Chapitre 13

 

(Premier semestre 1799)

 

La campagne d’Egypte

 

Soldats de la division Desaix

 

Septembre 1798 – Juin 1799

Desaix pacifie la Haute Egypte

 

Le général Desaix ( 1768 – 1800), âgé de 30 ans en 1798, est certainement, avec le futur maréchal Davout, l’un des deux plus grands chefs militaires, nés nobles et ralliés à la Révolution. En haute Egypte, en plus de ses talents exceptionnels de chef de guerre, il va montrer des qualités d’administrateur qui le placent au niveau de son chef, ce qui n’est pas un mince compliment.

 

Général de division depuis octobre 1793, époque où il servait à l’armée de Sambre-et-Meuse, il vient rendre visite à Bonaparte au château de Mombello en juillet 1797. Les deux hommes, liés par leur amour de la patrie, deviennent les meilleurs amis du monde. Fin août 1798, Napoléon lui confie la mission de poursuivre Mourad Bey qui retraite en remontant le cours du Nil.

 

Ayant quitté Le Caire le 25 août avec trois mille hommes, Desaix progresse prudemment en s’assurant les bonnes grâces des populations lassées de l’oppression tyranique des Mamelouks. Il se montre humain et amical tant et si bien que les Egyptiens ne le reconnaissent bientôt plus que sous le surnom  de Sultan Juste. En conséquence, l’armée française ne connaîtra pas de problèmes de ravitaillement et obtiendra la sécurité de ses arrières et de ses communications.

 

Le 8 octobre, Mourad Bey l’attend à Sediman, à 100 kilomètres au sud du Caire, avec 5,000 cavaliers. Desaix forme deux carrés. Les charges des Mamelouks sont violentes et opiniâtres ;  les cavaliers des sables rivalisent d’ardeur, éperonnent leurs  chevaux agiles et nerveux  pour les jeter sur les vétérans de la campagne d’Italie, qui en ont vu d’autres et ne cèdent pas d’un pouce. Enfin, Desaix et ses généraux en tête, au chant du départ, conduisent  une contre-attaque qui bouscule tout sur son passage. Mourad reprend sa retraite vers le sud. Il aura perdu 600 cavaliers et Desaix 40 hommes.

 

Les trois mois suivants seront consacrés à la pacification de la province du Fayoum. Ensuite l’armée, dont l’effectif a été porté à 4,000 hommes, dont 1000 cavaliers et un groupe de 9 pièces d’artillerie, reprend sa progression vers le sud.

 

Le 22 janvier 1799, à Samhoud, à 500 kilomètres du Caire, nouvelle rencontre avec Mourad, qui dispose maintenant de 14,000 cavaliers. Il a été renforcé par les troupes de Hassan Bey et 2,000 arabes venus de la Mecque. Fidèle à la tactique habituelle face à des masses de cavalerie, Desaix forme trois carrés commandés par Belliard, Friant et Davout. Mourad attaque sans succès Friant puis Belliard. Davout contre-attaque avec la cavalerie et l’artillerie. Les Mamelouks s’enfuient dans toutes les directions ; Mourad abandonne ses troupes et rejoint personnellement l’armée turque en Palestine.

 

Début mars, Desaix atteint Assouan, à 800 kilomètres du Caire. Fin mai, il détache Belliard à Kosseir, le port principal des liaisons avec l’Arabie. Une garnison française y sera établie.

 

Napoléon fera l’éloge de son ami : « Desaix c’est le talent naturel accru par l’éducation et le travail. Il ne respire que l’ambition noble d’entreprendre et de réussir ; c’est un caractère tout-à-fait antique ».

 

Septembre à Décembre 1798

Formation de la 2e coalition contre la France

 

William  Pitt, premier ministre anglais, était un belliciste à tout crin. Quand l’Autriche, vaincue par Bonaparte, avait signé la paix de Campo-Formio, il avait refusé de se rallier au camp de la paix qui aurait permis aux nations de l’Europe de travailler  à l’amélioration des conditions de vie de leurs populations. Il avait, tout au contraire, lancé une grande offensive diplomatique et distribué l’argent à la pelle pour rallumer la guerre. Et il avait réussi. Fin décembre 1798, une 2e coalition des vieilles monarchies, Angleterre, Autriche, Russie et Naples déclare la guerre à la République française. Qui plus est, Pitt obtient un renversement d’alliance de la part de la Turquie qui accepte de se joindre à la coalition et d’attaquer les Français en Egypte.

