Chapitre 14

 

La campagne d’Egypte

 

Napoléon revient en France

 

Victoire à Aboukir

 

14 juillet 1799

Une armée turque débarque à Aboukir

 

18,000 fantassins et cavaliers turcs aux ordres de Mustapha Pacha débarquent à Aboukir, à l’endroit même où Nelson, le 1er août 1798, a détruit la flotte française. Cette armée a été transportée par 60 bateaux escortés par 5 vaisseaux turcs et la flottille britannique du commodore Sidney Smith.

 

Les turcs, appuyés par les boulets anglais, n’ont aucun mal à submerger les 300 Français qui défendent le fort et à s’emparer du château. Les prisonniers sont immédiatement suppliciés comme l’avaient été les émissaires de Jaffa. Mustapha fait remarquer avec satisfaction et arrogance à Mourad Bey qui l’a rejoint :  « Eh bien ! ces Français dont tu n’as pu soutenir la présence, je me montre et les voilà qui fuient devant moi ». Mourad répond :  « Remercie Dieu et le Prophète que les Français se retirent car, s’ils reviennent, tu disparaîtras devant eux comme la poussière devant l’aquilon ».

 

Mustapha hausse les épaules, mais, sur les conseils de Sidney Smith, il ne se précipite pas vers le Caire, comme il en avait l’intention. Il aménage trois lignes successives de tranchées et de parapets pour s’assurer une tête de pont qui, sous la protection des canons de la flotte, devrait s’avérer inexpugnable.

 

25 juillet 1799

Victoire de Napoléon à Aboukir

 

Dès qu’il apprend le débarquement, Napoléon quitte la Caire et se porte avec 6000 fantassins et 1000 cavaliers vers la zone envahie. Le 24 juillet  au  soir, il est au contact et,  à l’aube du 25, sans attendre Kléber qui arrive avec sa division, il lance l’assaut après une bonne  préparation d’artillerie qui entraine une certaine confusion dans une portion de la première ligne de défense. Lannes  se  précipite dans la brèche qu’il élargit par une charge à la baïonnette. Bientôt les Turcs, pris à revers, doivent abandonner la tranchée pour tenter de se regrouper. Ils sont aussitôt chargés par la cavalerie de Murat. Murat empanaché et couvert de dorures qui étincellent au soleil  offre à lui seul un spectacle extraordinaire à la tête de ses cavaliers. Enfoncés, sabrés par des démons superbes, les Ottomans se débandent et cherchent refuge dans la mer. La deuxième ligne, dont le centre occupe le fort, éprouve maintenant les effets terribles de la précision concentrée des canons français. Les lourdes pièces de marine ne  sont d’aucun secours car elle ne peuvent intervenir en  raison de l’imbrication des combattants. Murat, encore lui, se précipite dans une trouée amorcée par une concentration de boulets et écrase au grand galop tout ce qui se trouve devant lui. À l’aile gauche, la 18e demi-brigade contient difficilement une vigoureuse contre-attaque. Les Turcs semblent avoir l’avantage et ils avancent en massacrant systématiquement tous les blessés. Alors, la 69e arrive baïonnette basse. L’ennemi est repoussé et la redoute prise dans la foulée. Lannes fait Mustapha prisonnier avec tout son état-major. Maintenant la panique aux dents vertes s’empare des Turcs qui cherchent à se sauver en toutes directions mais surtout vers la mer ; abandonnant  armes, chaussures, turbans et gandouras, ils cherchent à regagner leurs bâteaux à la nage.

 

Le fort, investi par Menou dès le début de la bataille, se rendra le 2 août. Au total, les Français feront plus de cinq mille prisonniers qui seront fort bien traités. De leur côté, pour l’ensemble de la bataille, ils n’auront à déplorer que 200 tués.

 

Kléber, arrivé sur les lieux, dira à Napoléon : « Mon général, j’ai déjà vu beaucoup de batailles, mais aucune aussi belle et aussi réussie que celle-ci ». Le grand maréchal Bertrand, quant a lui, dira à l’Empereur à Sainte-Hélène :  À Aboukir, c’était la première fois que je me trouvais près de vous dans une bataille. J’avoue que j’ai été stupéfié par certains de vos ordres au point de me demander si j’avais conservé tous mes sens. Ainsi quand vous avez crié à un capitaine : Allons, mon cher Hercule, prenez vingt-cinq hommes et chargez-moi cette canaille. Cette canaille c’était près de mille cavaliers turcs.

