Chapitre 16

Le chef  d’État

 

Visite de Napoléon et Joséphine à l'usine

 

Avant d’aborder l’œuvre de Napoléon comme chef d’État, après avoir vu ses qualités militaires à Toulon et lors des campagnes d’Italie et d’Égypte, nous allons citer trois avis parmi les plus autorisés. Ils permettent de saisir d’emblée la personnalité du Premier consul et de l’Empereur.

 

  • Le Président de la République Georges Pompidou:  « Napoléon a atteint aux cimes de la grandeur et en a comblé la France au point que, depuis, notre peuple ne s’est jamais résigné à la médiocrité et a toujours répondu à l’appel de l’honneur ».
  • Dialogue entre André Malraux et De Gaulle. Malraux:  « Chez Napoléon il y a le colosse, il y a  aussi un très grand esprit, mais l’âme ? ». De Gaulle:  « Pour l’âme, prenez garde; il n’a pas eu le temps. Connaissez-vous un endroit au monde où la foule ressent davantage le frisson de la grandeur que devant son tombeau ? ». Chaque année, des visiteurs de plus en plus nombreux, plus d’un million en l’an 2000, viennent se recueillir devant le tombeau de l’Empereur, aux Invalides. Plus de la moitié d’entre eux sont des étrangers.
  • Arthur Levy en 1893: « Napoléon fut, avant tout, un travailleur obstiné; questions capitales ou questions secondaires sont, pour ainsi dire, sur le même plan dans son esprit;  elles ne sont oubliées ni dans les joies de la victoire, ni dans la tristesse des revers. Par une conséquence logique de ses aptitudes et du rigorisme de sa conscience, il a été à la fois, le soldat le plus habile, le plus actif de l’armée et le citoyen le plus expert et le plus travailleur de l’Empire. Si haut que le porte le destin, Napoléon n’oublie jamais qu’il est né pour une vie de labeurs et de vicissitudes. Quand il s’est trouvé dans la position la plus haute, à cette place qui n’a été pour tant d’autres qu’un lit de paresse et de volupté, il a toujours été le premier à l’ouvrage. Il a renouvelé, chaque jour, ces efforts incessants et pénibles qui sont, sur cette terre, le lot des déshérités et non celui des potentats. Cette conduite si simple, et justement par ce qu’elle est très simple, a paru phénoménale à des gens qui ont probablement une autre conception des chefs d’États, et ils ont transformé en une sorte de monstruosité surhumaine, l’union, dans un même cerveau, du génie le plus transcendant et du bon sens le plus terre à terre. En présence des admirables résultats obtenus par la volonté d’un seul homme, parti humble et pauvre, sans autre bagage que ses vertus familiales d’ordre, d’économie et de travail, on se sent comme  plus fort, plus sûr de l’avenir. En cas de grand malheur, on peut toujours espérer que surviendra un homme  ou une femme qui saura redresser la situation ».

 

La Constitution de l’an VIII – La chose la plus urgente, était la mise en place d’un gouvernement dans le cadre d’une nouvelle constitution. Une commission composée de dix membres, cinq sénateurs et cinq députés,  sous la direction de Sieyès, fut chargée de la préparation et de la rédaction des nouveaux textes. Dans sa première mouture, Sieyès voyait un premier consul qui serait le Grand Électeur, richement installé au château de Versailles, dont le rôle se limiterait à celui d’emblème national et d’arbitre en cas de conflit entre les deux autres consuls ou entre les consuls et les ministres. Bonaparte   rejeta cette formule en disant qu’il ne souhaitait pas devenir « un cochon à l’engrais » et que s’il avait accepté la charge de Premier consul, c’était pour pouvoir travailler  chaque jour, de tout son énergie, au redressement de la France. Ceci rappelle la remarque de De Gaulle disant qu'il ne voulait pas être un président uniquement chargé « d’inaugurer les chrysanthèmes » et celle de Ronald Reagan, au moment du procès de l’Irangate, « Je ne suis pas une potiche décorative sur une cheminée ».

 

Le 4 décembre 1799 eu lieu la réunion des consuls et des dix membres de la commission pour la mise au point définitive de la Constitution. Chaque article était étudié et, après débat, finalement adopté et rédigé. La Constitution  datée du 13 décembre, fut promulguée le 15 et entra en vigueur le 25 décembre, c’est à dire le jour de Noël. La loi constitutionnelle avait prescrit de retenir huit principes, la souveraineté du peuple français, la république comme forme du gouvernement, le système représentatif, la division des pouvoirs, le respect de la liberté, de l’égalité, de la sûreté et de la propriété.

