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Acte d'accusation contre le comte d'Artois et les ministres anglais
Ben Weider, dans son livre Napoléon est-il mort empoisonné ? (Pygmalion – 1999), avec l'appui d'éminents médecins et les résultats d'analyses effectuées dans les laboratoires les plus sophistiqués de Grande-Bretagne et des États-Unis, apporte les preuves de l'assassinat de l'Empereur.
Le livre donne les détails du déroulement d'un meurtre long, discret, pratiqué selon la méthode dite «de la marquise de Brinvilliers». La santé de Napoléon a été dégradée, peu à peu, par des doses légères d'arsenic. L'empereur a été achevé par l'administration simultanée de sirop d'orgeat aux amandes amères et d'une forte dose de calomel. Ce mélange corrosif a rongé les parois de l'estomac et entraîné des hémorragies irréversibles.
Ben Weider démontre aussi la culpabilité du Cabinet de Londres et de la cour de France. En effet, ce sont leurs sicaires, sir Hudson Lowe et le comte Charles de Montholon, unis dans une étroite complicité, qui ont mené à terme la mission criminelle. Ils ont agi respectivement, aux ordres de lord Bathurst, ministre anglais des Colonies, et du comte d'Artois, dit Monsieur, frère de Louis XVIII et futur Charles X.
La sortie du livre de Ben Weider a déclenché l'intérêt des scientifiques, des historiens, des médias et du grand public. Les événements concernant l'affaire se sont succédé à un rythme soutenu. On peut citer :
– Le résultat du référendum organisé par Ben Weider qui a invité ses lecteurs à se prononcer sur les causes de la mort de l'Empereur : 95 % ont donné leur suffrage au poison (100 % pour les membres du corps médical).
– Le 4 mai 2000, au cours d'une réunion au sénat, des toxicologues et des cancérologues parmi les plus célèbres ont débattu du sujet. Le cancer héréditaire du pylore (cause admise jusqu'aux travaux de Ben Weider et Sten Forshuvud) a été totalement écarté. Le poison a été retenu comme la cause la plus vraisemblable, évidente pour certains. Ceux qui ont manifesté quelque réticence ont simplement exprimé le souhait que des cheveux de Napoléon soient analysés par un grand laboratoire français disposant des moyens modernes les plus avancés. Ceci a été réalisé et les résultats confirment l'empoisonnement.
– En octobre 2000, Jacques Macé sort un livre L'Honneur retrouvé du général de Montholon (Éditions Christian) qui est une fort belle étude de la vie agitée et dissolue de Charles de Montholon et de sa femme Albine. Cependant les arguments qui cherchent à innocenter Montholon sont peu convaincants et la fin de l'ouvrage atteint, avec Le Chant de Moïna1, les sommets... du ridicule. En effet, dans ce poème, Albine de Montholon exprime sa passion amoureuse exacerbée pour un jeune lieutenant anglais, Basil Jackson, et non pas pour Napoléon comme le soutenait avec force Jacques Macé et, avec lui, René Maury et tous les historiens napoléoniens, même les plus célèbres. Je dis soutenait car Jacques Macé a reconnu son erreur dès que je la lui ai signalée.
– Le mois suivant, novembre 2000, René Maury en collaboration avec François de Candé-Montholon, descendant de Charles de Montholon et d'Albine, publie L'énigme Napoléon résolue (Albin Michel). Dans cet ouvrage, avec l'apport de deux cent trente sept documents inédits trouvés dans un grenier, les auteurs confirment l'empoisonnement et la responsabilité de Charles de Montholon. Seule différence avec Ben Weider, ils prétendent que Montholon a empoisonné Napoléon de sa propre initiative, sans vouloir le tuer. Selon eux, Montholon ne pouvait supporter d'être séparé de sa femme qui avait quitté Sainte-Hélène le 2 juillet 1819. Afin de la rejoindre, il voulait rendre Napoléon suffisamment malade pour que les Anglais, apitoyés et généreux, le rapatrient en Europe.
– Le 16 janvier 2001, au cours d'un «Bouillon de culture», le professeur Jean Tulard, grand oracle napoléonien, qui avait jusque-là soutenu le cancer héréditaire du pylore, déclare que le professeur Israel l'avait convaincu de son erreur et qu'il ne défendrait jamais plus la thèse du cancer.
Quand un crime est commis, il y a un ou plusieurs coupables. Ben Weider les a désignés mais, selon certains, il n'a pas été aussi pugnace que dans la démonstration de l'empoisonnement. C'est pourquoi, nous allons maintenant cerner ces coupables en ajoutant des témoignages et des commentaires supplémentaires.
Nous commencerons par appuyer la thèse de Ben Weider.
Ensuite, nous réfuterons les arguments du professeur René Maury et de monsieur François de Candé-Montholon.
Ben Weider
Quand est prise la décision de déporter Napoléon à Sainte-Hélène (sur une idée du duc de Wellington), le comte d'Artois, futur Charles X, avec l'aide des Anglais, impose la présence du comte de Montholon.
– Sur le Bellerophon, cinq généraux (Savary, Bertrand, Gourgaud, Lallemand et Montholon) accompagnent Napoléon. Au moment du transfert sur le Northumberland, les Anglais décident que seulement trois officiers pourront être du voyage à Sainte-Hélène... à l'exclusion de Savary et Lallemand qui sont arrêtés.
Autrement dit, ils imposent Montholon qui, sans cette décision, n'avait aucune chance d'être retenu. Des cinq généraux, Montholon était celui qui était le moins connu et le moins apprécié par l'Empereur.
Ici, les Anglais agissent manifestement à la demande de la cour de France, car ils n'avaient de leur côté, aucune raison d'interdire les uns plutôt que les autres.
Notons aussi que tombe l'argument, parfois avancé pour justifier la présence de Montholon, qu'il fuyait la justice du Roi suite à une malversation financière. Le roi aurait pu faire intercepter Montholon aussi facilement que Savary et Lallemand.
D'autre part, le détournement de fonds dont s'est rendu coupable Montholon se situe en avril 1814, au moment du passage de pouvoir entre l'empire et la royauté. Si le roi avait voulu l'arrêter il aurait pu le faire pendant la première Restauration qui a duré, rappelons-le, jusqu'en mars 1815. Non seulement Louis XVIII ne l'a pas «jeté en prison», mais il l'a promu, le 9 août 1814, au grade de maréchal de camp.
