Chapitre 12

 

(Année 1798)

 

La campagne d’Égypte

 

19 mai 1798

L’armée d’Orient part de Toulon

 

Le secret a été bien gardé sur la destination  de cette « armada » de 280 bâteaux qui transporte 54,000 hommes de troupes et 800 chevaux. Les Anglais sont persuadés qu’elle est destinée à un débarquement sur leurs côtes. Napoléon se trouve à bord de l’Orient, le navire de l’amiral Brueys. De nombreux généraux déjà fameux ou qui vont le devenir sont de l’expédition : Kléber, Desaix, Berthier, Bessières, Belliard, Bon, Davout, Duroc, Friant, Lannes, Caffarelli, Marmont, Dommartin, Menou, Reynier, Dumas, Murat.

 

Des savants dont Gaspard Monge, Berthollet, Geoffroy Saint Hilaire, constituent tout un corps de scientifiques, d’administrateurs, de juristes, d’archéologues, d’ingénieurs et d’artistes qui sera en mesure d’organiser la vie du pays et de mettre en valeur les richesses qui dorment  depuis des millénaires dans les terres  des Pharaons.

 

Mais quelle partie de pocker jouée par le Directoire ! La flotte de l’amiral Nelson, infiniment supérieure, croise au large de Toulon et n’a qu’un seul objectif qui est d’envoyer par le fond tout ce beau monde. Et il avait neuf chances sur dix de réussir. Ce n’est qu’une succession d’erreurs et de maladresses tout à fait inhabituelles chez Nelson qui  a permis  à Napoléon d’atteindre l’Egypte. Pendant quarante jours de poursuite et de recherches en mer, Nelson a été incapable  de trouver une immense flotte  de  280 voiliers voguant groupée et en ligne directe vers la Crête puis l’Egypte sur une mer au contours limités comme l’est la Méditerranée de l’est. Comprenne qui pourra.

 

Malte : l'île de Gozzo où débarquèrent les troupes de Reynier

 

11 juin 1798

Prise de Malte

 

Ferdinand de Himpech, grand maître de l’ordre de Malte, refuse de laisser les navires français se ravitailler en eau. Il rend ainsi un grand service à Napoléon qui a maintenant un excellent prétexte pour s’emparer de l’île dont il a le plus grand besoin pour assurer ses communications ultérieures avec la France. La fameuse 9e demi-brigade, qui s’est déjà illustrée en Italie, escalade les pentes fortifiées de l’île de Gozo au chant du départ :

 

    La République nous appelle

    Sachons vaincre ou sachons mourir.

    Un Français doit vivre pour elle,

    Pour elle, un Français doit mourir.

               

    La victoire en chantant nous ouvre la barrière

    La liberté guide nos pas

    Et du Nord au Midi la trompette guerrière

    A sonné l’heure des combats.

     

Cette 9e demi-brigade d’infanterie va ensuite écrire en lettres d’or dans la soie de son drapeau  Austerlitz – Wagram – La Moscowa – Solférino – Verdun – L’Ailette . En Algérie, le 9e Régiment de Chasseurs Parachutistes, héritier de ses traditions va assurer la pérennité de la valeur, du courage et de l’esprit de chevalerie inculqué par Napoléon au soldat français. Le 29 avril 1958, au cœur de la bataille  de  Souk-Ahras, qui fut la plus grande bataille rangée de toute la guerre, une de ses compagnies, composée de jeunes appelés du contingent, va tailler en pièces, à un contre quatre, le 4e Faïlek, dit bataillon de choc de l’armée de libération nationale algérienne, qui venait de submerger une unité amie et de massacrer tous les prisonniers, valides et blessés. Fidèles aux traditions séculaires, les jeunes Français ne massacreront pas leurs prisonniers ; bien que connaissant leur comportement criminel, ils les évacueront par hélicoptère sur l’hôpital de Souk-Ahras.

 

Après vingt-quatre heures de réflexion, Hompesch remet les clés de la forteresse. Sans perdre une minute, dans la grande salle d’honneur de l’ordre de Malte, Napoléon rédige, en seize chapitres, une nouvelle constitution qui réforme toute l’administration de l’île. Le premier chapitre débute par : « Tous les habitants de l’île de Malte deviennent citoyens français… ». Il est bouleversé par l’état misérable des deux mille esclaves musulmans qu’il trouve enfermés dans un bagne. Il les libère aussitôt. Il laisse libres les chevaliers de partir pour la destination de leur choix ; la plupart des Français choisissent de le suivre dans l’expédition d’Egypte.