 

5 août 1799

Napoléon décide de rentrer en France

 

Après la bataille, Napoléon  dépêche un aide-de-camp auprès de l’amiral turc pour convenir d’une livraison de vivres en faveur des prisonniers. Sydney Smith  fait remettre à cet officier la Gazette française de Francfort en date du 10 juin 1799. Napoléon passe la nuit à lire les nouvelles : Défaites françaises en Allemagne des mains de l’archiduc Charles et  en Italie de celles de Souvarov. Les Autrichiens et les Russes sur le point de rentrer en France et d’y rétablir les Bourbons. Toutes les conquêtes balayées, le Directoire impuissant allant de crise en crise. La République à l’hallali. À l’aube sa décision est prise. Il va rentrer en France. Là-bas il sera certainement plus utile à la patrie et même à l’armée d’Orient. En effet que deviendrait-elle si les Bourbons revenaient au pouvoir ? Ils feraient sans aucun doute cause commune avec les Anglais. Kléber est tout à fait apte à assurer le commandement pendant son absence.

 

Il faut ajouter ici que le Directoire  avait ordonné à Napoléon, en mai 1799, de rentrer pour participer à la défense des frontières. Le message avait été intercepté par les Anglais et n’était jamais parvenu à son destinataire.

 

Rentré au Caire, Napoléon reprend toutes ses activités. Les cheiks et les ulémas ont été vivement impressionnés  par sa victoire éclair sur la puissante armée de Mustapha Pacha. Pour eux et pour tous les Egyptiens, il est maintenant le Sultan Kebir c’est-à-dire le Sultan du feu. Ils se prosternent devant lui en lui jurant une fidélité éternelle. Il rédige des instructions  pour Kléber ; la ligne politique générale mais aussi tous les détails pour la poursuite efficace de l’administration de l’Egypte ; il termine par : en France, mon souci de chaque jour sera d’obtenir des renforcements pour l’armée  d’Egypte. Il établit la liste de ceux qu’il va emmener : Bourrienne, Berthier, Eugène de Beauharnais, Duroc, Marmont, Monge, Berthollet, Vivant Denon, le Mamelouk Roustan et trois cents soldats.

 

23 août – 9 octobre 1799

Retour en France

 

La flottille de retour est composée de deux frégates vénitiennes, la Muiron et la Carrére et de deux avisos, la Revanche et la Fortune. Napoléon a décidé de faire route en suivant de près la côte africaine. Ainsi, en cas de rencontre avec une flotte anglaise, il serait possible de se jeter à terre et de poursuivre la route à pied.

 

Passons la parole à Las Cases dans le Mémorial de Ste-Hélène : « L’amiral Ganteaume m’a souvent raconté le voyage. Cet officier était demeuré au quartier général depuis la destruction de la flotte à Aboukir. Napoléon me demanda d’aller à Alexandrie et d’y armer les frégates vénitiennes qui s’y trouvaient et de le prévenir quand elles seraient prêtes. Ce moment arrivé, le général en chef embarqua  avec ses compagnons sur des canots qui les conduisirent sur les bâtiments. On appareilla le soir même, afin d’avoir disparu au jour devant les croiseurs anglais mouillés à Aboukir. Malheureusement le calme survint qu’on était encore en vue des côtes, et que du haut des mâts, on pouvait distinguer les vaisseaux anglais au mouillage. Dans cette situation, je proposai de rentrer à Alexandrie, mais Napoléon s’y opposa et bientôt on fut assez heureux pour se trouver au large.

 

La traversée fut fort longue et très désagréable ; on s’effraya souvent des Anglais et on était fort agité : Napoléon seul était calme et tranquille. Quand il paraissait sur le pont, c’était de l’air le plus gai, le plus libre, et causant des choses les plus indifférentes.