Comme nous le verrons plus tard, la cour de France ne dévoile pas aux Anglais la mission véritable confiée à Montholon. Il est vraisemblablement présenté comme un agent chargé d'informer sur des tentatives d'évasion éventuelles et non pas comme un assassin.
Quand nous accusons la cour de France, il nous faut toutefois préciser que Louis XVIII n'était pas le véritable responsable des décisions prises pour éliminer définitivement «l'Usurpateur». Son frère, Monsieur, c'est-à-dire, le comte d'Artois, avait, avec la «congrégation», créé un État dans l'État et c'est lui, chef du parti ultra, qui menait les opérations... marginales.
Il a même organisé un complot pour assassiner Louis XVIII. Pour avoir un aperçu de la personnalité de Monsieur, nous appelons à la barre des témoins la comtesse de Boigne, une royaliste bon teint, dont les Mémoires font autorité pour la période allant de 1789 à 1848. L'extrait suivant se situe en 1818 :
«Le comte d'Artois avait été, dès 1814, nommé commandant des gardes nationaux de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur correspondance avec Jules de Polignac, premier Inspecteur Général, était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion. C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une armée dans l'armée... ... La conspiration, dite au bord de l'eau, dont la réalité n'est mise en doute par aucune des personnes instruites des affaires à cette époque, avait pour but de faire régner Charles X avant que le Ciel eût disposé de Louis XVIII...»
Toujours au sujet du comte d'Artois, nous passons maintenant la parole à Fleury de Chaboulon (4e secrétaire de l'Empereur durant les Cent-Jours) et à Napoléon, lui-même.
Fleury de Chaboulon ayant publié ses Mémoires à Londres en 1819, un exemplaire parvint à Longwood, ce qui donna à Napoléon l'opportunité d'y porter des annotations et des corrections, souvent avec humour, parfois avec humeur.
C'est donc un dialogue que nous présentons dans cet extrait qui traite de la 1re Restauration et qui contient l'aveu du roi au sujet de la mission d'assassinat confiée à Cadoudal.
Fleury : Les titres de noblesse que nos braves avaient obtenus en répandant leur sang pour la patrie étaient dénigrés publiquement, et publiquement on anoblissait Georges Cadoudal dans la personne de son père, pour avoir égorgé des Français et tenté de commettre un parricide.
Napoléon : Contre un usurpateur tout est légitime. Georges fut brigand mais il était autorisé, breveté lieutenant général par le roi.
Fleury : Georges en voulant attenter à la vie de Napoléon s'était rendu coupable d'une action que les lois divines et humaines regardent et punissent comme un crime. Ériger ce crime en vertu, lui décerner une récompense éclatante, c'était encourager l'assassinat, le régicide ; c'était compromettre la vie de Louis XVIII et de tous les rois, et proclamer ce principe aussi dangereux qu'antisocial, qu'un individu a le droit de juger de la légitimité de son souverain et d'attenter à sa vie si son pouvoir lui paraît usurpé.
Napoléon : Un individu, quelle erreur ! Georges était lieutenant général légitime du royaume de France ; il agissait par l'ordre du comte d'Artois qui avait prescrit l'assassinat de l'usurpateur du trône légitime de Saint Louis.
– Le Cabinet de Londres, de son côté, est bien décidé à abréger la vie «du Général Buonaparte» : a) – Le 12 juillet 1815, Castlereagh, ministre des affaires étrangères, écrit à Liverpool, Premier ministre : «Des échanges que nous avons eus, je crois pouvoir déduire que le gouvernement du roi de France ne voudra pas, et n'a sans doute pas l'autorité suffisante, pour se charger du jugement et de l'exécution de Buonaparte pour trahison.» – Ceci implique clairement que Castlereagh, avait estimé que l'exécution de «Buonaparte» était la meilleure solution et qu'il avait insisté pour l'obtenir. b) – De nombreuses factions en France, et même dans toute l'Europe, provoquaient des troubles. Elles intensifieraient leurs actions tant qu'elles auraient l'espoir du retour de l'Empereur. c) – Il ne pouvait être envisagé de maintenir à Sainte-Hélène une force de 2 000 marins et 3 000 soldats pendant trente ans ou d'avantage (Napoléon n'avait que 46 ans en 1815 et il était en parfaite santé). d) – Lord Bathurst, secrétaire d'État à la Guerre et aux Colonies, haïssait la France en général et Napoléon en particulier.
Dans l'instruction générale qu'il rédigea le 30 juillet 1815 pour l'Amiral Cockburn, premier gouverneur de Sainte-Hélène, Bathurst prévoyait déjà la mort de «Buonaparte» en précisant la conduite à tenir au moment de son décès. Napoléon, rappelons- le, n'avait pas encore 46 ans.
Comme il savait que l'Amiral Cockburn n'accepterait pas de devenir un assassin, il choisit pour le remplacer Hudson Lowe qui avait commandé précédemment les Corsican Rangers, une unité spécialisée dans les enlèvements et les assassinats, en particulier par empoisonnement.
– Lowe est soupçonné d'avoir commandé l'assassinat de Salicetti, mort empoisonné à Naples le 23 décembre 1809.
Dans ce genre d'affaires, aux instructions écrites s'ajoutent des recommandations verbales qui, en principe, doivent demeurer secrètes. Cependant, dans ce cas particulier, un coin du voile a été levé :
Winston Churchill attribue à Bathurst ce propos : «Hudson, hold that rascal Boney ; keep him fast, with as little expense and publicity as is possible, till we are rid of him for ever» soit «Hudson, tenez ferme cette canaille de Boney ; serrez-lui silencieusement la vis et qu'il nous coûte le moins cher possible jusqu'au moment où nous en serons débarrassés pour toujours 2.»
– Hudson Lowe se fait accompagner par le Dr Baxter, médecin chef des Corsican Rangers et grand spécialiste «des poudres de succession», avec l'intention de l'imposer comme médecin personnel de l'Empereur.
– Comme Napoléon, malgré les pressions et l'insistance répétée du gouverneur, refuse les «soins» de Baxter (il refuse même de le voir), Hudson Lowe, le mardi 5 novembre 1816, demande au Dr O'Meara, qui est le médecin de Napoléon depuis le voyage sur le Northumberland, de se charger de l'empoisonnement :
Dr Barry O'Meara – Une voix de Sainte-Hélène – 5 novembre 1816 :
«Sir Hudson Lowe me dit que la vie d'un homme ne devait pas entrer en balance avec le mal qu'il pouvait causer, s'il parvenait à s'échapper, et que je ne devais pas oublier que le général Bonaparte avait déjà été le fléau du monde et la cause de la mort de plusieurs millions d'individus ; que ma position était toute particulière et d'une grande importance politique.»