 

Le 19 juin, après avoir installé une garnison en mesure de défendre l’île contre une attaque anglaise, le convoi reprend sa progression. On longe la Grèce puis la Crête. Napoléon rédige une proclamation : Soldats ! celui qui viole est un monstre, celui qui pille nous déshonore. Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce seront énormes. Nous ferons des marches fatigantes ; nous livrerons plusieurs combats. Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont musulmans et leur premier article de foi est « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ». Ne les contredisez pas ; ayez des égards pour leurs imans comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques ; respectez les mosquées comme vous avez respecté les églises et les synagogues.

 

Prise d'Alexandrie - juillet 1798

 

2 juillet 1798

Prise d’Alexandrie

 

Le 1er juillet, bien que le vent soit fort et la mer formée, on débarque dans l’anse du Marabout à 15 kms à l’est d’Alexandrie. En titre, l’Egypte appartient aux Turcs du Sultan Selim III, mais en fait elle est asservie sous le joug des Mamelouks, descendants d’esclaves circassiens aux ordres de Mourad Bey et d’Ibrahim Bey.

 

Fidèle à ses habitudes, Napoléon ne perd pas une minute. Après une marche de nuit, il attaque à l’aube du 2 juillet la ville  fortifiée d’Alexandrie. Menou prend le fort triangulaire pendant que Kléber et Bon forcent les entrées de la ville. A midi la place est prise. Napoléon rédige une adresse qui sera traduite dans toutes les langues parlées en Egypte et lue aux populations : « Les Français respectent Allah. Ils ne font  la guerre ni à la Turquie souveraine ni aux Egyptiens ; ils sont seulement venus vous débarrasser de la tyrannie des Mamelouks et vous rendre la liberté, la prospérité et le bonheur ».

 

13 juillet 1798

Victoire de Chebreiss à mi-distance entre Alexandrie et Le Caire

 

Dès le 3 juillet, alors que Napoléon commence sa marche vers Le Caire au travers du désert  du Damanhour, Mourad Bey quitte la capitale avec sa redoutable cavalerie pour lui barrer la route. La marche dans le désert est épuisante surtout que s’est levé le Khamsin, ce vent du sud chaud et chargé de sable et de poussières dont les frères sont  le Sirocco en Algérie et le Chergui au Maroc. Heureusement, le 10 juillet on rejoint la rive du Nil et l’on peut poursuivre la route dans de meilleures conditions de front avec une flotille de plusieurs dizaines de chaloupes et de grosses barques qui transportent eau, vivres, munitions et quelques pièces d’artillerie. C’est le 13 juillet, sur la rive gauche du Nil, que se déroule le premier grand combat de la campagne.  Mourad Bey, cimeterre haut, charge à la tête de 4,000 cavaliers enturbannés. Mais Napoléon, largement éclairé, a eu tout le temps de préparer sa réception. Mourad se heurte à des carrés de division sur lesquels  il n’a aucune prise. Ses assauts-fantasias sont repoussés avec de lourdes pertes et il doit bientôt sonner  l’oliphant de la retraite.

 

21 juillet 1798

Victoire des Pyramides

 

Le 21 juillet, l’armée française arrive face au Caire, sur la rive gauche du Nil, à  quelques kilomètres au nord des pyramides de Gizeh.  Napoléon, toujours parfaitement renseigné par son réseau d’éclaireurs, sait qu’il est attendu par une forte cavalerie Mamelouk. Il prend en conséquence la formation en carrés de division  dont l’ensemble forme un large cercle qui affleure le fleuve. Les carrés sont commandés par Desaix, Reynier, Dugua, Menou, Bon et Rampon. Mourad Bey commande cette fois à plus de 6,000 cavaliers et il s’appuie sur le fort d’Embubeth défendu par 1,500 janissaires. Il dispose aussi des chaloupes-canonnières d’Ibrahim Bey.

 

Au briefing préparatoire à la bataille, Napoléon avait dit à ses officiers : « Souvenez-vous que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ».

 

Mourad Bey, avec la quasi-totalité de ses cavaliers, se précipite sur les carrés de Reynier et Desaix. Il est repoussé et perd plusieurs centaines des siens. Bon et Rampon attaquent les retranchements d’Embubeth et les emportent. Maintenant la contre-attaque est générale et les Mamelouks, acculés au Nil, s’enfuient en se jetant dans l’eau qui les emporte. En trois heures de combat, Mourad a perdu 2,000 hommes. Il se sauve vers la Haute-Egypte. Ibrahim, qui n'est pas intervenu dans la bataille choisit de retraiter vers le Sinaï.