 

9 au 15 février 1799

Victoire d’El Arish

 

Napoléon, ayant appris qu’une armée turque de 50,000 hommes vient de Syrie pour l’attaquer, décide de se porter à sa rencontre. Le 9 février, à El Arish, l’avant-garde de Reynier se heurte à 1,200 fantassins et 600 cavaliers qui s’appuient sur un château fortifié. Le village est enlevé mais le château résiste. Le 14, Kléber investit le fort et obtient la capitulation de la garnison.

 

7 mars 1799

Prise de Jaffa

 

Le 4 mars, les Français arrivent devant Jaffa qui est, sur une colline, une ville fortifiée défendue par 3,000 hommes. Tout en commençant les travaux de siège, Napoléon rédige un message pour le commandant de la place : « Pour éviter de grands malheurs  à votre ville, je vous demande de la rendre pacifiquement. Dieu est bon et généreux et nous respectons ses commandements. Si vous refusez ma proposition vous serez anéantis. Signé - Napoléon Bonaparte »

 

Le capitaine aide-de-camp se présente devant une porte de l’enceinte avec quatre cavaliers d’escorte. La porte s’ouvre et la délégation, messagère de paix, pénètre à l’intérieur. Quelques minutes plus tard, cinq têtes sanguinolentes sont promenées au bout de piques sur les murailles et, en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’avant d’être décapités les hommes ont subi les plus odieuses des tortures : ils portent dans la bouche les preuves de leur émasculation.

 

Les Français, depuis la tranchée, ont vu le spectacle. Inutile de préciser que leur assaut sera d’une extrême efficacité sous le coup d’un tel acte de barbarie. La ville sera enlevée en un tournemain et  les 1,800 prisonniers survivants seront regroupés sur la plage sans ménagement.

 

Ici se situe l’événement qui depuis a fait couler beaucoup d’encre et que les ennemis de Napoléon continuent à exploiter pour alimenter leurs calomnies contre sa mémoire. Il s’agit de l’élimination de ces prisonniers. Napoléon n’avait aucune possibilité de les nourrir. Leur rendre la liberté, c’était les retrouver immédiatement dans les rangs ennemis déjà très supérieurs en nombre. Rappelons-nous la réflexion de Stendhal : « Un chef militaire doit prendre la décision de sacrifier quatre ennemis si cela peut sauver la vie de trois de ses soldats ». Napoléon, bien à contre-cœur, pris donc la décision qui s’imposait à lui. Mais il y mit des formes . Ainsi, il permit aux cinq cents prisonniers d’origine égyptienne de regagner librement les rivages du Nil. Les autres furent acculés à la mer, ce qui permit à un grand nombre d’avoir la vie sauve en nageant vers des rochers où ils attendirent le départ des Français. Le grand Sir Winston Churchill n’a pas pris autant de gants lorsque, le 3 juillet 1940 à Mers-El-Kebir, il a froidement assassiné 1,700 marins français qui étaient, non pas ses ennemis mais ses alliés.

 

Saint-Jean d'Acre

 

18 mars au 20 mai 1799

Echec devant Saint-Jean d’Acre

 

Les Français atteignent la place forte de Saint-Jean-d’Acre le 18 mars. La  forteresse est, en titre, aux ordres de Djezzar Pacha, mais en réalité la défense est principalement assurée par le commodore Sidney Smith avec plusieurs vaisseaux anglais et le traitre français Antoine de Phélippeaux qui a aménagé une deuxième ligne de fortifications à l’intérieur de l’enceinte. Ce Phélippeaux avait été le condisciple de Napoléon à l’école militaire de Paris en 1785. Emigré en 1791, il sert avec le duc d’Enghien dans l’armée de Condé et tue des  soldats français en 1792 à Valmy et à Jemmapes. Ensuite, il s’infiltre en France pour organiser en 1795 une insurrection dans le Berry. Arrêté il est conduit à Bourges d’où il s’évade. Il se rend à Paris et organise l’évasion de Sydney Smith de la prison du temple. Ensemble, ils gagnent l’Angleterre, puis Constantinople avant de rejoindre, au début mars 1799, Djazzar Pacha à Saint-Jean-d’Acre.

