus sérieux s’engagea dans les environs de Montebello… Sur le midi, un aide de camp du général Lannes arrive au galop avec ordre de nous faire avancer le plus vite possible parce que le général était forcé de tous côtés… Alors je m’élance, je dépasse mon capitaine, et je cours au canon autrichien. J’arrive comme les artilleurs finissaient de charger pour nous cribler une seconde fois. Je les frappe de ma baïonnette et je les étends par terre. Ce fut l’affaire d’un moment. Je restai maître de la pièce et je sautai dessus…  Le général Berthier passe et me demande ce que je fais là. Je lui raconte et il me dit de demander à mon capitaine de me présenter, le soir-même, au Premier consul…

 

Le général Bonaparte me prit par l’oreille.  Je croyais que c’était pour me gronder, pas du tout, c’était par amitié…  Berthier, marque-lui un fusil d’honneur…

 

À Marengo, nous avions déjà beaucoup rétrogradé. Bonaparte ne tarda pas à paraître. Sa présence était un gage de sécurité, un motif de confiance, une occasion d’enthousiasme inouï. Il fit mettre la garde consulaire en ligne et aussitôt elle arrêta l’ennemi… Kellerman chargea trois fois à la tête de ses dragons. Il les menait et les ramenait;  et toute cette cavalerie passait au-dessus de moi qui étais toujours a demi-inconscient dans mon fossé. (Coignet avait été assommé par un coup de sabre sur la nuque). Quand je repris mes sens, je rejoignis ma compagnie en m’accrochant à la queue d’un cheval de dragon… Je vis le consul qui était assis sur la levée du fossé de la grande route d’Alexandrie. Il était seul, avec la bride de son cheval passée dans son bras et faisait voltiger des petites pierres avec sa cravache. Il ne semblait pas voir les boulets qui roulaient sur la route. C’était son habitude. Jamais il ne songeait à sa vie… ».

 

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