Chapitre 11

 

(Avril 1797 – Avril 1798)

 

De Leoben au départ pour l’Egypte

 

Les Français entrent dans Venise

 

18 avril 1797

Préliminaires de Leoben

 

Les plénipotentiaires autrichiens avaient écrit en tête du projet de traité qu’ils présentaient à Napoléon que l’empereur François reconnaissait la république française, ce qu’il avait toujours refusé jusque là. Pour lui, le royaume de France avait continué à exister et la république n’était qu’un intermède provisoire et totalement illégitime. « Effacez, dit Napoléon, l’existence de la république est aussi visible que le soleil ; un pareil article ne pourrait convenir qu’à des aveugles ; nous sommes maîtres chez nous et nous pouvons choisir le gouvernement qui nous plait, sans que personne y trouve à redire »

 

A Leoben, Napoléon était installé chez l’évêque et on était dans la semaine sainte. Les cérémonies religieuses s’effectuèrent dans la plus grande solennité au milieu d’une armée française parfaitement respectueuse  des offices et des processions. La population en fut bouleversée d’étonnement, d’émotion et de reconnaissance ; on lui avait tellement dit que les Français massacraient les prêtres et brûlaient les églises.

 

Dans les préliminaires, Napoléon obtenait pour la France la rive gauche du Rhin. En ce qui concerne l’Italie, il avait jeté les bases de la création d’une république Cisalpine réunissant la Lombardie, Modène, Bergame, Crémone, Ferrarre, Bologne et la Romagne, qui serait une amie et un bouclier  en échange de compensations données à l’Autriche au détriment de la « Sérénissime ». Mais ceci faisait l’objet d’une clause secrète qui ne serait définitivement signée qu’après accords à conclure ultérieurement entre diplomates français, autrichiens et vénitiens.

 

Mai 1797

La fin de la dictature à Venise

 

Avant de s’engager dans les Alpes pour faire face à l’archiduc Charles, Napoléon avait tenté d’obtenir le soutien des oligarques de Venise. Il avait proposé au procurateur Pezzaro une alliance entre la France et Venise contre l’Autriche. Venise refusa car elle  pensait que la toute puissante Autriche finirait par venir à bout  du  « petit Corse ». Non seulement elle ne respecta pas une certaine neutralité mais, dès que Napoléon se fut engagé vers le Tagliamento, elle  fomenta des soulèvements de paysans qui massacrèrent les Français isolés. Prétextant de difficultés internes entre ses populations de la terre ferme et celles  de  la  lagune, elle dépêcha, soi-disant pour rétablir l’ordre, des régiments d’esclavons aux ordres du général Fioraventi.  Ces régiments soutinrent les assassins et participèrent aux crimes. Ainsi à Vérone, tous les Français que l’on trouva dans les rues furent massacrés et on égorgea les malades et les blessés dans les hôpitaux. À Venise même, un bateau de guerre français, poursuivi par la flotte autrichienne, cherchait refuge dans le port. Les batteries vénitiennes ouvrirent le feu et tuèrent le capitaine et une partie de l’équipage. Les survivants qui avaient pu gagner les quais à la nage, furent massacrés avec la dernière sauvagerie.

 

Napoléon ne pouvait laisser ces crimes impunis. Le 30 avril, à peine de retour de Leoben, il refusa de recevoir les représentants des oligarques qui s’apercevaient, un peu tard, qu'íls avaient joué une très mauvaise carte, et marcha sur Palmove qu’il occupa le 2 mai. Le 7 mai il arrivait à Mestre et demandait la capitulation sans conditions. Le doge réunit le gouvernement, c’est-à-dire les six conseillers, les trois procureurs, les six grand-sages, les cinq sages de la terre ferme, les cinq sages des ordres, les onze sages du Conseil et les trois avocadors. Les discussions furent agitées. Tenterait-on de corrompre Bonaparte par une fortune colossale ?; c’était une solution qui avait souvent marché au cours des siècles. Mais on savait aussi  que Bonaparte était incorruptible et il restait donc à admettre  l’inévitable, à capituler, à disparaître. Le 12 mai, le Grand Conseil abdiqua sa souveraineté par 512 suffrages contre 17. Le 14 mai, l’armée française entrait dans Venise et campait sur la place Saint-Marc.

