M6 réinvente la recherche historique

 

À propos d’E = M6, « La France étonnante de Napoléon »

 

            En voyant que l’émission E = M6 du 17 décembre 2002 était consacrée à Napoléon, je m’attendais au pire, sachant qu’M6 est la chaîne des adolescents et de Loft Story... L’avantage, quand on s’attend au pire, c’est qu’on est rarement déçu. Et bien là, M6 a dépassé tout ce que je pouvais imaginer en opérant une triple révolution dans la recherche historique.

 

            La première révolution consiste à s’appuyer sur des films de fiction pour justifier des hypothèses historiques. C’est ainsi que des images de Bernard Giraudeau (incarnant apparemment Napoléon) dansant au milieu des Égyptiennes nous sont présentées pour justifier l’affirmation selon laquelle le général en chef avait voulu adopter les coutumes locales pour mieux s’imposer. Étonnant... De la même façon, pour prouver que les repas à Sainte-Hélène étaient « sinistres », on nous montre un extrait du film dans lequel Napoléon est joué par Roland Blanche (film que j’avais eu l’occasion de critiquer l’année dernière lors de la diffusion de la soirée Théma consacrée à l’Empereur sur Arté). Surprenant...

Selon ma conception, sans doute archaïque, de la recherche historique, l’on se doit de collecter des informations à partir de récits, de témoignages, de journaux voire même de peintures, afin d’établir avec précision des faits permettant de construire un raisonnement historique rigoureux et cohérent. Mais non ! fi de tout cela ! dorénavant, au lieu de citer les mémoires de quelque témoin de l’époque, l’on se doit de présenter les images d’un film à l’appui de notre raisonnement. Cette nouvelle méthode ne m’a pas laissé indifférent, et je me suis d’ores et déjà mis à l’appliquer en préparant un ouvrage sur les Gaulois à partir d’Astérix et Obélix : mission Cléopâtre, et un second sur les chevaliers du Moyen Âge à partir de Monty Python and the Holy Grail.

 

            Seconde révolution : celle consistant à réduire la recherche dans un domaine à une seule école historiographique. Dans le cas de l’émission d’M6, il s’agissait bien entendu de l’école de Jean Tulard. Comme chacun sait, elle est la seule école à travailler sur la vie et l’œuvre de Napoléon... Cela justifiait donc que Jean Tulard, Thierry Lentz et Laurent Joffrin soient omniprésents tout au long de l’émission – dans les reportages et sur le plateau. Comme d’habitude, la Société Napoléonienne Internationale et ses nombreux historiens de renom sont ignorés, comme d’ailleurs tous les autres historiens que je qualifierais « d’indépendants », en ce sens qu’ils ne se rattachent pas à une école historiographique précise.

 

            Une telle façon de procéder apparaît dangereuse pour la recherche historique. En effet, comme toute autre forme de dialectique, elle doit être renouvelée par la contradiction, au sens hégélien du terme. Selon Hegel, la véritable contradiction consiste à dire autre chose, donc à être créatif, c’est à dire à accéder à une réalité dynamique. Il faut prendre conscience que la recherche historique est par nature imparfaite : il nous est impossible, deux cents ans après, de connaître avec précision l’ensemble des détails d’une époque. Notre vision des choses est donc parcellaire et il ne peut exister de certitude historique définitivement figée. Il est toujours possible, au contraire, de faire une nouvelle découverte remettant en cause les théories les mieux établies. Cela montre la nécessité absolue d’entretenir une véritable contradiction dans la recherche historique, contradiction qui se matérialise par l’existence de différentes écoles historiographiques. Confronter des visions différentes est toujours riche d’enseignements, car elle pousse les acteurs du débat à approfondir leurs recherches ce qui leur permet soit de confirmer leur théorie, soit de la nuancer, soit même de l’infirmer. En continuant à ne donner la parole qu’à une seule école historiographique, M6 empêche ces débats féconds qui permettent à la recherche historique de s’approcher de ce qui demeure son but principal : découvrir la vérité. Au lieu de cela, la recherche sur Napoléon tend à se scléroser, ce qui est fort dommage quand on connaît la richesse de l’époque consulaire et impériale...

