PARIS SOUS NAPOLÉON

 

 

            Le 20 brumaire, Napoléon est devenu le Premier Consul. La tâche qui attend le nouveau gouvernement est colossale, la France se meurt. La population française a difficilement supporté les derniers mois du Directoire. Les régions de France vivent dans la misère et Paris capitale de la France est maigre; elle a faim, elle grelotte et elle semble à bout de patience.[1] La première ville de France a un besoin pressant d'un bon coup de brosse. Napoléon qui est conscient du travail à accomplir, sera pour Paris le premier urbaniste du XIXeme siècle. Son rêve : faire de Paris la capitale de l'Occident. Il veut une métropole parsemée de monuments grandioses, de commodités tel des ponts, des quais, des fontaines, des halles, des places, etc. Malheureusement, l'oeuvre entreprise ne sera pas terminée. Cependant, comme nous le verrons, la trace indélébile de Napoléon demeure bien présente dans la capitale française. Dans cet article, nous allons tracer les grandes lignes des réalisations de Napoléon dans Paris.

 

Paris, ville insalubre

 

            Paris, capitale de l'Occident, telle l'empereur l'avait rêvée.  Mais, lorsque Napoléon trouve Paris après le 18 brumaire, celle-ci ressemble davantage à une ville du Moyen-Âge, d'ailleurs, c'est à peu de chose près la ville du XVIe siècle sous le roi Henry IV. À ce moment, la ville lumière comprend 580 000 âmes qui s'entassent dans ses deux îles et le long des rives de la Seine. L'aspect intérieur de la ville est plus ou moins désolant. Les rues étroites et sinueuses qui composent les artères de la capitale sont affreusement sales à cause de l'inexistence d'un service d'égouts efficace. De plus, aucun service de ramassage de déchets n'est organisé: « Chacun vide ses ordures et parfois les pires dont les chiens et les chiffonniers viennent seuls, je ne dirai pas en nettoyer, mais en débarrasser, partiellement, le pavé ».[2] Pour ce qui est des trottoirs, lorsque Napoléon prend le pouvoir, Paris n'en possède aucun. Contrairement à Paris dont les rues sont de véritables bourbiers encombrés d'immondices, Londres possède un service de trottoirs depuis une vingtaine d'années. Toujours dans les rues, Paris ne possédant ni halles, ni abattoirs, celles-ci déjà très étroites sont envahies par des marchands ambulants qui vendent  légumes et charcuteries: « J'entends Javotte-portant sa hotte, criant carotte, navets et choux-fleurs, chante-t-on; mais les détritus de légumes jonchaient le sol après leur passage. C'était peu cependant à côté des horribles résultats de l'abattage des bêtes devant les boucheries: le sang coulait dans les ruisseaux et le pavé était souillé d'affreux restes ».[3] En outre, le service d'eau est chaotique, les rares fontaines sont souvent à sec, il faut donc aux Parisiens aller puiser l'eau directement dans la Seine. Finalement, pour terminer ce tableau peu reluisant, les rues de Paris ne sont pas éclairées et certaines d'entre-elles sont de véritables coupes-gorges.

 

Les réformes de l'empereur

 

Inspection d'une manufacture

Napoléon, ici accompagné de Joséphine, encourage et conseille les cadres et les ouvriers d'une entreprise (tableau d'Isabey)

 

            Voyant tous ces problèmes qui nuisent à la santé publique et au bon fonctionnement de la ville, Napoléon pense qu'il faut aérer la ville en démolissant certaines ruelles, construire des ponts, élargir des avenues, et ce qu'il avait fait pour le Caire, éclairer les rues. Malgré certaines critiques sur l'éclairage des rues à cause du fonctionnement à l'huile, Paris à la fin de l'Empire était considéré comme une des villes les mieux éclairées d'Europe. La ville doit encore à Napoléon dix kilomètres d'égouts et ses premiers trottoirs et caniveaux, venus remplacer le ruisseau axial et stagnant. Une autre réforme très importante est le numérotage des maisons. Entrepris de façon embryonnaire sous Louis XVI puis sous la Révolution, Napoléon adopte le système pair-impair établi par rapport au fleuve. Ce système fut introduit dans toute la ville donnant l'exemple à l'Europe.[4]