– O'Meara, honnête médecin irlandais, est indigné et refuse tout net. Ensuite les accrochages, de plus en plus violents, se répètent entre le gouverneur et le médecin. Lowe demande et obtient son renvoi (lettre de lord Bathurst en date du 16 mai 1818 qui parviendra à Sainte-Hélène le 25 juillet 1818). Sur le bateau qui le ramène en Angleterre, O'Meara ne cache pas les ordres d'assassinat qui lui ont été donnés par Hudson Lowe. L'information circule comme une traînée de poudre dans la Royal Navy. O'Meara sera traduit devant un conseil de guerre et radié des cadres.
– Hudson Lowe, tente encore d'imposer le docteur Baxter. Nouveau refus de l'Empereur. Lowe désigne alors le docteur Verling comme médecin de Longwood. Verling soignera les Français, sauf Napoléon qui refusera de le voir.
Le 11 octobre 1818, Baxter écrit à Verling, une lettre lourde de menaces. Journal du Dr Verling (lettre reçue du Dr Baxter) :
«Je suis content que vous ayez entrevu le fantôme (Napoléon)... Je crois que l'heure approche où vous serez appelé à lui donner des soins journaliers... Impossible de ne pas admirer la malice du vieil imposteur (Napoléon)... J'apprécie la façon d'agir de Montholon... Je crois que vous ne pouvez pas douter d'être choisi par Buonaparte, en qualité de médecin attaché à sa personne ; lorsqu'il en aura décidé ainsi, je vous ferai des visites plus fréquentes (sous-entendu, pour vous aider dans la préparation des “médicaments”) car on ne pourra plus me soupçonner alors de vouloir imposer mes services...»
– Hudson Lowe dit à Gorrequer que le Dr Baxter est venu à Sainte-Hélène, uniquement pour «s'occuper» de Napoléon, puis il regrette d'avoir fait cette confidence.
Journal de Gorrequer – 20 janvier 1819 : «H. Lowe m'ayant dit voici quelques jours que le Dr Baxter n'était à Sainte-Hélène pour aucune autre raison que celle de “soigner” Napoléon, me dit aujourd'hui que Baxter était là pour toutes sortes d'autres motifs.»
– En janvier 1819, le Dr Stokoe, médecin du Conqueror est appelé en urgence à Longwood (Napoléon est très malade, il perd connaissance à plusieurs reprises et le général Bertrand pense qu'il ne passera pas la nuit). Au cours de sa visite, Stokoe rapporte les déclarations du Dr O'Meara.
Journal de Verling à la date du 22 janvier 1819 :
«J'ai eu une longue conversation avec sir H. Lowe. Il me dit qu'il savait que Stokoe avait rapporté à Longwood les propos tenus par O'Meara à l'Ile d'Ascencion, en présence de Mr Hall, chirurgien de la Favorite, à savoir que si lui, O'Meara, avait suivi les directives de sir H. Lowe, Napoléon serait déjà mort...»
Le Dr Stokoe sera traduit devant une cour martiale et, lui aussi, radié des cadres de la marine.
– Quand le Dr Baxter, devant l'impossibilité d'exécuter l'assassinat pour lequel il est venu à Sainte-Hélène, demande son rapatriement, il exige de l'avancement, en menaçant de dévoiler le but de sa mission dans le cas où cette faveur ne lui serait pas accordée. Journal de Gorrequer – 29 avril 1819 :
«Baxter me raconte son accrochage avec Lowe... Il a exigé une recommandation pour une promotion à son retour en Angleterre, d'une part en menaçant Lowe et d'autre part en l'assurant de ne rien dire, à qui que ce soit, de ce qui se passait à Sainte-Hélène.»
– En février 1819, Napoléon apprend que le lieutenant Basil Jackson (24 ans) est depuis septembre 1818, l'amant d'Albine de Montholon (40 ans), qu'il passe ses nuits avec elle et son mari dans leur appartement et, qu'il rapporte à Hudson Lowe tout ce qui se trame, se dit et s'écrit à Longwood. Napoléon décide alors de chasser le couple Montholon. Charles est d'abord affolé, mais il se reprend et obtient de rester. Sa femme partira sans lui.
Journal de Bertrand :
– 9 février 1819 : «Balmain m'apprend que Jackson voit beaucoup Mme de Montholon. Elle s'est jetée à son cou. Elle en est amoureuse folle... Cela fait beaucoup de tort à Longwood car elle ne prend pas garde à ce qu'elle dit et Jackson rapporte tout à Hudson Lowe... qui fait maintenant le plus grand éloge de Montholon. L'Empereur s'est promené deux heures avec Mme de Montholon. Il a parlé de Jackson... Il faut refuser de le voir... Mme de Montholon paraît fort contrariée et Montholon également... L'Empereur est triste, il se couche de bonne heure.»
– 20 février 1819 : «Il paraît que Jackson, dans plusieurs petits chemins, a revu Montholon (Albine). On ne sait pas comment cela tournera. J'espère que l'Empereur sera empêché d'en savoir davantage...»
– 18 mars 1819 : «L'Empereur a eu une explication avec le général Montholon. Il faut que lui et sa femme donnent leur parole d'honneur de ne plus voir Jackson, ou bien qu'ils s'en aillent.»
– 14 avril 1819 : «Madame de Montholon décide son mari à rester à Sainte-Hélène.» (Elle partira... suivie de Jackson).
Le 10 octobre 1818, Verling avait écrit dans son journal :
«Depuis quelques jours, il y a de fréquentes conversations entre sir H. Lowe et le général Montholon... et il y a entre eux comme un commencement de bonne entente.»
Nota : Le simple bon sens indique que Lowe a été informé par Jackson de la véritable mission de Montholon. À partir de ce moment, il devient un complice criminel actif et efficace.
– Hudson Lowe est «fou de rage» contre le comte Balmain (Commissaire russe) responsable d'avoir dévoilé au général Bertrand, qui en a rendu compte à Napoléon, la nature de la liaison entre Albine de Montholon et Basil Jackson.