 

            Troisième révolution enfin, dans le droit fil de la précédente, même si elle tend à dépasser le cadre de la seule recherche historique : celle consistant à faire présenter une thèse par un de ses adversaires les plus acharnés. Dans le reportage « Napoléon assassiné ? », la théorie de l’empoisonnement de Napoléon a en effet été présentée par... Thierry Lentz, qui soutient que l’Empereur est mort d’un cancer de l’estomac ! On croit rêver ! ! À aucun moment les travaux de la Société Napoléonienne Internationale ne sont présentés en tant que telle ; à aucun moment les noms de Ben Weider (qui travaille depuis tant d’années sur la question !), d’Émile Guéguen ou de Jean-Claude Damamme ne sont cités. Si, pour être précis, il convient de mentionner que l’on aperçoit l’ouvrage « Napoléon est-il mort empoisonné ? » ; par ailleurs, on apprend qu’ « un milliardaire canadien » a même fait analyser des cheveux de Napoléon par le FBI (!!). Ces méthodes sont inqualifiables : réduire les travaux de Ben Weider à la seule analyse de la mèche de cheveux par le laboratoire du FBI est grotesque, comme l’est le fait de le présenter comme « un milliardaire canadien », alors qu’il préside la Société Napoléonienne Internationale et que ses travaux sur la période napoléonienne en font aujourd’hui un historien reconnu dans ce domaine.

            Et M6 de trancher : il est bien plus vraisemblable de dire que Napoléon est mort d’un cancer de l’estomac, puisque le magazine Sciences et Avenir a démontré que la théorie de l’empoisonnement ne reposait sur aucun argument sérieux. Forcément incontestable...

Mais dans ce cas, pourquoi tant de recherches pour essayer de démontrer que Napoléon est mort empoisonné ? Thierry Lentz nous explique très sérieusement que comme Napoléon est un personnage exceptionnel, il lui fallait aussi une mort exceptionnelle. La théorie de l’empoisonnement est donc née de la volonté de certains de donner une mort dramatique à l’Empereur, ce qui revient à dire que cette théorie est une pure invention ne reposant sur aucun fondement historique. Non seulement les défenseurs de la thèse de l’empoisonnement ne sont pas invités à présenter leurs arguments, mais en plus ils sont ridiculisés.

            Qu’on me comprenne bien : l’essentiel, à mon sens, n’est pas ici de savoir si oui ou non Napoléon est mort empoisonné. Mais il me semble que comme la théorie de l’empoisonnement a, ces dernières années, été alimentée par plusieurs démonstrations scientifiques et historiques des plus sérieuses, il était du devoir d’M6 de la présenter objectivement afin de permettre au téléspectateur de se forger une opinion éclairée sur cette question.

 

            Avec une telle méconnaissance des principes de base de la recherche historique, la vérité sur Napoléon ne pouvait qu’être une nouvelle fois malmenée. En effet, voilà ce que j’ai retenu de cette émission : Napoléon a livré beaucoup de batailles qu’il a gagnées parce qu’il avait des armées plus nombreuses ; il était un formidable propagandiste (ce mot et le terme « propagande » étant répétés une bonne vingtaine de fois) ; enfin, il a réalisé de grands travaux à Paris. On retrouve la thématique chère à tous les détracteurs de l’Empereur, et qui consiste à assimiler celui-ci à un dictateur fasciste. Car quelles sont les caractéristiques historiques du fascisme ? Il est toujours marqué par un expansionnisme territorial qui le conduit à mener des guerres ; il repose sur la propagande (et sur la terreur, naturellement) ; enfin, sa seule action durable est une politique de grands travaux... CQFD.

