BEN WEIDER

COLLECTIONNEUR et HISTORIEN

 

texte : Jean-Louis Tremblais

photos : Emmanual Valentin

 

Triptique du Sacre de Napoléon avec cadre en ivoire

 

 

Le Canadien Ben Weider a fait fortune dans l'industrie du sport.

Mais sa véritable passion, c'est Napoléon.

Dans sa villa de Montréal, il a constitué un incroyable musée

à la gloire de l'Empereur.

Visite guidée.

 

Ben Weider au milieu de sa fabuleuse collection dans sa villa de Montréal.

 

Ici, l'une des chemises portées par Napoléon à Sainte-Hélène, là, un éventail de Joséphine datant du Directoire … nous ne sommes ni au musée de l'Armée ni au château de Fontainebleau mais bien dans une villa de Montréal, au Québec. Quant à l'homme qui commente la  visite, ce n'est pas un guide touristique mais un homme d'affaires. Son nom : Ben Weider.

Un curieux personnage en vérité. Né à Montréal en 1924, ce businessman canadien a fait fortune dans le  muscle. Président-fondateur de la Fédération internationale des culturistes depuis 1946, il a lancé la mode du body-building après la Seconde  Guerre Mondiale.

 

Détail d'un triptyque sculpté dans l'ivoire par J.B Isabey

Vie de Napoléon à travers de ses bicornes

 

Entre autres faits d'armes, c'est lui qui a repéré Arnold Schwarzenegger dans une salle autrichienne et qui en a fait une star à Hollywood. Aujourd'hui, Ben Weider est à la tête d'un empire commercial dont les deux domaines sont l'édition de revues spécialisées  et la diffusion de suppléments alimentaires. Toujours entre deux avions, il connaît le gratin  de la planète. Ses amis s'appellent Albert de Monaco, Abdallah de Jordanie ou Hosni Moubarak. En 1984,  il figurait même sur la liste des personnalités susceptibles de recevoir le prix Nobel de la paix pour son rôle de médiateur dans le conflit israélo-arabe. Couvert d'honneurs et de richesses, Ben Weider aurait pu se contenter de dormir sur ses lauriers. C'est compter sans sa véritable passion : Napoléon. Une passion qui vient de loin : "Mon père a toujours été un admirateur de Napoléon et sur son lit de mort il m’a fait jurer de reprendre le flambeau et d’exposer les calomnies dirigées contre l’Empereur."

pot à lait en vermeil

 

botte de Napoléon

portée en 1807

 

 

mèche de cheveux de Napoléon prélevée par Louis Marchand

 

 

Abeille impériale

 

Le fils a tenu parole. Depuis quarante ans, il traque impitoyablement tous les objets relatifs à son héros. A force d'écumer les salles de vente comme Christie's, Sotheby's ou Drouot, il possède l'une des plus importantes collections privées du monde. "Ce qui m'intéresse, explique-t-il, ce sont les pièces ayant appartenu directement à l'Empereur. J'ai besoin de sentir un lien charnel entre l'objet et Napoléon. Voyez, par exemple, ce pot à barbe : c'était son nécessaire de campagne.

Napoléon à Sainte-Hélène

Napoléon peint par David

Bicorne authentique

de la campagne de Russie (1812)

Chaque fois que je passe devant, j'imagine cet homme exceptionnel en train de se raser, pensant à quelque bataille future ou projet grandiose. Quelle émotion ! En plus, ce pot à barbe a une histoire : il m'a été donné par un officier anglais qui le tenait lui-même d'un collègue à qui il avait sauvé la vie pendant la guerre. C'était un souvenir de famille qui venait d'un lointain aïeul, un colonel anglais qui l'avait saisi dans la berline impériale à Waterloo !" . Pour ne pas tenter le diable, Ben Weider refuse de parler chiffres. "Toutefois, ajoute-t-il, les spécialistes qui ont visité mes appartements affirment que les 80 objets de ma collection personnelle ont une valeur inestimable. Leur particularité, c'est d'être passés entre les mains de l'Empereur ". L'heureux propriétaire est-il sûr de l'origine de ses trésors ?

Miniature du sacre de Napoléon

par J.B Isabey

Boîte à priser de Napoléon en or

décorée par J.B. Isabey

"Ils sont tous authentifiés, précise-t-il. J'ai des amis qui suivent les ventes aux enchères, à Paris, Londres ou ailleurs et qui me signalent les lots intéressants. Ce qui compte, c'est l'absence de rupture dans la provenance d'une pièce. Généralement, ce sont des legs d'héritage". De fait, les salons du milliardaire recèlent de véritables merveilles. S'il est impossible de toutes les recenser, on peut néanmoins citer quelques pièces uniques : un portrait original de l'Empereur par le baron Gérard avec son cadre d'époque, une boîte à priser en or décorée par le peintre Isabey - " probablement la plus belle et la plus chère", indique Ben Weider,  deux bronzes du sculpteur Gérôme représentant Bonaparte en Égypte et Napoléon après le sacre, le bicorne porté par Napoléon pendant la campagne de Russie  - "en excellent état mais crasseux sur les bords inférieurs, ce qui atteste son port par l'Empereur", ou le masque mortuaire réalisé par le Dr Antommarchi à  Sainte-Hélène, au lendemain de la mort de l'Empereur, le 5 mai 1821. Mais la valeur marchande de ces reliques n'est pas la motivation première de notre collectionneur. Ainsi, son objet préféré est un buste en bronze de l'Empereur moulé en 1830. " J'y tiens comme à la prunelle de mes yeux. C'est ma première pièce. C'était à New York à la fin des années cinquante, dans une vitrine, ce buste m'a fasciné. Je suis entré dans la boutique. Le prix était modeste ; mille dollars. Pour moi, il a une valeur sentimentale ".

Éventail ayant appartenu à l'Impératrice Joséphine

Aquarelle originale de Napoléon à Sainte-Hélène

 Le Canadien attache aussi beaucoup d'importance aux documents. Et d'exhiber fièrement The Weekly Chronicle du 20 décembre 1840 : "Il s'agit du reportage effectué à Paris par cinq journalistes anglais à l'occasion du retour des cendres de Napoléon. Les reporters avaient tellement été impressionnés par l'enthousiasme de la foule parisienne que, pour la première fois depuis la mort du grand homme à Sainte-Hélène, les Anglais consentaient à parler de "l'Empereur Napoléon" et non plus du " général Bonaparte ".

 

Mais l'homme ne se contente pas de collectionner des objets inanimés. Il tente surtout de faire revivre l'Histoire. Président de la Société napoléonienne internationale, il est l'auteur de The Murder of Napoleon (l'assassinat de Napoléon), un best-seller traduit en 46 langues et vendu à un million d'exemplaires où il explique comment l'Empereur a été empoisonné pendant son exil.

 

figure équestre en bronze par Gérôme

Bien décidé à prouver scientifiquement  ses dires, le  Canadien a confié, courant hiver 2001, des cheveux de Napoléon (issus en partie de sa collection à l'Institut de médecine légale de Strasbourg pour analyse toxicologique). Les conclusions de ces expertises ont  été rendues publiques lors d'une conférence de presse qui s'est tenue à Paris, le 1er juin suivant. Un grand jour pour Ben Weider car les résultats sont formels : les cheveux de  l'Empereur contiennent effectivement des doses d'arsenic près de quarante fois supérieures aux normales admises ! Reste à savoir qui a empoisonné Napoléon et pourquoi. La balle est désormais dans le camp des historiens.