Journal de Gorrequer :
21 février 1819 : «Lowe traite Balmain de sale petit voyou hargneux.»
28 avril 1819 : «Ce Balmain est le pire des scélérats. Où qu'il aille se cacher dans le monde, je (Lowe) l'y poursuivrai et le détruirai.»
– Basil Jackson, dans ses mémoires (Réminiscences of a Staff Officier), écrit que le couple Montholon, dans l'intimité, ne cachait pas sa haine et son mépris pour Napoléon. Il nous dit aussi que Montholon avait une grande admiration pour Hudson Lowe.
Livre de Basil Jackson : (Il note les confidences des Montholon)
«Napoléon était ignorant sur bien des sujets, ne supportait pas la contradiction, cherchait toujours à prendre au piège ses interlocuteurs, était sensible à la flatterie, était souvent grossier dans ses expressions, manquait de dignité et de bonnes manières, s'exprimait de façon confuse, n'avait pas d'amis car il n'aimait personne, etc. Hudson Lowe était un officier général de grande classe et de grande valeur que tous les gouvernements de la terre seraient heureux d'avoir à leur service.»
– Hudson Lowe facilite le départ d'Albine de Montholon (2 juillet 1819). Il n'attend pas l'autorisation de Londres et n'impose pas de quarantaine au Cap (cas unique de 1815 à 1821). En pleine entente avec Charles de Montholon, qui reste à Longwood pour achever sa mission, il donne l'ordre à Basil Jackson de partir rejoindre Albine en Europe pour la surveiller, c'est-à-dire pour éviter qu'elle ne dévoile les intrigues en cours.
Nota : Belle mission pour un lieutenant, payé par la couronne britannique, et venu à Sainte-Hélène pour y construire des logements. Ce fait, à lui seul, prouve le crime et la complicité entre Hudson Lowe et Montholon.
Journal de Bertrand – 8 mai 1821. (Le grand maréchal rapporte les paroles de Thomas Reade, l'adjoint de Lowe) :
«Montholon et sa femme forment le couple le plus retors et le plus rusé que j'aie jamais connu. Tous les deux sont excessivement habiles. Basil Jackson n'était pas amoureux d'Albine de Montholon. C'était notre espion. Pendant six mois, nous (Lowe et Reade) avons su tout ce qui se passait à Longwood, les plus infimes détails aussi bien que tout ce que dictait Napoléon... Ce n'est pas Jackson qui a souhaité suivre Mme de Montholon, mais nous qui l'avons envoyé à Bruxelles pour qu'il puisse la manipuler à son aise...»
– Deux semaines avant la mort de Napoléon, Montholon savait que le retour en Europe était imminent.
– 20 avril 1821. Capitaine Lutyens à major Gorrequer :
«Henley, le domestique du comte de Montholon, m'a informé que son maître venait de lui dire qu'il allait l'emmener en Europe avec lui, et lui a demandé de se procurer une grande malle au magasin du camp.»
– Pour le coup de grâce, c'est Hudson Lowe qui fournit, à la demande de Montholon, les amandes amères. C'est encore le couple Lowe-Montholon qui impose, par l'intermédiaire des trois médecins anglais, Arnott, Shortt et Mitchell, les 10 grains de calomel qui vont provoquer les fatales corrosions et hémorragies stomacales. Il avait même été prévu dans une consultation chez Montholon que 20 grains de calomel seraient administrés si 10 ne suffisaient pas.
Nota : Avant de résumer les derniers jours de Napoléon, rappelons ce que nous ont dit Sten Forshufvud et le professeur Hamilton Smith : «Le calomel est en lui-même un produit inoffensif. Mais associé aux amandes amères de l'orgeat que Napoléon boit journellement, il devient un poison. Les amandes contiennent de l'acide cyanhydrique qui a pour propriété de libérer les chlorures mercureux de calomel, créant ainsi un mélange corrosif.»
Les derniers jours de Napoléon
25 avril 1821 : Capitaine Lutyens (espion anglais imposé à Longwood) à major Gorrequer : «Le comte de Montholon demande qu'on lui fournisse des amandes amères.»
Général Bertrand : «Hudson Lowe a envoyé une caisse d'amandes amères.»
3 mai 1821 : Bertrand : «Vers 14 h 30, H. Lowe vient chez le général Montholon avec les docteurs Shortt et Mitchell et dit qu'il a l'ordre de son gouvernement, en cas de maladie grave de l'Empereur, d'envoyer les meilleurs médecins de l'Île pour l'assister. Il a ajouté qu'il avait appris que les docteurs Antommarchi et Arnott n'étaient pas du même avis et qu'il fallait donc organiser une consultation entre les quatre médecins. Le général Montholon a reçu les médecins chez lui. Les Anglais ont proposé 10 grains de calomel. Seul contre trois, Antommarchi a dû s'incliner.»
Marquis de Montchenu : «Le différend entre Antommarchi et les médecins anglais fut soumis à Montholon qui se rangea à l'opinion des médecins anglais, et le calomel fut en conséquence administré.»
Marchand : «Par suite de cette consultation, je fus appelé à donner à l'Empereur le calomel... Je délayais cette poudre dans de l'eau avec un peu de sucre et lorsque l'Empereur me demanda à boire, je la lui présentai... Il ouvrit la bouche, avala difficilement et voulut même, sans y parvenir, rejeter le tout...»
Nota : Napoléon n'avait pratiquement rien mangé depuis plusieurs jours. Il ne fallait donc pas s'étonner qu'il n'ait pas eu de selle. La décision de lui administrer une dose massive de laxatif ne peut se justifier au plan médical.
Bertrand : «À 17 h 30 on a donné le calomel... À 23 h, le calomel n'ayant pas fait son effet, Arnott a parlé de redonner à minuit dix grains de plus... Antommarchi a dit qu'il n'y consentait pas. Nouveau dissentiment. À 23 h 30, l'Empereur fait une selle noire (du sang digéré), copieuse, énorme, plus considérable à elle seule que toutes celles qu'il avait faites depuis un mois.»
Saint-Denis : «La potion (le calomel) eut de l'effet ; elle détermina une évacuation d'une matière noirâtre et épaisse et en partie dure, qui ressemblait à la poix ou au goudron.»
Note de Sten Forshufvud : «Un estomac corrodé et qui saigne produit des selles brun très foncé. Le mercure métallique issu de la réaction calomel-orgeat est noir comme de l'encre.»