 

            Il est évident que ces affirmations sont totalement fausses et qu’elles ne replacent jamais les événements dans leur contexte. En ce qui concerne les guerres, il est désormais communément admis que l’Angleterre a joué un rôle clef en armant sans cesse de nouvelles coalitions contre la France, par crainte de voir les idées libérales de la Révolution française, enracinées en France par Napoléon, se répandre dans toute l’Europe et menacer l’aristocratie britannique. Par ailleurs, chacun sait que si la Grande Armée était effectivement très nombreuse, Napoléon a dû affronter des armées coalisées, et que dans les batailles, les effectifs français et coalisés étaient souvent comparables, quand l’armée française n’était pas tout simplement en infériorité numérique (comme à Austerlitz, alors même qu’il s’agit de la plus éclatante victoire de Napoléon, ou encore pendant la campagne de France, une des plus belles que l’Empereur a menée, alors qu’il ne disposait que de 60 000 hommes !). Si Napoléon a remporté victoire sur victoire pendant près de quinze ans, c’est donc bien grâce à son génie militaire, stratégique et tactique.

 

            Venons-en maintenant à la « propagande napoléonienne ». Il est vrai que l’Empereur a inventé les comptes-rendus de batailles et que la réalité n’y est pas toujours scrupuleusement respectée. Cependant, il ne faudrait pas oublier que Napoléon était arrivé au pouvoir par un coup d’État, et que, malgré l’organisation de plusieurs plébiscites qui lui étaient favorables, sa légitimité était contestée de l’intérieur par les jacobins et les royalistes, et de l’extérieur par les monarchies réactionnaires européennes. De fait, une grande partie de la légitimité de Napoléon reposait sur sa gloire militaire et sur sa capacité à empêcher « l’ennemi » de menacer la France. L’Empereur a plusieurs fois joué son destin sur les champs de bataille, et il semble donc assez normal qu’il ait cherché à utiliser pleinement ses succès ou à minimiser ses échecs ou semi-échecs. Ajoutons à cela le fait que la période napoléonienne coïncide avec l’émergence du sentiment national, et l’on comprendra facilement que les Bulletins de la Grande Armée aient cherché à flatter l’orgueil national des Français. Cela montre une nouvelle fois la nécessité de replacer les événements dans leur contexte : on ne peut pas raisonner sur le XIXème siècle en faisant comme si Napoléon avait abattu un pouvoir réellement démocratique et comme s’il menaçait en Europe des démocraties libérales comparables à celles qui existent de nos jours ! En réalité, c’est bien Napoléon qui, d’une certaine façon, incarnait le libéralisme de la Révolution française, qui était menacé par des pouvoirs aristocratiques refusant avec énergie la concrétisation politique des idéaux des Lumières.

 

            Enfin, pour être tout à fait juste, il convient de reconnaître que les grands travaux menés par Napoléon à Paris ont été présentés de façon positive : la numérotation des rues, la construction de ponts et de berges, la construction des premières grandes artères ont permis de mettre en valeur la capitale et de faciliter la circulation. Il n’en reste pas moins vrai que l’équation « Napoléon = guerres + propagande + grands travaux » me semble difficilement excusable car elle ne renvoie que trop au fascisme justement abhorré par nos sociétés libérales.

 

            Il est vraiment regrettable qu’une fois de plus (!) la vérité sur Napoléon ait été déformée. Et il est parfois usant de relever sans cesse les erreurs ou déformations plus ou moins volontaires qui émaillent chaque émission consacrée à l’Empereur... Néanmoins, ce travail est indispensable si nous voulons que la recherche historique sur la période du Consulat et de l’Empire reprenne tout son sens, c’est à dire qu’elle contribue à découvrir la vérité en permettant l’organisation de débats rigoureux et cordiaux entre différentes écoles historiographiques.

 

Pierre Souchet, FINS

 

 

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