 

             Voici un résumé de cette Constitution de l’an VIII ( 1799) :

 

  • Le gouvernement est confié à trois consuls, nommés pour dix ans et rééligibles. L’essentiel du pouvoir appartient au Premier consul qui a l’initiative des lois.
  • Le Sénat (80 membres) veille au respect de la Constitution et à le pouvoir de la réviser par sénatus-consulte.
  • Le Conseil d’État (29 membres, assistés de maîtres des requêtes et d’auditeurs) met en forme les lois proposées par le Premier consul.
  • Le Tribunat (100 membres) discute et propose des modifications aux lois.
  • Le Corps législatif ( 300 membres) vote ou rejette les lois

 

L’administration de Paris et des départements est également totalement réformée dans un système qui est resté pratiquement le même jusqu’à nos jours:

 

  • Paris: Un préfet de la Seine et un préfet de police. Des maires d’arrondissement nommés (aujourd’hui ils sont élus), un Conseil général de la Seine. Au plan judiciaire, Grand juge, tribunal de cassation, cours d’appel.
  • Département:  Préfet nommé, Conseil général, tribunal criminel.
  • Arrondissement:  Sous-préfet nommé, Conseil d’arrondissement, tribunal de première instance, tribunal correctionnel.
  • Commune: Maire nommé (aujourd’hui il est élu), Conseil municipal. Police aux ordres du maire.

 

Les consuls et les ministres sont désignés:

 

Premier consul: Napoléon Bonaparte, second: Jean Jacques Régis Cambacérès, troisième Charles François Lebrun. Pour le choix de ce dernier, Bonaparte, qui ne le connaissait pas, s’informa auprès de Roederer. Voici leur dialogue :

 

  • Bonaparte:  Je ne sais pas qui faire consul avec Cambacérès ? Connaissez-vous Lebrun et Cretet ?
  • Roederer: Très bien, Lebrun est un homme du premier mérite;  Cretet est un homme de troisième ligne.
  • B:  Qu’était Lebrun ?
  • R:  Il a d’abord été secrétaire du chancelier Maupéou;  ensuite homme de lettres distingué; constituant;  président de l’administration de Versailles, et législatif.
  • B:  Qu’a-t-il fait comme homme de lettres ?
  • R:  Il a traduit Homère et le Tasse
  • B:  Quelle réputation a-t-il ?
  • R: Il a passé pour royaliste;  mais il a toujours eu et toujours justifié la confiance des patriotes. Quand une fois il s’est engagé à un parti, il y reste fidèle, et il n’existe pas un homme plus sûr.
  • B:   N’est-il pas entiché du jury constitutionnaire ?
  • R:  Il n’est entiché que d’une chose:  un gouvernement fort tel que nous l’allons avoir.
  • B:  Il faudra que je sois bien tranquille sur mes deux consuls, et que je ne puisse leur supposer aucune vue pour le retour du roi. Que pensera Cambacérès du choix de Lebrun ? Il a un peu penché pour les terroristes, lui.
  • R:  Il vous dira que Lebrun a incliné pour les royalistes, raison pour vous de le prendre; il balancera dans l’opinion le reproche qu’on peut faire à Cambacérès; un constituant ira très bien à côté d’un conventionnel. D’ailleurs, c’est un vieillard de 60 ans qu’on aimera voir à côté de vous. Vous êtes jeune, on aimera voir un modérateur dans votre collègue. Tout est bien dans ce choix. Je suis jaloux de celui qui vous a donné cette idée.
  • B:  Personne ne me l’a donnée, je l’ai rêvée cette nuit; j’avais pensé à Canteleu.
  • R:  Canteleu ne ferait pas de déshonneur à votre Consulat, mais Lebrun le relèvera beaucoup.
  • B:   Est-il bon coucheur?
  • R:   Excellent. C’est un homme modeste, paisible, doux, conciliant par nature.
  • B:   Envoyez-moi ses œuvres, je veux voir son style.
  • R:   Quoi ? Ses discours à l’Assemblée constituante et législative ?
  • B:   Non;  ses œuvres littéraires.
  • R:   Et que verrez-vous là de décisif  pour une place de consul ?
  • B:   Je verrais ses épîtres dédicatoires.
  • R:  Pour le coup, voilà une curiosité à laquelle je ne m’attendais pas. J’ai souvent comparé vos questions sur les hommes et sur les choses à l’étude d’une poignée de sable que vous passez  grain par grain à la loupe;  les épîtres dédicatoires de Lebrun sont le dernier grain de sable du tas.
  • B  (en riant):  Il est deux heures, je devrais être au Consulat;  venez dîner avec moi.

Comme consul, Lebrun s’occupera avec grand succès de la réorganisation financière. Il écrira en 1822:  « J’attends Napoléon à l’histoire, elle dira beaucoup du guerrier, mais elle dira davantage de l’homme d’État ».

 

Ministres:

 

  • Guerre:  Général Berthier
  • Justice:  Cambacérès
  • Intérieur:  Laplace
  • Relations:  Talleyrand
  • Police:  Fouché
  • Finances:  Gaudin
  • Marine:  Forfait
  • Secrétaire des consuls:  Maret.

Sans perdre une minute, Bonaparte se met au travail. Le jour même de la formation du gouvernement, il adresse une lettre au roi d’Angleterre et à l’empereur d’Autriche en les invitant:  « à ne pas se refuser le bonheur de donner la paix aux peuples de l’Europe »;  l’Angleterre ne prend pas la peine de répondre et l’armée autrichienne intensifie ses efforts en Italie pour en chasser les Français et envahir la Côte d’Azur. Il rédige aussi une proclamation:  « … Des factions haineuses et cupides se partageaient la République. La France est dans une désorganisation générale… Français et Françaises, la République, raffermie et replacée dans l’Europe au rang qu’elle n’aurait jamais dû perdre, va bientôt voir se réaliser toutes les espérances des citoyens … ».