4 mai 1821 : Bertrand : «À 6 h 30, selle... À midi, nouvelle selle... À 14 h sept à huit évanouissements successifs dans une montée de selle... À 15 h, deux évanouissements à cinq minutes de distance, selle... À 20 h, selle assez copieuse...»
5 mai 1821 : Bertrand : «Toujours le hoquet. L'Empereur souffre beaucoup. Son gilet est couvert de crachats rougeâtres qui n'ont pas la force d'aller plus loin... À 17 h 49, le dernier soupir.»
Nota : Le hoquet entraînait des crachats de sang venus de l'estomac.
– Montholon propage la fallacieuse information selon laquelle l'Empereur est mort, comme son père, d'un mal héréditaire, le squirre du pylore, alors que pas un seul médecin présent à l'autopsie n'a signalé cette maladie. Non seulement, Antommarchi n'a pas trouvé la moindre tumeur, mais il a même constaté que le pylore était «dans un état normal» (Le squirre du pylore, ou cancer du pylore, est caractérisé par le développement d'une tumeur qui finit par boucher complètement le pylore. Plus aucun aliment ne passe dans l'intestin et le malade meurt d'inanition, dans un état cachectique. Ce fut le cas pour Charles Bonaparte, mort à l'âge de 39 ans).
Nota : Pourquoi mentir si ce n'est pour dissimuler le crime ?
Lettre du 6 mai 1821 de Montholon à sa femme Albine, diffusée presque mot à mot par son complice Hudson Lowe à toutes les cours de l'Europe :
«... L'ouverture de son corps a eu lieu ce matin... Elle a prouvé qu'il était mort de la même maladie que son père, un squirre à l'estomac...»
– Hudson Lowe exige des médecins anglais qu'ils modifient le procès-verbal d'autopsie pour accréditer le cancer. Il exige aussi qu'ils écrivent un rapport précisant que Napoléon serait mort bien plus tôt si le foie n'était pas venu boucher une perforation de l'estomac. Ceci manifestement pour justifier, vis-à-vis de lord Bathurst, le retard mis à l'exécution de l'assassinat.
Journal de Gorrequer – 7 mai 1821 : «Hudson Lowe tarabusta les docteurs Shortt et Arnott pour qu'ils modifient le rapport d'autopsie. Après beaucoup de bruit et de rage, il obtint satisfaction et tous les médecins concernés acceptèrent de falsifier le procès-verbal. Ceci ne lui suffit pas. Il continua à harceler Shortt et Arnott, jusqu'à ce qu'ils acceptent de rédiger une lettre, à joindre au procès-verbal déjà expédié, dans laquelle ils précisaient que Napoléon n'aurait pas vécu si longtemps si ce n'avait été l'adhésion du foie.»
– Hudson Lowe refuse de laisser embaumer le corps de Napoléon. Il ne faudrait pas que, bien plus tard, on y trouve des traces de poison.
Journal de Marchand : «Hudson Lowe déclara que son gouvernement s'opposait à tout embaumement.»
– Hudson Lowe donne au Dr Arnott une mission de surveillance draconienne durant toute la période qui s'écoule entre l'autopsie et la descente au tombeau. Il veut être certain que la totalité du corps, viscères compris, disparaisse à jamais et que rien ne puisse être prélevé et emmené en Europe en vue d'une analyse ultérieure, avec des moyens supérieurs à ceux dont disposait le Dr Antommarchi à Longwood.
Journal de Marchand : «L'Empereur en uniforme complet des chasseurs de la garde impériale, ayant sur la tête pour couronne son chapeau, était sur son lit de camp, vieux témoin de sa gloire et de ses pensées à la veille des batailles. Son drap mortuaire était le manteau de Marengo. Sur son front, on pouvait lire le nom des rois qu'il avait vaincus et généreusement pardonnés... Le Dr Arnott avait reçu la mission de ne point quitter le corps de l'Empereur qu'il ne fût en terre et d'avoir les yeux sur les deux vases contenant le cœur et l'estomac pour éviter toute substitution.» (Grandeur et horrible médiocrité)
– Hudson Lowe, après son retour à Londres, intente un procès au Dr O'Meara, qui a publié en 1822 Une voix de Sainte-Hélène, le livre dans lequel il accuse le gouverneur de lui avoir donné, le 5 novembre 1816, l'ordre d'assassiner Napoléon.
O'Meara a déjà sa carrière ruinée. Il a été radié des cadres de la marine et est maintenant menacé de terminer sa vie en prison. Cependant il affronte le procès avec détermination : «Je n'hésite ni ne crains les recherches, je suis prêt à soutenir tout examen dans lequel la vérité puisse être dite et j'en accepte les conséquences et toutes les responsabilités.»
Dans cette affaire, c'est la parole de Hudson Lowe contre celle de O'Meara, puisque l'entretien du 5 novembre 1816 s'est déroulé sans témoins. Dans ces conditions, Lowe est persuadé qu'il va bénéficier du soutien déterminant des ministres dont il n'a fait qu'exécuter les ordres.
Or, ce ne fut pas le cas. Voici la position de Liverpool et Bathurst à partir du moment où Lowe s'est trouvé accablé par le mépris du Tout-Londres : «Vous devez rentrer la tête dans les épaules et laisser passer l'orage. Le procès constituerait une tribune pour l'opposition...»
De fait, le procès n'eut jamais lieu, car un juge, le 11 juin 1823, décida qu'il n'était pas recevable en raison de délais limites dépassés.
De plus, Liverpool et Bathurst, pour tenter de faire croire à l'opinion publique qu'ils n'étaient en rien responsables des actes de Lowe, lui refusèrent la pension à laquelle il avait droit et le confinèrent dans des emplois de plus en plus médiocres, le condamnant ainsi à une fin de vie des plus misérable.
Autrement dit, Liverpool et Bathurst ne pardonnèrent jamais à Lowe de n'avoir pas su pressentir que l'honnête Dr O'Meara refuserait l'ordre d'assassiner l'Empereur.
Les faits et témoignages énoncés ci-dessus démontrent sans ambiguïté la complicité criminelle entre Lowe et Montholon. Il est également évident que Lowe était aux ordres de lord Bathurst. Personne d'ailleurs, connaissant sa personnalité, n'oserait suggérer qu'il ait pu agir de sa propre initiative dans une affaire aussi importante que l'assassinat de l'Empereur.
