Chapitre 10

 

(février-avril 1797)

 

Victoire totale sur l’Autriche

 

Signatures des préliminaires à Leoben.

On reconnaît à gauche Murat et Bonaparte

et à l'extrême droite, l'archiduc Charles

 

Au lendemain de sa victoire sur le général Provera devant Mantoue, Napoléon, malade et épuisé, est resté cloué au lit pendant deux semaines. On le donne  pour mourant et l’armée est au désespoir, mais le 30 janvier il retrouve toutes ses forces et son énergie.

 

Il sait que l’archiduc Charles, vainqueur des armées  du Rhin et de Sambre-et Meuse, vient de recevoir l’ordre d’écraser sa petite armée d’Italie et de rétablir l’Autriche dans son rang de plus grande puissance du continent européen, mais il sait aussi  qu’il lui faut de toute urgence amener la Curie romaine à mettre fin à ses manœuvres visant au soulèvement des populations contre les Français.

 

Le 1er février 1797, il marche vers Rome avec la division Victor. Le 4, il repousse l’armée pontificale et entre à Faenza. Le 9, il est à Ancone où il libère tous les prisonniers  en gage de son désir de paix. Il leur demande de transmettre son message : « Je n’en veux ni au pape, ni à l’église, mais seulement au cardinal Busca et à sa poignée de courtisans vendus à l’Autriche ». Pie VI dépêche aussitôt le cardinal Mattei et la paix de Tolentino est signée le 19 février. Elle comporte une clause qui vient en aide aux centaines de prêtres français émigrés dans les états pontificaux. Alors qu’ils étaient à la rue, Napoléon obtient qu’ils soient pris en charge, hébergés et nourris, par les couvents italiens. Ces malheureux prêtres pleuraient d’émotion et de gratitude en remerciant le général  au cœur pur, sensible et généreux.

 

Maintenant Napoléon peut faire face à l’archiduc Charles qui est déjà sur la Piave d’où il menace Bassano, Vicence et Padoue. Passons  la  parole à Napoléon : « Le prince Charles avait deux armées, l’une dans le Tyrol, l’autre derrière la Piave…J’engageai Joubert dans le Tyrol avec  trois divisions  formant un total de quinze mille hommes et je conservai sous la main quatre divisions faisant trente cinq mille hommes pour marcher sur le Tagliamento. Une huitième division assurait  nos arrières face à Venise.

 

Je mis une proclamation à l’ordre du jour : La prise de Mantoue vient de finir une campagne qui vous a donné des titres éternels à la reconnaissance de la patrie. Vous avez remporté la victoire dans quatorze batailles rangées et soixante-dix combats ; vous avez fait plus de cent mille prisonniers, pris à l’ennemi cinq cents canons de campagne, deux mille  de  gros calibre et quatre équipages de pont …Les républiques lombarde et transpadane vous doivent leur liberté…les rois de Sardaigne, de Naples, le pape, le duc de Parme, se sont détachés de la coalition de nos ennemis et ont demandé notre amitié…De tant d’ennemis qui se coalisèrent pour étouffer notre république à sa naissance, seul l’empereur d’Autriche reste devant nous ; ce prince s’est mis à la solde des marchands de Londres ; il n’a plus de volonté, de politique, que celle de ces perfides insulaires qui, étrangers aux malheurs de la guerre, sourient avec plaisir aux maux du continent.

 

Le Directoire a tout tenté pour donner la paix à l’Europe ; il n’a pas été écouté à Vienne ; il n’est donc plus d’espérance pour la paix qu’en allant la chercher dans le cœur des Etats héréditaires de la maison d’Autriche…Les habitants y gémissent sous l’aveuglement et l’arbitraire de leur gouvernement corrompu par l’or de l’Angleterre. Vous respecterez leur religion et leurs mœurs ; vous protégerez leurs propriétés, vous leur apporterez la liberté… »

 

Napoléon, à Ste-Hélène, ayant dicté à Las Cases les détails des opérations qui ont entrainé la capitulation de l’Autriche, il nous est possible de vous donner  un  résumé de ses souvenirs. « l’armée se mit en mouvement le 10 mars. Masséna partit de Bassano, passa la Piave et le Tagliamento dans les montagnes, tournant ainsi l’armée du prince Charles. Celui-ci détacha une division pour l’opposer à cette manœuvre. Masséna la battit, la poursuivit l’épée dans les reins et lui prit beaucoup de monde dont le général Lusignan qui avait insulté les malades français aux hôpitaux de Brescia, durant les succès éphémères de Wurmster. Le 12 j’étais à Conegliano et avais ainsi tourné les divisions autrichiennes qui défendaient la basse Piave. On passa  des rivières avec de l’eau jusqu’aux épaules et un brave tambour en danger de se noyer fut sauvé par une vivandière excellente nageuse. Je la récompensai en lui attachant au cou ma propre chaîne d’or.

 

16 mars 1797

Bataille  du Tagliamento – Le prince Charles avait choisi les plaines du Tagliamento pour champ de bataille, les croyant avantageuses pour tirer parti de sa cavalerie. Le 16, à 9 heures du matin, nos deux armées, de force sensiblement égales, furent face à face de part et d’autre de la rivière. La canonnade s’engagea d’une rive à l’autre. Voyant que l’ennemi était solidement installé et en mesure de nous causer de lourdes pertes, j’usai d’un stratagème. Je fis un léger recul et fit semblant d’établir les bivouacs. Le prince crut que notre armée qui avait marché toute la nuit avait besoin de repos et, comme il n’osait pas s’aventurer de notre côté de la rivière, il fit lui aussi un mouvement en arrière et alla reprendre ses bivouacs.