 

Passons  la  parole à Stendhal : « Napoléon se conduisit avec Venise comme il avait fait avec le pape, avec Naples, avec le roi de Sardaigne ; c’est-à-dire qu’il fit tout au monde pour obtenir la paix. L’aristocratie fit tout au monde pour se perdre et elle  y  réussit … la conduite du général français fut parfaitement légitime. Il fit tout ce qui était humainement possible pour sauver Venise, mais il eut affaire à de trop rudes imbéciles. »

 

Nota : La très belle  statue de marbre de Napoléon, d’une hauteur de 2,50 mètres, réalisée en 1811 par le sculpteur Domenico Banti, est de retour à Venise en cette  année 2002. Elle  a  retrouvé la place Saint-Marc d’où elle avait été enlevée en 1814, quand les Autrichiens s’étaient emparé de la ville. Après avoir passé  de  collectionneur en collectionneur, elle vient d’être acquise pour 300,000 dollars US par le comité de sauvegarde de Venise. Le  maire Paolo Costa s’est déclaré très heureux de cet achat : « La statue de Napoléon représente une part importante de l’histoire de Venise ».

 

Juin à novembre 1797

Napoléon  dirige toute l’Italie

 

Napoléon s’est installé  au  château de Mombello à quelques kilomètres de Milan. Dans cette magnifique demeure, où Joséphine est une parfaite maîtresse de maison, distinguée et élégante, il reçoit beaucoup. En fait, il dirige toute l’Italie. Tout d’abord, en commandes directes, il organise la république cisalpine qu’íl vient de créer. Il lui donne une constitution  et des  institutions solides qui sont un avant-goût de ce qu’il va réaliser en France, quand il sera devenu Premier Consul. Il dicte aussi  sa loi à Gênes qui, rappelons-le, a imposé sa domination à la Corse jusqu’en 1768. Il fait des recommandations écoutées et suivies au pape, au roi de Naples, au roi de Sardaigne et Piémont, ainsi qu’à tous les autres états de la péninsule. Il gouverne, il gère. Tout passe  par lui. « Pour le bonheur du peuple, il faut en Italie une unité de pensée militaire, diplomatique et financière » avait-il écrit au Directoire. Il donne  des fêtes, les diplomates étrangers l’entourent et les écrivains, les intellectuels, les poètes de toute l’Italie adulent le sauveur, le libérateur, l’homme  providentiel qui rétablit l’ordre, la paix et la prospérité.

 

4 septembre 1797

Tentative de coup d’état royaliste à Paris (18 fructidor)

 

Les élections avaient amené une majorité royaliste au Sénat et à l’assemblée des cinq cents. D’autre part, deux directeurs sur cinq étaient eux aussi partisans du retour du roi. En cette  première cohabitation la survie de la république ne tenait plus qu’à un fil, un fil que les « jacobins blancs », c’est-à-dire les ultras royalistes, comptaient bien trancher. Pour ce faire, il avaient obtenu l’accord du général Pichegru, fait monter à Paris un grand nombre de chouans et armé  leurs partisans. Pour sauver la république, le Directoire ne pouvait s’appuyer que sur les généraux Hoche et Bonaparte. Ce dernier avait saisi sur un agent royaliste, le comte Louis-Alexandre d’Antraigues des papiers qui prouvaient que les députés monarchistes étaient sur le point de passer  à l’action avec le soutien des Princes et l’argent anglais. Il envoya le général Augereau à Paris, où il reçut le commandement de la division militaire de Paris, et écrivit au Directoire :  «Si vous avez besoin de forces, faites venir les armées ». Puis Napoléon harangua ses troupes à l’occasion des cérémonies du 14 juillet :  « Des montagnes nous séparent du sol de la patrie. Vous les franchiriez avec la rapidité de l’aigle pour maintenir la Constitution, défendre la liberté et protéger le gouvernement et les républicains ». Comme  Hoche s’était engagé, lui aussi, à  défendre  la république, le Directoire osa faire face à la menace de coup d’état. Il était temps ; en effet Vaublanc, un des tribuns royalistes les plus influents, avait décidé  de mettre en accusation les trois Directeurs républicains au cours de la séance du 4 septembre. Ceux-ci décidèrent de le devancer. À l’aube du 4 septembre, les soldats occupèrent  les salles  des Conseils  aux Tuileries et au Palais Bourbon et arrêtèrent les principaux chefs contre-révolutionnaires. Pichegru fut déporté en Guyane, d’où il s’évada pour rejoindre,  à Londres, le comte d’Artois qui lui confia la mission d’assassiner Napoléon. Nous en reparlerons.  Sans Napoléon, la république eut vraisemblablement sombré le 4 septembre 1797. C’est ce qu’il faut retenir.