En ce qui concerne Montholon, Ben Weider nous a déjà donné les preuves de son inféodation au comte d'Artois. La réfutation des arguments présentés par le professeur René Maury et François de Candé-Montholon va permettre «d'enfoncer le clou».
Nota : Mes commentaires seront en italiques.
René Maury et François de Candé-Montholon
Tout d'abord, je tiens à saluer le courage du descendant de Charles de Montholon et d'Albine qui a choisi de défendre la vérité historique plutôt que de tenter de dissimuler des actions de son ancêtre, qui peuvent aujourd'hui, à première vue, paraître répréhensibles.
Je dis bien aujourd'hui et à première vue car je ne suis pas certain que Charles de Montholon serait heureux d'apprendre que sa postérité lui prête des motivations telles que la jalousie, la lassitude ou la cupidité, qui sont du niveau de la canaille roturière, alors qu'il a parfaitement réussi une mission d'honneur, au service du roi. Montholon était sûrement très fier d'avoir, au prix d'une grande abnégation et de longues souffrances morales, éliminé définitivement «l'Usurpateur». Il a triomphé là où des généraux aussi célèbres que Cadoudal et Pichegru et des aristocrates du plus haut rang, tels que le marquis de Rivière et les frères Jules et Armand de Polignac avaient piteusement échoué. Ceci est important, monsieur de Candé-Montholon, et je vous invite à y réfléchir. D'un point de vue royaliste (de l'époque), l'honneur de votre famille brille d'un vif éclat et vous ne devriez pas le ternir.
Mais abordons le cœur de notre sujet :
Maury : Si le Dr Verling avait jugé que l'état de santé de Napoléon exigeait un rapatriement immédiat en Europe pour y recevoir des soins qui ne pouvaient pas être prodigués à Sainte-Hélène, le gouverneur Hudson Lowe eût ordonné ce rapatriement immédiatement. Cela l'Empereur et Montholon le savent bien.
C'est à partir de ce postulat que Maury a construit toute sa thèse. Montholon aurait été animé de bonnes intentions à l'égard de Napoléon et, s'il lui versait de l'arsenic, c'était pour le rendre juste assez malade pour que lord Bathurst (pas H. Lowe qui n'avait certainement pas le pouvoir d'une telle décision) le fasse immédiatement revenir en Europe. Qui peut croire pareille ineptie ?
Maury : Quand Montholon se rend compte qu'Antommarchi risque bien involontairement de tuer Napoléon (en lui administrant de l'émétique), il veut intervenir pour le sauver. Mais comment pourrait-il formuler un avis médical sans éveiller aussitôt les soupçons ?
«Non seulement Montholon n'est pas intervenu pour sauver Napoléon, mais il a fait pression sur lui pour qu'il accepte de prendre de l'émétique. Lisons Marchand : Le 21 mars 1821, l'émétique est proposé à l'Empereur qui se refuse à toute espèce de remède ; le docteur (Antommarchi) lui développe les résultats qu'il doit en attendre, le général Bertrand et le comte de Montholon se joignent à lui ; il se décide le lendemain à en prendre.»
Maury : Ainsi Montholon assiste-t-il impuissant, au dénouement inattendu de ses actes. Coupable d'homicide par imprudence, ayant entraîné la mort sans intention de la donner : telle est, du point de vue juridique, l'incrimination dont sa mémoire peut faire aujourd'hui l'objet...
Le pire va survenir. Bientôt, en effet, le Dr Arnott propose d'administrer à l'Empereur un laxatif puissant, le calomel...
Le Dr Arnott, on ne sait trop pourquoi, propose une dose dix fois supérieure à la posologie normale... Sur le plan proprement médical, c'est un véritable assassinat...
«Hé oui ! C'est un véritable assassinat dont le maître-d'œuvre a été, jusqu'au bout, Charles de Montholon, comme nous venons de le voir dans “les derniers jours de Napoléon”. C'est Montholon qui a demandé à Lowe les amandes amères nécessaires pour la préparation du mélange fatal et c'est encore lui qui, avec l'aide de Lowe, a obtenu que trois médecins anglais emportent la résistance d'Antommarchi qui refusait le calomel.»
Maury : Le comte d'Artois n'avait aucune raison de tuer Napoléon à partir du moment où il était prisonnier à Sainte-Hélène.
«Tant qu'il était en vie, Napoléon restait extrêmement dangereux pour le trône. Une révolution en sa faveur risquait à chaque instant d'éclater. Des troubles et des complots se répétaient dans toute la France, à tel point qu'en 1818, le comte d'Artois est intervenu à plusieurs reprises auprès du duc de Wellington pour tenter d'obtenir l'annulation de la décision, obtenue très difficilement par le duc de Richelieu, de la fin de l'occupation du territoire par les armées étrangères. Artois n'avait aucune confiance en l'armée “royale” française pour la protection du trône. Autrement dit, tant que Napoléon était en vie, le “brave” d'Artois “n'avait pas un poil de sec”. Il se souvenait de son équipée à Lyon au moment du retour de l'île d'Elbe, mais il était aussi persuadé qu'une “liquidation brutale” de Napoléon aurait déclenché une révolution à la 1789 (il se souvenait aussi de celle-là).»
Passons la parole à la comtesse de Boigne, qui en 1818 était à Londres avec son père, le marquis d'Osmond, ambassadeur de France :
«Tous les soins du gouvernement étaient employés à obtenir notre délivrance (la fin de l'occupation). Il était contrecarré par le parti ultra (dont le chef était le comte d'Artois) qui éprouvait une grande alarme de voir les armées étrangères quitter la France. Monsieur (d'Artois) avait dit au duc de Wellington : “Si vous partez je veux partir aussi”. Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de Monsieur, les Crussol, Fitz-James, La Ferronays, Bruges, Jules de Polignac, etc. Tous venaient réclamer la prolongation de l'occupation étrangère. Jamais prince héritier d'une couronne n'a commis une action aussi antipatriotique et coupable.»
Maury : Le comte d'Artois n'aurait certainement pas choisi un aristocrate pour en faire un «tueur à gages». Un tueur qu'on liquide après le crime pour s'assurer de son silence.
