Chapitre 15

Bonaparte Premier Consul

 

Bonaparte Premier Consul

 

Voyons d’abord dans quelles conditions, la France fut confiée à Bonaparte. On a l’habitude de dire qu’il a pris le pouvoir en organisant le coup d’état du 18 brumaire ( 9-10 novembre 1799). Ceci est totalement faux; c’est l’abbé Sieyès, membre du Directoire, qui a organisé le coup d’état. Il est d’ailleurs absurde et farfelu de penser que Napoléon, débarquant d’Égypte et arrivant à Paris le 17 octobre 1799, pratiquement seul et sans beaucoup d’amis dans la capitale, aurait pu mener à bien, en trois semaines, le coup d’État qui allait sauver la République et la France.

 

Sieyès savait que l’instauration d’un exécutif à poigne était une absolue nécessité pour sortir la France de l’abîme où l’avaient plongée dix ans de Révolution. L’administration était sans règles, il n’y avait plus un sou dans les caisses, la justice était en perdition, l’enseignement inexistant, la guerre civile se poursuivait en Vendée et en Bretagne et la deuxième coalition menaçait les frontières;  partout régnait l’insécurité:  des bandes de casseurs, de voleurs, de violeurs terrorisaient les villes et les campagnes et leurs crimes restaient impunis. Les mœurs étaient tombées au plus bas niveau de la décadence;  Paris était devenu une sorte de Sodome où les pervers, jusqu’au plus haut niveau de la classe sociale, affichaient fièrement leurs vices et leur dépravation.

 

Le Directoire, où il siégeait avec Barras, Ducos, Gohier et Moulin, à cause de ses divisions, était incapable de prendre les décisions urgentes qui s’imposaient. Cette impuissance était aggravée par le fait qu’il n’était plus possible de gouverner avec le Conseil des cinq cents. Le Directoire n’y  était pas soutenu par la majorité des députés.

 

Sieyès avait donc décidé de changer la Constitution, ce qui ne pouvait se faire que par un coup d’État, qu’il mijotait depuis plusieurs mois. Il voulait remplacer le Directoire par un Consulat composé d’un chef, le Premier Consul, et de deux adjoints, l’un pour les affaires intérieures, l’autre pour la défense des frontières. C’est ici qu’il lui fallait un général car, bien entendu, il se voyait lui-même Premier consul. Son choix pour son « épée », comme il disait, s’était porté sur le général Joubert mais celui-ci avait été tué à la bataille de Novi, en Italie, le 15 août 1799.

 

Mais voyons le déroulement des évènements depuis le débarquement de Napoléon  à Fréjus-Saint Raphael le 9 octobre 1799.

 

Le détachement en provenance d’Égypte ne fut pas astreint à subir la quarantaine, bien que nul n’ignorât que la peste avait frappé là-bas une partie de l’armée. La population, dans son enthousiasme du retour de Bonaparte, s’écriait : « Plutôt une peste hypothétique que la certitude de l’occupation prochaine par les Autrichiens ».

 

Tout au long de la route jusqu’à Paris, les habitants des campagnes et des villes accouraient pour le voir, pour l’acclamer : « Vive Bonaparte, vive notre sauveur, vive le sauveur de la patrie ». Certains lui  recommandaient de soutenir et de faire triompher leur propre parti, auquel cas il répondait invariablement:  « Je ne serai jamais d’aucune coterie, car je suis pour l’union de tous, je suis du grand parti du peuple français ».

 

Son  intention était effectivement d’offrir ses services pour participer activement au sursaut qui rendrait à la nation, sa vitalité, et aux Français, enthousiasme, goût du travail et joie de vivre. Il savait parfaitement que les Celtes, que les Romains avaient baptisés Gaulois, constituaient la grande masse de la population  et que cette population là avait des qualités exceptionnelles de courage au travail, d’esprit de famille et de probité. Elle était aussi fort attachée à sa religion.

 

« De même qu’il n’y a pas de mauvaises troupes avec de bons chefs, disait-il, il n’y a pas de mauvais peuple avec un bon gouvernement ».  Pour relancer la machine, il suffirait de donner à chacun la possibilité de travailler librement, tout d’abord en rétablissant la sécurité et en supprimant l’exploitation par les gros propriétaires. Il faudrait aussi rétablir la liberté du culte. Bonaparte se sentait capable de mener cette tâche à bien mais, en arrivant à Paris le 17 octobre, il n’avait pas la moindre idée de la manière dont il pourrait éventuellement se rendre utile.

 

En arrivant chez lui, rue de la Victoire, il eut la désagréable surprise de constater que Joséphine n’était pas là. Elle était partie à sa rencontre mais avait pris une route qui n’était pas la bonne. A son retour, Napoléon lui fit de vifs reproches sur son infidélité durant son absence. Il est vrai que Joséphine avait eu des bontés pour un beau capitaine du nom d’Hippolyte  Charles. Mais l’amour triompha et dès le lendemain tout était rentré dans l’ordre.

 

Comme preuve de l’insécurité des routes, on peut aussi signaler que la voiture qui transportait les bagages de Napoléon avait été attaquée et dévalisée ce qui fit dire au mameluk Roustam, que les bédouins français valaient bien les bédouins égyptiens.