 

17 octobre 1797

Paix de Campo-Formio

 

C’est la suite et la conclusion des préléminaires de Leoben. Le traité met fin à la guerre que l’Autriche menait contre la France depuis 1793 dans le cadre de la 1ère coalition orchestrée et subventionnée par l’Angleterre. L’Autriche cède à la France la rive gauche du Rhin et donc la Belgique. Elle renonce au Milanais et à la Lombardie. Elle approuve la création de la république Cisalpine et de la république Ligure (Gênes). En compensation, elle reçoit la plus grande partie de Venise.

 

5 décembre 1797

Napoléon est de retour à Paris

 

Stendhal : « Napoléon arriva à Paris et fut accueilli par la population avec des transports qui tenaient du délire… Le Directoire, en recevant le 10 décembre, dans son palais du Luxembourg, le jeune général , le proclamait un de ces prodiges dont la nature avare ne gratifie le genre humain, que de loin en loin, l’homme de la providence, etc. Mais Napoléon n’était pas dupe. Il savait que les Directeurs le jalousaient… Un comité du Conseil des Anciens rédigea un acte, pour donner à Napoléon la terre de Chambord, et un grand hôtel dans la capitale. Le Directoire s’y opposa. Napoléon, parti sans un sou, avait levé en Italie plus de cent millions de contributions extraordinaires; soixante millions avaient payé, nourri, habillé, réorganisé l'armée d’Italie, dans tous les services. Le reste avait été envoyé en France et avait aidé à pourvoir aux besoins de  l’intérieur et aux services de l’armée du Rhin… Bien plus, avec sa petite armée d’Italie, il avait sauvé la France d’une invasion autrichienne… Voilà ce que Napoléon avait fait pour la France. Les Conseils eussent dû lui assurer deux cent mille livres de rente… »

 

25 décembre 1797

Nommé à l’Institut

 

Indifférent aux biens matériels, Napoléon ne fait aucune demande et se montre très heureux d’être élu membre de l’Institut, classe des sciences physiques et mathématiques. À partir de cette époque, il fréquente surtout ses collègues de l’Institut dont Monge et Laplace et ne cherche en aucune manière à occuper le devant de la scène. Bien qu’il fasse tout pour passer  inaperçu, il est bien souvent reconnu et sa présence, où qu’elle soit, déclenche aussitôt des flots d’enthousiasme. Quand un ou plusieurs Directeurs se trouvent à ses côtés, ils se sentent complètement ignorés, autrement dit : ils sont éclipsés par son ombre. Ils savent qu’il n’aurait qu’à lever le petit doigt pour s’emparer du pouvoir et n’ont bientôt plus qu’un souhait : l’éloigner de France. C’est la raison de leur décision de lui confier le commandement d’une expédition en Egypte.

 

Repassons la parole à Napoléon : « Je pensais que cette entreprise pourrait être funeste aux vrais intérêts de la patrie ; je fis remarquer au Directoire que l’Europe était moins que tranquille. Le congrès de Rastadt ne se terminait pas ; on était obligé de garder des troupes dans l’intérieur, pour surveiller les élections et contrôler les départements de l’Ouest. Je proposai de décommander l’expédition, d’attendre des circonstanes plus favorables. »

 

Le Directoire, alarmé, craignant que Napoléon avait le projet de prendre le pouvoir, n’en fut que plus ardent à presser le départ. Napoléon proposa alors de laisser en France, Kléber ou Desaix, leur talent supérieur pouvant s’avérer d’une grande utilité. La république, répondit le Directoire, n’en est pas à ces deux généraux près : il s’en trouverait une foule pour faire triompher la patrie, si jamais elle était en danger.

 

21 janvier 1798

Cérémonie anniversaire de la mort de Louis XVI.

 

Le 21 janvier, date de l’exécution de Louis XVI, était devenu jour de fête nationale en France. Napoléon n’était pas d’accord et le fit savoir : « Cette fête est odieuse, elle rappelle un événement qui est une catastrophe, un vrai malheur national ».

 

Calomnies contre Napoléon – En 2002, le manuel d’histoire le plus utilisé dans les lycées américains est « History of the United States », un ouvrage de  850 pages dont l’auteur est  Daniel J. Boorstin, prix Pulitzer en Histoire. On peut lire à la page 217 : « In January 1798, the nation faced the danger of war with the French dictator Napoléon” - "En janvier 1798, les États-Unis étaient menacés de guerre par le dictateur français Napoléon". Sans commentaires pour l’instant mais nous reviendrons sur les élucubrations scandaleuses de Daniel J. Boorstin au moment de la cession de la Louisiane.

 

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