Il n'est pas sérieux de dire que Montholon ait été considéré comme un tueur à gages par les Bourbons. De même que Cadoudal, Pichegru, le marquis de Rivière et les frères Armand et Jules de Polignac, transportés clandestinement en France par un bateau de la Royal Navy pour assassiner le Premier Consul Bonaparte, Montholon a reçu une mission sacrée, une mission où son honneur d'aristocrate est en jeu. Est-ce que Louis XVIII a considéré que le général Cadoudal était un tueur à gages quand il a anobli publiquement son père en compensation de la perte de son fils ? (Mémoires de Fleury de Chaboulon, annotés à Sainte-Hélène par Napoléon).
Pour bien montrer que le fait d'assassiner sur ordre du roi, était une mission d'honneur pour un aristocrate, nous allons passer de nouveau la parole à la comtesse de Boigne. Il s'agit d'extraits de ses mémoires concernant la mission d'assassinat confiée au marquis de Rivière et au comte Jules de Polignac, deux aristocrates de la plus haute noblesse :
«Nous savions qu'on préparait en France un bouleversement et que Pichegru avait été placé à la tête du complot... La peine de mort, pour raisons politiques, se présentait alors à tous les esprits (royalistes) comme de droit naturel...»
Au sujet de Rivière : «Le comte d'Artois était susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde, exception faite peut-être pour monsieur de Rivière.»
Arrêté en 1804, (condamné à mort, il fut gracié par Bonaparte, suite à une intervention de Joséphine) Rivière fut incarcéré au fort du Joux, puis déporté en 1808. Revenu en France à la Restauration, il fut nommé, en août 1815, pair de France et lieutenant-général.
Il chassa Murat de Corse et fut nommé ambassadeur à Constantinople. Il avait conservé toute la faveur de Monsieur (Artois) qui, après son avènement (Charles X), le créa duc héréditaire.
Au sujet de Jules de Polignac : «Pichegru se conduisait avec prudence et adresse. Ce n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions... Un jour, il partit discrètement pour sa dangereuse expédition. Malheureusement messieurs de Polignac agirent différemment. Ils firent cent visites d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de commissions pour Paris... Armand était aussi bête que Jules était sot...»
Les deux frères, condamnés à dix ans de prison furent successivement enfermés au fort du Ham, au Temple puis à Vincennes. En 1810, ils obtinrent (de l'Empereur) leur transfert dans une maison de santé...
À la Restauration, Monsieur (Artois) nomma Jules adjudant-général de la garde nationale et lui confia, secrètement, la place de ministre de la Police du gouvernement occulte (la Congrégation)...
Devenu Charles X, il nomma Jules de Polignac prince et duc héréditaire et en fit, en 1829, son Premier ministre.
Montholon a suivi Napoléon comme «taupe» royale et ceci sur l'ordre de son beau-père le marquis de Semonville, grand ami et confident du comte d'Artois. Nous le répétons, servir le roi était pour Montholon une question d'honneur. «Je servirai Votre Majesté aussi fidèlement que mes ancêtres ont servi Henri II et François Ier.»
Sémonville aussi servait le roi, même quand il était ambassadeur de Napoléon en Hollande. Appelons encore une fois à la barre des témoins notre chère Adèle de Boigne : «Aussitôt que j'arrivai de Londres (septembre 1804), je me rendis à La Haye et demandai un rendez-vous à monsieur de Sémonville. Il envoya sur-le-champ monsieur de Ganouville me dire qu'il allait venir chez moi. Monsieur de Sémonville, tout puissant en Hollande, se mit de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea, il me parla de Monsieur ; je pensai qu'il entendait par-là Louis XVIII et je répondis qu'il n'était pas en Angleterre. Je le sais bien, reprit avec douceur monsieur de Sémonville, je parle de son frère Monsieur. Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais inventé d'appeler le comte d'Artois Monsieur, et c'était la première fois que ce nom lui était donné devant moi.»
Sémonville a utilisé son amitié avec le duc de Bassano pour placer Montholon près de Napoléon. Impossible, nous dit-on, Maret n'aurait jamais accepté de trahir l'Empereur. Sémonville était connu comme le roi de l'intrigue et il n'était pas obligé de dire à son ami la vérité sur la mission confiée à son beau-fils. À moins que Maret ait été son complice en cette occasion. Monsieur Maury, lui-même, nous a dit au cours d'un récent «Bouillon de culture» que c'est le duc de Bassano qui avait livré Paris aux alliés en 1814 (Il possédait une lettre de Montholon qui le prouvait).
Enfin pour confirmer l'allégeance de Montholon à l'égard de son beau-père durant le séjour à Sainte-Hélène nous allons emprunter à Jacques Macé l'affaire Bouge.
«Pour remplacer un de ses domestiques, le Général Bertrand fit venir de Châteauroux le dénommé Étienne Bouge qui arriva à Longwood au milieu du mois de janvier 1819, porteur de messages qu'on lui avait fait apprendre par cœur. Le message de Semonville à son beau-fils Montholon était de ne jamais quitter l'Empereur et que, cela étant, tout serait sauvé ; au cas contraire, tout serait perdu.»
Maury : Après le départ de sa femme, en juillet 1819, Montholon la supplie, dans plus de cinquante lettres, de lui trouver un remplaçant pour qu'il puisse partir la rejoindre.
Montholon pouvait partir sans la moindre difficulté, s'il l'avait vraiment voulu. Napoléon, prisonnier, n'avait aucun pouvoir pour l'en empêcher et lord Bathurst avait donné l'ordre à H. Lowe d'éclaircir les rangs autour de Buonaparte. Las Cases, Piontkowski, Gourgaud et plusieurs domestiques étaient partis sans avoir été remplacés. L'Empereur lui-même lui avait demandé de quitter Sainte-Hélène quand il avait appris qu'Albine était devenue la maîtresse du lieutenant Basil Jackson. Montholon aurait pu accompagner sa femme et, s'il a voulu rester, c'est qu'il avait une bonne raison pour cela. Les lettres énamourées ne font que préparer un alibi pour «el Buggiardo» (le menteur). C'était le pseudonyme que lui avait donné Gorrequer. Dans ces lettres se trouvent aussi des informations pour le comte d'Artois. Elles étaient copiées à cet effet par le capitaine Gorse, aide de camp du marquis de Montchenu. Faut-il aussi rappeler que Montholon a demandé et obtenu la séparation d'avec Albine dès son retour en France.
