Commentaires sur le livre Napoléon de Paul Johnson

 

En cette période de bicentenaire, Napoléon devient inévitablement un objet de mercantilisme rentable pour les historiens de la période. D'ailleurs, afin de profiter de cette conjoncture, des livres ainsi que des revues édités ou réédités.  Ce phénomène n’est pas une mauvaise chose en soit tant qu’il n’y a pas un monopole établi sur l’histoire du grand homme. Chacun a droit d’exprimer son opinion et d’effectuer une analyse historique sur cette période riche en innovations sociales, économiques et politiques. La critique ainsi que l’émission de nouvelles thèses sont absolument nécessaires pour faire avancer la recherche.  Cependant, bien que nous ayons la liberté de nous exprimer, nous avons aussi le devoir de prouver ce qu’on avance. Malheureusement, il semble que certains historiens britanniques, pourtant astreints à une méthodologie historique rigoureuse, sombrent dans une polémique marchande afin de faire quelques dollars. Pour certains d’entre eux, l’insulte, la calomnie et le négativisme représentent une voie unique d’atteindre la notoriété en tant qu’auteur.

 

Paul Johnson dont le livre Napoléon a été récemment édité chez Fides, sombre dans cette caricature minable dont se complaisent certains historiens. Écrit avec un style des plus entraînant, le livre s’évertue page après page à amplifier les travers de l’Empereur et de plus, fait des plus fâcheux, à inventer tout simplement certains vices qui l’auraient habités. À titre d’exemple, l’auteur prétend à la page 66 de son livre, que Napoléon lors de la campagne d’Égypte, aurait tenté d’obtenir des relations sexuelles avec une jeune fille et un jeune garçon de 11 ans. À titre d’historien ayant étudié cette période, je n’ai jamais vu une telle assertion et cela d’autant plus que la source n’est même pas citée. En fait, Johnson tire cette affirmation du livre de Christopher Herold qui lui-même, ne cite pas immédiatement sa source. Herold écrit : «  La tradition veut, bien que sans preuve, que Zenab, la fille du cheik El-Bekri, âgée de seize ans, lui ait convenu davantage. Il aimait les beaux corps et les membres délicats, et à ce point de vue personne ne surpasse une beauté égyptienne jeune. On ne sait à quel point le père excusa cette liaison; peut-être était-il trop occupé à obtenir le jeune esclave convoité (…) [1] Bien qu’il affirme lui-même que ce récit soit issu de la tradition, - orale en l’occurrence, Hérold développe tout de même son argumentation comme si cette aventure reposait sur des preuves incontestables. Il écrit de nouveau et cela en complète contradiction avec son assertion précédente : «  Le 1er décembre 1798, peut-être déjà fatigué de la douce Zenab, qui n’avait ni les manières raffinées, ni l’expérience de Joséphine, Bonaparte rencontra Pauline Fourès ».

 

En somme, Paul Johnson est victime de qu’on appelle le téléphone arabe. Provenant d’un potin que Al-Jabarti a répété avec une certaine prudence dans ses écrits, Hérold l’a repris afin d’ajouter davantage de matière à son œuvre de destruction. [2] Or, dans le but évident de rendre le scandale beaucoup plus sordide aux yeux du lecteur du XXIe siècle qui, faut-il le rappeler, demeure quotidiennement noyé par des pages entières de faits divers concernant des affaires de pédophilies, Johnson a choisi de ramener l’âge de la jeune fille à onze ans. Est-ce que lui lui-même n’écrit pas dans les premières pages de son livre : « Les éditeurs estiment qu’en raison de son seul sujet, un livre sur Napoléon se vendra mieux que tout autre biographie ». Que dire d’autre !