 

Le sentiment de Napoléon sur les désastres de la France, après la lecture du journal fourni par Sidney Smith, était tel qu'íl ne doutait pas que l’ennemi n’eût franchi les Alpes, et n’occupât déjà plusieurs de nos départements du midi. Aussi quand on approcha de la France, fit-il gouverner sur Port-Vendre. Un coup de vent nous fit rabattre sur la Corse. Alors on entra à Ajaccio, où l’on se procura les nouvelles ». (On sut que Masséna avait repoussé Souvarov et que Brune tenait tête aux Autrichiens).

 

Le baron de Ménéval, secrétaire du premier consul et de l’Empereur a fait un récit de ce séjour à Ajaccio, qui sera pour Napoléon le dernier dans l’île de son enfance : «Le général Bonaparte retenu à Ajaccio par des vents défavorables, trouva les troupes dans un état lamentable. Depuis dix-neuf mois, les soldats n’avaient reçu ni solde ni fournitures d’aucune sorte. Il s’empressa de répartir entre eux tout l’argent dont il disposait, soit quarante mille francs ne gardant pour lui que  seulement ce qui lui était nécessaire pour terminer son voyage jusqu’à Paris ».

 

Le 7 octobre, le vent devint favorable et la flottille mit le cap sur Saint-Raphaël  où elle arriva sans encombre le 9 octobre 1799. Il n’y eut pas de quarantaine et la foule enthousiate qui accueillait Napoléon criait : « Tout bien considéré, nous préférons la peste aux Autrichiens ».

 

 

Conclusions sur le séjour de Napoléon en Egypte

 

Un mot d’abord sur le canal de Suez. Pendant mille ans, de 250 avant JC à 750 de notre ère, un canal réunissait le Nil à la Mer Rouge. Il fut commencé par les pharaons et terminé sous Ptolémée Philadelphe. C’était le canal des Anciens qui fut mis hors d’usage par le calife Abou Gafar el Mansour. Napoléon se montra très intéressé par le rétablissement d’une voie de communication maritime entre la Méditerranée et la Mer Rouge. Il fit de nombreuses reconnaissances avec les ingénieurs et topographes de l’Institut d’Egypte et après avoir admiré les vestiges ensablés de l’ancien canal , il opta pour un tracé direct (sans emprunter le Nil), solution qui fut adoptée par Ferdinand de Lesseps soixante ans plus tard.

 

Passons de nouveau la parole à Las Cases : « La campagne d’Italie montre tout ce que le génie et les conceptions militaires peuvent enfanter de plus brillant et de plus positif ; les vues diplomatiques, les talents administratifs, les mesures législatives, y sont constamment en harmonie avec les prodiges de guerre ; ce qui frappe encore et complète le tableau, c’est l’ascendant subit et irrésistible du jeune général. Eh bien ! tout ce qu’on admire dans la campagne d’Italie se retrouve dans l’expédition d’Egypte. Celui qui observe et qui réfléchit trouve même que tout cela s’y élève encore plus haut, par les difficultés de tout genre qui donnent à cette expédition une physionomie particulière, et requièrent de son chef plus de ressources et de créations ; car ici tout est différent : le climat, le terrain, les habitants, leur religion, leurs moeurs, la manière de combattre, etc.»

 

Napoléon était très populaire. Il avait inspiré un respect spécial pour sa personne ; partout où il paraissait, on se levait en sa présence. Les égards constants qu’il eut pour les cheiks, l’adresse avec laquelle il sut les gagner, en avaient fait le souverain de l’Egypte. Une fois, des arabes étrangers tuèrent un malheureux paysan égyptien. Napoléon fit poursuivre leur caravane à l’effet de punir le crime. Cela se passait devant les grands cheiks qui lui dirent : « Sultan Kebir, vous jouez là un mauvais jeu. Ne vous brouillez pas avec ces gens là. Et pourquoi tant de bruit ? Parce qu’ils ont tué un misérable ? Est-ce qu’il était votre cousin ? » – Il est bien mieux que mon cousin, reprit vivement Napoléon, tous ceux que je gouverne sont mes enfants ; la puissance ne m’a été donnée que pour garantir leur sûreté – Les cheiks, s’inclinant à ces paroles, dirent : « Tu parles comme le prophète ».

 

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