 

Le 19 octobre 1799, Bonaparte est invité par le Directoire à faire un compte-rendu de la campagne d’Égypte. L’entrevue dure trois heures et si les Directeurs lui prodiguent quelques félicitations, leur accueil n’a rien de comparable avec la liesse populaire qui accompagne tous ses déplacements. Le 22 octobre, il se rend de nouveau au Luxembourg. Cette fois, le Directoire reçoit l’ensemble des membres de l’Institut. Bonaparte est très sollicité, chacun veut participer à un entretien avec lui;  il évite de courtiser les Directeurs et préfère la compagnie de ses collègues de l’Institut.

 

Le 24 octobre le destin bascule. Sieyès et Ducos arrivent, au petit matin rue de la Victoire. Ils viennent proposer à Bonaparte de les aider à réussir le coup d’État qu’ils estiment indispensable au sauvetage de la France et de la République.  « Il nous faut une nouvelle Constitution, disent-ils, avec un exécutif puissant ». Ceci entre parfaitement dans les vues de Bonaparte qui donne aussitôt son accord. Sieyès précise alors les détails de l’organisation qu’il a prévue, tant pour le coup d’État que pour la Constitution. Bonaparte ne fait aucune objection  et se contente de préciser que le peuple devra être consulté sur la validité de la nouvelle Constitution.

 

Le 8 novembre 1799, Sieyès, après avoir confié à Bonaparte le commandement des troupes de Paris, donna l’ordre aux députés et sénateurs de se réunir le lendemain à Saint-Cloud, sous prétexte de contrer un fallacieux complot jacobin. Le 9, il expédia Barras sous escorte dans sa propriété de campagne et confia au général Moreau la garde à vue de Gohier et Moulin. Sieyès avait aussi manifesté l’intention d’arrêter quarante députés jacobins parmi les plus excités mais Bonaparte sut le convaincre de n’en rien faire, car cela aurait entaché une opération qui ne visait que le salut de la République.

 

À Saint-Cloud les Anciens se réunissent dans le salon de Mars et les Cinq cents dans l’orangerie. L’ouverture de la session des Conseils a lieu le 10 à 13h30. Le député Gaudin, qui est du complot, dépeint la situation catastrophique dans laquelle se trouve le pays et de la nécessité de modifier la Constitution. Aussitôt, le jacobin Delbrel s’élève contre cette proposition et fait circuler une pétition qui demande aux députés de jurer qu'ils  défendront la Constitution. Certains signent, d’autres pas, les discussions et les insultes vont bon train et bientôt l’orangerie est dans le plus grand désordre malgré les appels au calme du président Lucien Bonaparte.

 

À 15h30, le président des anciens, Lemercier, fait avoir qu’il vient de recevoir la démission des trois Directeurs Sieyès, Ducos et Barras.

 

À 16h00, Bonaparte entre dans l’orangerie pour tenter de calmer les esprits et d’en venir à un débat calme et sérieux. Il est accueilli par les vociférations des jacobins. On porte la main sur lui, certains ont cru voir des poignards et alors Sieyès demande à Murat de faire évacuer la salle. Les députés sortent par les portes-fenêtres.

 

À 20h00, Sieyès a réussi à rassembler de nouveau  dans l’orangerie environ trois cents députés. Lucien Bonaparte fait reprendre les travaux. A 23h00, le député Chazal fait une proposition qui est acceptée: « Le Directoire est supprimé et remplacé par un Consulat de trois membres. Les trois consuls provisoires sont Sieyès, Ducos et Bonaparte. Le corps législatif est suspendu jusqu’au 20 février 1800 ».

 

À minuit, les trois consuls prêtèrent serment de fidélité à la souveraineté du peuple après que le président Lucien Bonaparte leur ait déclaré:  « Citoyens consuls, le plus grand peuple de la terre vous confie ses destinées ».

 

Quand les trois consuls se réunirent, le 11 novembre, pour décider des mesures les plus pressantes, il apparut immédiatement que Bonaparte, dans tous les domaines, dominait les débats de la tête et des épaules. Ducos dit à Sieyès:  « Notre règne est fini. L’expérience doit nous éclairer;  nous ne sommes plus en état de commander. Il est clair que la nation doit être commandée par Bonaparte. Vous n’y pouvez rien;  ce choix s’accorde aux dangers;  il n’y a plus aujourd’hui de salut qu’en lui. Nous devons le seconder de tous nos moyens ».

 

Alors c’est Sieyès lui-même qui décida de confier à Bonaparte, les responsabilités de Premier consul. Pour justifier son choix, il dit simplement:  « Il sait tout, il fait tout, il peut tout ». Le peuple fut appelé à se prononcer sur la validité de la nouvelle Constitution et la désignation des consuls. Résultat du vote:  oui 3,011,007, non  1562.

 

Bonaparte, dès sa nomination, se mit à travailler vingt heures par jour, soit cent quarante heures par semaine. Couché à vingt heures, levé à minuit est un régime qu’il s’est imposé durant les cinq premiers mois du Consulat.

 

Et il a fait des miracles qui ne se sont jamais reproduits dans aucun pays du monde. En 1802, la France était de nouveau prospère, en ordre et en paix. Les Français, unis, avaient retrouvé l’enthousiasme, l’espoir, le goût du travail et la joie de vivre. Ce fut l’âge « d’or du consulat ». Napoléon aurait voulu que cette époque dure toujours. Il aurait voulu que toutes les nations de l’Europe et en particulier l’Angleterre et la France travaillent en paix, la main dans la main pour améliorer les conditions de vie des populations.

 

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