 

En outre, ce qui vient davantage miner la crédibilité de ce pamphlet, car il ne s’agit nullement de lui donner le titre d’ouvrage, c’est les innombrables erreurs historiques qui s’y sont glissées. En premier lieu, ce qui frappe le lecteur, c’est l’assertion voulant que Napoléon n’a jamais eu d’idées politiques, qu’il n’était qu’un opportuniste avide de prendre et d’exercer le pouvoir. Cette affirmation sans nuance est des plus grossière car n’a-t-il pas embrassé les théories révolutionnaires. N’a-t-il pas été un admirateur de Jean-Jacques Rousseau ? C’est une évidence que «  l’historien » Johnson n’a pas lu le souper de Beaucaire, ni même étudié l’évolution de la pensée du jeune Bonaparte. Les idées évoluent et avec l’âge, en raison des expériences qui ponctuent nos vies, nos conceptions politiques changent inévitablement. Constatant l’échec de la Révolution qui a sciemment violé les idéaux qu’elle avait promulgués, c’est-à-dire l’égalité, la fraternité et la liberté, Bonaparte détestant les foules incontrôlables s’est résolument tourné vers des principes d’ordre. Le chaos qui minait la société française devait cesser.

 

Pendant son règne, n’a-t-il pas favorisé la bourgeoisie, accordé la liberté de culte, enclencher la révolution industrielle, bâtit l’armature de la France moderne par l’adoption du code civil ? Il est vrai qu’il a restreint les libertés individuelles mais cependant, la France n’était-elle pas en guerre en plus d’être matraqué par les agitateurs de tout poil ? Contrairement à ce que Johnson pense, Napoléon n’exerçait pas le pouvoir afin d’en jouir personnellement. Il s’est enrichi certes oui, mais par contre,  l’empereur ne cherchait-il pas à implanter un système fédératif unifiant les différents peuples d’Europe. Accidentellement construit en raison des guerres incessantes provoquées par l’Angleterre, l’empire se calquait davantage sur celui des Romains mais avec cette différence près que tous les habitants étaient considérés comme des citoyens égaux devant la loi. Quoiqu’il en soit, l’ambition de l’empereur était grande. Probablement trop pour les réelles capacités dont il disposait. Le Napoléon dépeint dans ce livre n’est pas celui dont j’ai étudié la correspondance. Même les mémoires les plus hostiles ne descendent pas à ce niveau. Même Henri Guillemin, pourtant très hostile au grand personnage, démontrait beaucoup plus de prudence dans ces assertions. Or, le Napoléon de Johnson ressemble davantage à une œuvre de propagande anglaise datant du début du XIXe siècle.

 

Il serait long et fastidieux de relever toutes les erreurs de ce bouquin mais cependant, l’assertion la plus drolatique est émise lorsqu’il parle des vertus de William Pitt et de Castlereagh. Selon lui, ces deux hommes disaient toujours la vérité lors des séances de la Chambre des communes. Naïveté ou pure stupidité ? Je n’ose pas trancher mais par contre, les politiciens d’hier étaient-ils moins menteurs que nos contemporains ? Je ne crois pas que Pitt ait révélé à ses concitoyens qu’il entretenait des assassins à la solde de l’état afin d’éliminer physiquement Napoléon. Il n’a sûrement pas avoué devant cette même chambre qu’un peuple d’aborigènes était systématiquement massacré en Australie. Il va de soit que l’auteur ne semble pas très familier avec les coutumes parlementaires du système britannique, ni même avec les subtilités de la faune politique. Johnson aurait pu rédiger un livre critique sur Napoléon en se servant de l’opposition de son frère Lucien. Toutefois, l’auteur ne connaît sûrement pas ce dernier car dans son énumération des membres de la famille Bonaparte, il oubli le plus tumultueux et le plus intelligent du clan. Comment peut-on écrire un livre sur Napoléon et oublier Lucien, l’homme du 18 brumaire, celui qui,  par la suite, s’est violemment opposé à Napoléon. ? Enfin, si cet ouvrage réussit à prouver quelque chose, c’est l’ignorance flagrante de l’auteur concernant la période napoléonienne.

 



 

 

 

Pascal CYR

Maître en histoire de l’Université de Sherbrooke

Étudiant au doctorat à l’Université de Montréal