 

 

Exposition dans la cour du Louvre

Des expositions étaient organisées chaque année, à Paris et en province, pour présenter les produits de l'industrie et de l'agriculture

 

 

            Il entreprend à ce moment un programme grandiose d'embellissement. Comme l'empereur Auguste qui avait trouvé Rome en briques, Napoléon ambitionne de la laisser de marbre. Dès 1806, Paris est envahie par les architectes et des chantiers s'érigent dans toute la ville. Napoléon commence par faire déplacer le futur centre-ville. Celui-ci qui se trouve alors à l'hôtel de ville, l'empereur décide de le déplacer dans les villages d'Auteuil et de Boulogne. Le chemin qui conduisait à ces villages, avenue de guinguettes, prend le nom de Champs-Élysées. Cette rue étant bordée de masures et de cabarets malfamés, Napoléon entend la transformer en une splendide promenade dont l'extrémité sera couronnée par l'Arc de Triomphe sur la Place de l'Étoile.[5] L'empereur précédait de soixante ans le baron Haussmann. Il pense aussi aux quais pour favoriser l'activité économique de Paris. De 1802 à 1813, deux kilomètres de quais sont bâtis à Paris, le quai d'Orsay, le quai des Invalides, le quai des Tuileries et le quai Debilly. Le quai des Orfèvres fut prolongé jusqu'au quai Saint-Louis. Cependant, la construction des quais Napoléon et Desaix furent stoppés à cause du manque de subsides. Le dernier à être construit sous Napoléon sera le quai Montebello qui est terminé en 1813. La Seine, qui ne possède que deux ponts sur toute sa longueur, celui de La Concorde et le Pont Royal, est enjambée par quatre nouveaux ponts dont deux de type métalliques, nouveauté jusqu'alors réservée aux Anglais. Les ponts d'Austerlitz et des  Arts sont en métal, le pont de la Cité qui relie cette dernière à l'île Saint-Louis est construit en bois. Et finalement, le pont d'Iéna qui à l'origine devait être en fer, est réalisé en pierre par l'ingénieur Lamandé.[6] Tous ces quais et ces ponts ont pour but de faciliter l'approvisionnement de Paris et la libre circulation des individus et des marchandises. Avant le 18 brumaire, Paris était vulnérable à la moindre crue, empêchant les vivres d'arriver par le fleuve. Pour remédier au problème, Napoléon fait construire de vastes entrepôts pour stocker des réserves de grains.[7] De plus, Napoléon envisage de dégager les rues de tous ces marchands ambulants qui grouillent partout. Il met donc en chantier les halles et marchés de Paris, la grande halle, la halle aux vins et la halle aux grains. Ces larges espaces ont pour but de regrouper en un seul endroit tous les marchands de légumes, de charcuteries, de grains et de vins. Malheureusement, l'ouvrage commencer en 1806 ne sera terminé qu'en 1813. Néammoins, cette initiative améliore grandement la salubrité des rues de Paris.   

 

            Mais la préoccupation majeure qui hante l'empereur demeure l'approvisionnement en eau. Un jour il avait demandé à Chaptal: « J'ai l'intention de faire de Paris la plus belle capitale du monde [...] Je veux faire quelque chose d'utile pour Paris. Quelles seraient vos idées à ce sujet ? Donnez-lui de l'eau répondit-il. » À cette époque, bien qu'un fleuve coule dans Paris, l'eau n'est pas accessible à tous. Celle-ci se vend en seau et coûte très cher, un sou pour 15 litres. Pour ce faire, dès 1802, Napoléon fait construire le canal de l'Ourcq long de soixante kilomètres. Ce canal amène l'eau de la rivière en attendant qu'il nourrisse les cascades des Tuileries et les immenses pièces d'eau des Champs-Élysées. Ensuite, il signe un nouveau décret qui autorise la construction de quinze nouvelles fontaines. Mais, le débit est encore trop faible. Il faut donc améliorer le système et en 1811, le canal alimente finalement le château-d'eau inauguré le 11 août de la même année par Montalivet. Avec ses innovations, Napoléon réussit à faire couler de façon permanente les cinquante-six  fontaines déjà existantes de la capitale. On construit aussi l'énorme fontaine de la Bastille. Napoléon écrira à Champagny: « Par ce moyen, les marchés et les rues se trouveront lavés ».