 

24 Juillet 1798

Napoléon entre au Caire

 

On ne peut parler d’une entrée triomphale comme ce fut le cas à Milan ; la culture musulmane est bien différente de celle  des Italiens, en particulier en ce qui concerne les femmes dont on ne voit pas les visages. Cependant les cheiks et les ulémas reconnaissent sincèrement la nouvelle autorité. Napoléon s’installe dans le palais de Mourad Bey et commence aussitôt à dicter directives et décrets pour administrer Le Caire et les provinces . Bientôt il sera reconnu par les arabes comme le grand sultan magnanime.

 

1er- 2 août 1798

Nelson détruit la flotte  française à Aboukir

 

Après deux mois et demi de vaines recherches, Nelson va enfin trouver la flotte qui s’est mise au mouillage dans la rade d’Aboukir. L’amiral Brueys, sachant qu’il allait être attaqué avait choisi cette position car il pensait que ses équipages réduits et peu expérimentés avaient de meilleures chances dans la rade qu’en pleine mer. Napoléon, avec son grand bon sens habituel, pressentant que Brueys ne pourrait résister à Nelson, lui avait dépêché une estafette avec l’ordre de se réfugier à Corfou qui était possession française. Hélas ! le capitaine porteur de la missive fut intercepté et tué en cours de route.

 

Le 1er août, à 18 heures, Nelson, avec une audace remarquable, pénètre dans la rade dont il ne connaît pas les hauts-fonds. Son navire chef de file, le Culloden s’échoue sur un banc de sable, mais aucune importance, il servira de balise pour les autres qui se glissent de part et d’autre de la colonne des quatorze vaisseaux français qui sont bientôt pris entre deux feux. La lutte est ardente et se prolonge dans la nuit. Les Anglais qui ont une grande supériorité dans la qualité de leurs vaisseaux et la valeur de leurs équipages, disposent de plus d’une arme redoutable que n’ont pas les Français : la caronade. Ce canon court crache à mitraille et massacre les marins à découvert sur les ponts.

 

Les actes d’héroïsme se multiplient. Brueys est tué à sa troisième blessure avant que n’explose son grand vaisseau amiral, L’Orient, ravagé par un incendie. Dupetit-Thouars, commandant du Tonnant, les jambes arrachées se fait placer dans un baril de son pour commander le combat jusqu’à la minute de sa mort. Le bilan est catastrophique pour les Français ; seuls deux frégates mises à la voile par Decrès, La Diane et La Justice, et deux vaisseaux, Le Guillaume Tell et le Généreux, aux ordres de l’amiral Villeneuve, parviendront à s’échapper Les Anglais auront trois vaisseaux sévèrement endommagés, Le Bellerophon, Le Majestic et le Vanguard qui ne pourront reprendre du service qu’après plusieurs mois de réparations. Les pertes humaines sont de 1,700 tués et 1,500 blessés français pour 300 tués et 800 blessés anglais.

 

 Seule et maigre consolation pour les Français, le Généreux s’empare, au sud de la Crête, du Leander envoyé par Nelson vers l’Angleterre pour y porter les trophées de sa victoire.

 

Quand Napoléon apprendra le désastre d’Aboukir, il réunira ses officiers pour leur dire : « Vous vous trouvez bien dans ce pays, cela est heureux car nous n’avons plus de flotte pour nous ramener en Europe. Nous sommes maintenant dans l’obligation de faire de grandes choses, nous les ferons. Eh puis !  souvenez-vous que les voies de terre nous restent ouvertes dans toutes les directions ».

 

22 août 1798

Fondation de l’Institut d’Egypte

 

L’institut, sous la présidence de Monge, participe à l’organisation et au développement du pays. Il fait construire des moulins et des fours, des routes, des canaux et règle les problèmes d’approvisionnement du Caire qui est une ville de 300,000 habitants. Il fait reconnaître le tracé du futur canal de Suez. La découverte de la pierre de Rosette permettra plus tard à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes. Des études approfondies sont faites en archéologie, botanique, géologie et zoologie. Grâce aux contacts amicaux maintenus par la suite entre les savants  égyptiens et français, le sultan Mohammed Ali enverra chaque année en France à partir de 1826, des étudiants pour y poursuivre des études supérieures. Cela vaudra aussi à la France de recevoir en cadeau en 1836, le splendide obélisque de Louxor qui se dresse fíèrement, à Paris, au centre de la place de la Concorde en rappel des services rendus par Napoléon au peuple égyptien.

 

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