 

Mais deux heures après, quand tout fut tranquille dans les deux camps, je relançai subitement l’attaque. Nos troupes  menées  par Duphot, Murat, Serrurier, Guieu et Bernadotte, franchirent la rivière et dans un magnifique élan bousculèrent les Autrichiens qui couraient aux armes. Le prince ne réussit jamais à resouder ses unités et après différentes charges désespérées d’infanterie et de cavalerie, il dut accepter la défaite et se mettre en retraite en nous abandonnant du canon et des prisonniers.

 

Yves Amiot a traité de cette bataille et de sa suite immédiate d’une manière moins laconique que Napoléon : « Soudain, à un signal, les troupes françaises se jettent sur leurs armes et se précipitent dans le fleuve, qu’elles traversent en un instant, avec de l’eau jusqu’à mi-corps …Bernadotte, monté sur son cheval, dégaine son sabre et hurle « Soldats de Sambre-et-Meuse, l’armée d’Italie vous regarde ! » Il n’en faut pas davantage pour que les hommes  se précipitent en avant, et d’un tel élan que la ligne autrichienne est rompue. C’est en vain que l’archiduc Charles lance sa cavalerie, elle est défaite à son tour par les escadrons de Murat. Alors le chef autrichien ordonne la retraite…Il a intérêt à faire vite, car, sur sa droite, l’extraordinaire division Masséna avance de toute la vitesse des jarrets infatigables de ses soldats, taillant sa route dans la neige… Pour l’empêcher d’occuper le col de Tarvis, Charles y envoie la division Bayarlich… Il n’est déjà plus temps ; Masséna vient d’occuper le fameux col, porte d’entrée de l’Autriche. Dans la neige, sur des chemins impossibles, au-dessus des nuées glacées, ses troupes ont devancé celles  de  Bayarlich. Avant que n’arrive Napoléon qui le talonne depuis le Tagliamento, l’archiduc va tenter un suprême effort pour se ressaisir du col. Une bataille terrible s’engage à 1500 mètres d’altitude – On se battait au-dessus des nuages, écrit Thiers, au milieu de la neige et sur des plaines de glace, des lignes entières de cavalerie étaient renversées et brisées sur cet affreux champ de bataille – Vigo-Roussillon qui s’y trouvait avec la fameuse 32e, décrit les combats : « … L’infanterie ennemie faisait face de partout. Enfin nous exécutâmes une charge générale et les enfonçâmes…Les pertes autrichiennes furent énormes… Nous suivîmes les débris de l’armée ennemie à travers les âpres montagnes de la Carinthie. Nous occupâmes Villach et  nous arrivâmes devant Klagenfurt. »

Prise entre Masséna et Napoléon, la division Bayarlich capitule. Joubert arrive  lui aussi  après des combats épiques dans le Tyrol. Toujours victorieux, il avait fait preuve de grandes qualités de chef de guerre. Avec des pertes minimes, il avait capturé plus de dix mille prisonniers  appartenant à l’élite des troupes autrichiennes. Le 1er avril, après dix-huit jours de campagne, la crête des Alpes est franchie et la route de Vienne ouverte…De nouveau , Napoléon vient de réaliser un tour de force exceptionnel. Il avait lancé en hiver l’armée française vers les plus hauts sommets  des Alpes, en des lieux et à des saisons où, de mémoire d’homme, on ne s’était jamais battu ; et, une fois de plus, il avait été totalement victorieux face au meilleur général qu’ait pu lui opposer l’Autriche. Le retentissement de la guerre des nuages allait être immense dans l’Europe entière. Rien n’était plus impossible à Bonaparte, rien ne pouvait plus lui être opposé… »

           

La marche sur Vienne – Après l’occupation de Klagenfurt qui est la capitale de la Carinthie, Napoléon diffusa aux populations la proclamation suivante : « L’armée française ne vient pas en votre pays pour le conquérir et porter des changements à votre religion, à vos mœurs, à vos coutumes. Elle est l’amie de toutes les nations … » Les habitants montrèrent des dispositions très favorables aux Français. Ils fournirent avec empressement tout ce qui leur était nécessaire. L’armée autrichienne démoralisée ne pouvait plus résister. Le prince Charles fut encore battu à Neumarkt, à Hundsmarck et repoussé au-delà du Simmering.

 

Le désordre et la terreur régnaient dans Vienne. La famille impériale avait quitté la capitale et Marie-Louise, âgée de cinq ans, ne se doutait certainement pas qu’elle serait un jour l’épouse bien aimée de Napoléon, impératrice des Français, et mère du roi de Rome. Cependant Napoléon, désireux de faire la paix avait écrit à l’archiduc Charles : « …Avons nous tué assez de monde et assez commis de maux à la triste humanité ? Faut-il pour les seuls intérêts de l’Angleterre que nous continuions à nous entr’égorger ? …Quant à moi, Monsieur le général en chef, si l’ouverture que je viens de vous faire peut sauver la vie d’un seul homme, je m’estimerai plus fier de la couronne civique que je me trouverais avoir méritée, que de la triste gloire qui peut revenir des succès militaires… »

 

18 avril 1797

L’Autriche, trop heureuse d’accueillir la proposition généreuse  de Napoléon lui envoya aussitôt des plénipotentiaires. Les préliminaires de la paix entre la France et l’Autriche furent signés à Leoben le 18 avril. Napoléon dictait des conditions sévères qui furent acceptées sans trop de réticence. Nous y reviendrons dans le chapitre suivant.

 

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