 

            En outre, Napoléon souhaite que les institutions qu'il a crées soient bien logées et que les édifices qui les abritent démontrent la grandeur du régime. Il fait d'abord construire un palais sur le quai d'Orsay qui devient celui de la cour des comptes, il fait construire la Bourse rue Vivienne en 1808. En 1811, le bâtiment presque achevé est déjà proclamé « le chef-d'oeuvre de Brongniart ». Le Louvre qui avait été ébauché par dix rois, s'achevait enfin. Le Caroussel, débarrassé par l'empereur de toutes les masures qui le défiguraient, change de visage. Il fait restaurer les Tuileries qui avait été saccagées durant la Révolution, il restaure aussi le Palais du Luxembourg et le Palais Bourbon. Finalement, il entreprend de construire le Panthénon. Ce temple deux fois plus grand que le temple athénien, est dédié à la gloire de la Grande-Armée. Mais Napoléon voyant les coûts astronomiques de sa construction, entre 16 et 18 millions, songe à y installer le tribunal de cassation, l'hôtel d'un ministre ou le Palais des Beaux-Arts.

 

Première cérémonie de remise de la Légion d'Honneur

Le 15 juillet 1804, dans la cour d'honneur des Invalides, Napoléon a décoré ses maréchaux, les hauts dignitaires civils de l'Empire, et aussi le grognard Jean-Roch Coignet. Ici, il remet les insignes de chevalier au grand mathématicien Gaspard Monge. (tableau de Debret)

 

 

            Malheureusement, malgré tous ses travaux qui aidèrent Paris à prendre le tournant de la modernité en matière de salubrité publique, celle-ci, au niveau de sa physionomie générale, demeure à la fin du règne de Napoléon à peu de chose près la capitale laissée par Louis-XVI. Une raison à cela : la guerre, la guerre continuelle engendrée par l'Angleterre. Celle-ci à partir de 1809, absorbe des sommes considérables et par conséquent, Napoléon doit commencer à ralentir le rythme des constructions dans Paris. C'est la raison majeure qui fait que certains bâtiments comme les halles sont terminés tardivement. Après la chute de l'empereur, les grandes constructions et innovations de cette envergure seront plutôt rares. Sous les Bourbons, et Louis-Philippe, on assiste au statu quo. Il faudra attendre le règne de Napoléon III et la venue de George Eugène Haussman, préfet de la Seine, poste qu'il occupe pendant dix-sept ans, pour que Paris redevienne un véritable chantier de construction. Haussman s'efforce de réaliser l'oeuvre que l'Empereur Napoléon Ier avait commencé au début du XIXeme siècle. Cependant, malgré toutes ses réalisations, on constate avec tristesse qu'il n'existe aucune rue, aucune avenue et aucune place portant le nom de Napoléon. Pour signifier le bicentenaire de l'épopée qui amena la gloire à la France, cette immense injustice devrait-être réparée.[8] C'est un peu navrant de constater que Rome, Lucques, Ljubljana et Varsovie possèdent une place Napoléon et que sept villes américaines portent le nom de Napoléon[9] alors qu'à Paris, on semble avoir refusé cet honneur à l'un des plus grands hommes de l'histoire.

                                                     Pascal CYR M.A ( histoire)



8 [8]Suggestion d'André Castelot Napoléon, Paris, Tallandier, 1969, p. 314. Pourquoi ne pas maintenir à l'Arc de Triomphe son nom de l'Étoile, et appeler Napoléon la place qui l'entoure et qui se trouve bordée par les anciens hôtels des maréchaux ?

9 [9]André Castelot, Napoléon, Paris, Tallandier, 1969, p. 314. On trouve des villes portant le nom de l'Empereur dans  les États d'Alabama, du Kentucky, de l'Indiana, du Michigan, du Missouri, du Dakota du Nord, et de l'Ohio. Il y a  également aux États-Unis, deux villes Bonaparte, l'une dans l'État de New-York et l'autre dans celui de l'Iowa.

 

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