 

La flottille française partie de Damiette avec les gros canons de siège et les vivres a été prise par les Anglais. Le 28 mars, un premier assaut échoue. Les 30 mars et 7 avril des sorties des assiégés sont facilement repoussées. Les Français sont maintenant menacés par une armée turque qui arrive par voie de terre. Napoléon envoie Junot en reconnaissance avec 500 cavaliers et méharistes – Napoléon en a formé des escadrons et lui-même se déplace souvent à dos de dromadaire qui est le seul animal capable de parcourir 60 kilomètres par jour dans le désert, sans eau ni nourriture. Le 13 avril, Junot attaque un détachement de cavaliers près de Nazareth, et fournit des renseignements sur les mouvements de l’ennemi. Le 15 avril, Kléber est envoyé en renfort avec 1,500 hommes. Il disperse 4,500 Turcs près de Cana et arrive au contact du gros de l’armée du pacha de Damas, Abdallah. Le 16 au matin, Kéber avec 2,000 hommes, se trouve face à 25,000 cavaliers. Il forme deux carrés commandés par Junot et Verdier qui résistent vigoureusement aux assauts répétés des masses de cavalerie. Dans l’après midi, alors que la situation devient critique, Napoléon arrive avec les 2,000 hommes de la division Bon et 200 cavaliers. Immédiatement attaqué, il forme deux carrés d’infanterie, commandés par Vial et Rampon et un carré de cavalerie, puis il lance Rampon sur le flanc des Turcs qui attaquent Kléber, tandis que Vial se porte sur les derrières de l’ennemi. Kléber contre attaque à son tour, enfonce la cavalerie turque et la rejette dans le plus grand désordre vers le Jourdain et le Mont Thabor qui laissera son nom à une belle victoire gagnée à un contre six.

 

De retour à Acre, Napoléon lance un nouvel assaut le 24 avril. Il échoue. Le général Caffarelli, commandant du génie de l’armée d’Orient, a le coude  déchiqueté par une balle. Il faut l’amputer du bras droit, lui qui avait déjà perdu la jambe gauche emportée par un boulet le 27 novembre 1797, alors qu’il servait sous Kléber dans l’armée de Sambre-et-Meuse. Encore un homme exceptionnel que ce Louis-Marie-Joseph-Maximillien Caffarelli du Falga, né le 13 février 1756 au château du Falga ( Haute-Garonne). Aîné de dix enfants, il refusa d’user de son droit d’aînesse pour s’adjuger la plus grande partie des biens de ses parents. Il fit dix parts égales. Il continua à se battre pour la patrie avec une jambe de bois. En Egypte, il était connu et adoré par l’ensemble de l’armée. Les soldats aimaient répéter : « Caffa se moque bien de ce qui arrivera ; il est toujours sûr d’avoir un pied en France ». C’était aussi un  philosophe qui avait été élu le 13 février 1796 à l’Institut dans la classe des sciences morales et politiques. Il fit partie de la commission chargée de rédiger les règlements de l’Institut d’Egypte et accompagna Napoléon dans les reconnaissances qui aboutirent au tracé du canal de Suez. Après sa seconde  amputation, malgré ses souffrances, il ne pensait qu’à s’entraîner à écrire de la main gauche et à trouver les artifices qui lui permettraient de continuer à servir avec seulement un bras et une jambe. Hélas ! la gangrène apparut et il fut emporté par la fiévre.

Napoléon écrivit dans l’ordre du jour : « Le général Caffarelli emporte au tombeau les regrets universels ; l’armée perd un de ses chefs les plus braves, l’Egypte un de ses législateurs, la France un de ses meilleurs citoyens et la science un savant célèbre ».

 

Au cours d’un nouvel assaut, le 7 mai, les Français passent les murs d’enceinte et s’emparent de la grosse tour qui domine les remparts. Le 8, Lannes pénètre dans la place mais se heurte à la ligne intérieure des fortifications aménagées par Phélippeaux. Le général Rambaud est tué et Lannes blessé. Le 10 mai, Kléber  échoue dans une ultime tentative. Le 17 mai Napoléon décide d’abandonner le siège et de rentrer en Egypte. Le 24, il est de retour à Jaffa où, méprisant les risques de contagion, sous les regards horrifiés de son Etat-Major, il embrasse des soldats atteints de la peste. Le 14 juin 1799, Napoléon est de retour au Caire.

 

L’échec devant Saint-Jean-d’Acre a eu des conséquences néfastes énormes sur les évènements qui déchirent le Moyen-Orient depuis deux siècles. En effet, Napoléon avait déjà rédigé une proclamation qui établissait un état d’Israël et tracé ses frontières avec l’état palestinien. Autrement dit, c’est  Antoine de Phélippeaux qui est le principal responsable des déchirements actuels dans la région et … bien au-delà. Sa trahison ne lui a pas porté chance, car il a été emporté par la peste  en quelques jours.

 

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