 

Pour avoir une idée de l’état pitoyable de la France, citons André Castelot dans sa relation du premier contact entre Napoléon et Gaudin, le nouveau ministre des finances. « Bonaparte reçut Gaudin de l’air le plus gracieux.

 

  • Vous avez longtemps travaillé dans les finances ?
  • Pendant vingt ans, mon général.
  • Nous avons grand besoin de votre secours, et j’y compte. Allons, prêtez serment, nous sommes pressés.

La formalité remplie, Bonaparte ajoute :

 

  • « Rendez-vous au ministère pour en prendre possession, et donnez-nous, le plus tôt que vous le pourrez , un rapport sur notre situation, en même temps que sur les premières mesures à prendre pour rétablir le service qui manque partout. Venez me voir ce soir à ma maison de la rue de la Victoire, nous causerons plus amplement de nos affaires ».

Gaudin trouve dans la caisse du Trésor une somme de cent soixante sept mille francs en numéraire provenant d’une avance de trois cent mille francs faite la veille. Or il y a près de cinq cent millions de francs de dettes, sans parler des bons de réquisition impayés et des promesses d’inscriptions de rente non tenues.

La gabegie règne partout.

            Bonaparte explose: « Quels gens ! Quel gouvernement ! Quelle administration ! »

            Quand il veut envoyer un aide de camp porter un courrier, il n’y a pas le moindre viatique à lui donner pour ses frais de route. Le Premier consul veut connaître la force précise de l’armée;   personne ne peut le renseigner.

 

  • A quoi nous serviraient-ils, il y a eu tant de mutations dont on n’a pu tenir compte.
  • Mais du moins, vous devez avoir l’état de la solde qui nous mènera à notre but ?
  • Nous ne la payons pas !
  • Mais les états des vivres ?
  • Nous ne les nourrissons pas !
  • Mais ceux de l’habillement ?
  • Nous ne les habillons pas ! »

Le 26 décembre 1799, a lieu l’installation du Conseil d’État, le 27 celle du Sénat, le 1er janvier (oui, le Jour de l'An) celles du Tribunat  et du Corps législatif.

Le 13 février 1800 est créée la Banque de France:  Elle recevra son statut définitif, après six ans d’expériences diverses, par la loi du  22 avril 1806. La France avait besoin d’un papier monnaie admis par tous. L’État devait pouvoir s’appuyer sur un établissement financier puissant, capable d’assurer des avances au Trésor et même éventuellement des prêts. Le 6 janvier 1800, des banquiers dont Lecoulteux et Perregaux, appuyés par le Conseiller d’État Cretet, présentèrent au Premier consul le projet d’une banque qui pratiquerait l’escompte, le dépôt et l’émission de billets à vue ou à ordre, sous le contrôle du gouvernement. Bonaparte encouragea vivement la réalisation du projet. Déjà en août 1800, la banque fut capable de payer en numéraire les rentes et pensions de l’État. En 1801, elle était en mesure d’accorder des avances au Trésor.

Le 17 février 1800, les préfets reçoivent leur statut. En province, comme à Paris, l’administration était dans un état de gâchis moral et matériel affreux, parfois sous la coupe d’illettrés. « Le cantonnier Michu, directeur des ponts et chaussées, le braconnier Barzic, président du tribunal etc… ». Bonaparte va redresser la situation en un tourne main. Il place un préfet choisi pour sa compétence à la tête de chaque département. « J’aime les honnêtes gens de toutes les couleurs », disait-il. Le 11 mars 1800, il leur adresse une circulaire, non pas pour leur promettre des richesses ou des vacances dorées, mais pour leur demander de consacrer toute leur énergie au service du redressement de la France. « Cette place vous impose des devoirs étendus, mais elle vous offre dans l’avenir une grande récompense;  vous êtes appelé à seconder le gouvernement dans le noble dessin de restituer à la France son antique splendeur, d’y ranimer ce qu’elle a produit de grand et de généreux, et d’asseoir enfin ce magnifique édifice sur les bases inébranlables de la liberté et de l’égalité ».

De janvier à avril 1800, Bonaparte lance toute une série de projets que nous verrons au moment de leur aboutissement, ainsi les codes (civil, de commerce,  d’instruction criminelle, pénal et de procédure civile), l’Université napoléonienne, la liberté des différents cultes religieux, La Légion d’Honneur, la Bourse, la Cour des comptes, les grands travaux ( routes, canaux, ports), les travaux d’urbanisme etc… etc…

Son activité sera interrompue en  mai et juin, car il devra se rendre en Italie pour vaincre les Autrichiens sur le point d’envahir la France en vue de remettre sur le trône le gros Louis XVIII. (que les Flamands appelaient Louis die zweet, c’est-à-dire le transpirant).

 

***

 

Retour à la page de présentation de la vie de Napoléon