Maury : Pour élucider le mystère de Sainte-Hélène, il ne faut pas s'obnubiler sur le crime, il convient de considérer que nous sommes d'abord, fondamentalement, peut-être exclusivement, en présence d'une histoire d'amour... Pour se représenter la passion éprouvée par Albine pour Napoléon, il faut se rapporter à un document extraordinaire, Le Chant de Moïna... dans lequel Albine-Moïna crie son amour exacerbé pour Napoléon-Léo.
Il est vrai que Le Chant de Moïna3 est un sublime chant d'amour. Mais il y a un problème. Sa découverte a permis à plusieurs historiens napoléoniens d'atteindre les sommets... du ridicule.
Albine chante son amour pour le lieutenant Basil Jackson (Léo) et pas pour Napoléon (le père). L'autre personnage, Elvire, est Charles de Montholon. Jacques Macé, le découvreur, en a convenu dès que je lui ai signalé l'erreur. Que ceci serve de leçon à bien des historiens napoléoniens, trop souvent arrogants et condescendants. Un peu d'humilité ne saurait nuire à leur réputation et rendrait la vie bien plus agréable à bon nombre de chercheurs désintéressés.
Maury : Un de nos inédits parmi les plus sensationnels permet de comprendre ce qui s'est passé (aussitôt après la mort de Napoléon). Il faut se rapporter au journal secret de Montholon (qui était d'autant plus sincère qu'il n'était pas destiné à la publication et n'a d'ailleurs jamais été publié) :
«Le marquis de Montchenu, au contraire du baron Stürmer, établit des rapports d'intimité toute française avec Longwood, il n'est pas de services compatibles avec ses devoirs, qu'il ne se soit empressé de nous rendre et l'Histoire redira sa noble conduite à la mort de l'Empereur ; dès qu'il sut que sir Hudson Lowe, dans sa hâte de faire constater par procès-verbal de ses médecins que Napoléon n'avait pas été empoisonné, voulait au mépris des protestations des généraux Bertrand et Montholon faire procéder sur l'heure à l'ouverture du corps à peine froid, il accourut à Longwood et vint au nom du Roi de France protester contre cette préoccupation (souligné de la main de Montholon) de sauvage, déclarant qu'il s'établissait garde du corps et n'en permettrait l'autopsie qu'après l'expiration des délais légaux en France...» Voici «Old Frog», c'est le surnom que donnait Gorreguer à Montchenu, transformé en héros de cape et d'épée par «el Buggiardo».
Cette histoire de Montchenu stoppant le sauvage est totalement fausse et prouve que Montholon mentait même dans son journal «secret ?» Voici les faits :
5 mai 1821 : Bertrand – «À 17 h 49, l'Empereur a rendu son dernier soupir... Le gouverneur a chargé le Dr Arnott de la responsabilité du cadavre... À 22 h, l'abbé Vignali a fait quelques prières. Marchand a été de garde. À 23 h 30, on a rasé l'Empereur. Six heures après sa mort, on l'a nettoyé et changé de linge.»
Marchand – «À 17 h 50 l'Empereur n'est plus... Antommarchi lui ferme les yeux... Le capitaine Crokat (espion anglais à Longwood) entre pour constater le décès... Deux médecins anglais entrent et retournent confirmer à Hudson Lowe le rapport du Dr Arnott... Ainsi périt l'Empereur Napoléon, léguant l'opprobe de sa mort à la maison régnante d'Angleterre, laissant à la postérité le devoir de le venger du sicaire commis à sa gare, entouré d'amis et de quelques serviteurs fidèles et dévoués, mais exilé loin de ces objets d'affection que l'homme cherche à ses derniers moments : une mère, une femme, un fils... Devant attendre jusqu'à minuit pour procéder au lavage du corps de l'Empereur...»
6 mai 1821 : Bertrand – «À 6 h, Hudson Lowe, son état-major, les autorités de l'île, M. de Montchenu sont entrés dans la chambre de l'Empereur.»
Marchand – «H. Lowe (annoncé à 6 h) n'arriva qu'à 7 h. Il avait avec lui le contre-amiral Lambert, le général Coffin (faisant preuve d'un humour des plus macabre, lord Bathurst avait désigné le général “cercueil” pour commander les troupes de Sainte-Hélène à partir du mois d'août 1820), le marquis de Montchenu et M. Gorse, quelques officiers de marine et quelques médecins et chirurgiens de l'île... Hudson Lowe dit au marquis de Montchenu, lui montrant de la main l'Empereur : “Le reconnaissez-vous ?” Le marquis de Montchenu fit d'abord un signe de la tête, puis ensuite dit : “Oui, je le reconnais”.»
Nota : Montchenu n'est pas venu à Longwood le 5 mai. Hudson Lowe n'a pas demandé que l'autopsie soit effectuée aussitôt après la mort. Les mensonges du journal secret (qui a vraisemblablement été présenté au comte d'Artois) confirment les savantes manipulations du comte de Montholon.
Maury : Le 6 mai 1821 un tiffin (gueuleton entre frères d'armes pour célébrer une grande victoire) réunit à Plantation House Lowe, Montholon et Bertrand. «Si je relève particulièrement cette grossière erreur historique (parmi une bonne vingtaine d'autres) c'est qu'elle met en cause l'honneur du grand maréchal Bertrand. Le repas à Plantation House a eu lieu le 13 mai 1821. Du 5 au 9 mai, Bertrand, sauf pour quelques heures de sommeil, a veillé près du corps de l'Empereur. C'est une grossière insulte à sa mémoire que de dire qu'il a participé à un “gueuleton” le 6 mai 1821.»
Voici ce que dit Gorrequer dans son journal (publié par James Kemble en 1969):
15 mai 1821 : ... «Great Tiffin à Plantation House (résidence de H. Lowe) pour célébrer la réconciliation entre sir Hudson et Bertrand... Sir Hudson Lowe étant le chef ici, il n'était pas question qu'il fasse le premier pas pour une réconciliation avec Bertrand. Cependant comme le 12 mai il s'est rendu chez Bertrand afin d'inspecter les archives que celui-ci avait en sa possession, c'est bien lui qui a fait le premier pas. Jusqu'à ce jour-là, Bertrand n'avait pas esquissé le moindre geste vers H. Lowe. Mais il accepta de venir dîner le jour suivant, 13 mai, avec Montholon.»
Maury : À peine Montholon sera-t-il de retour en Europe qu'il militera pour la cause bonapartiste.
Ceci est totalement faux.
À son retour, Montholon sera accueilli à bras ouverts par son beau-père Semonville, grand ami du comte d'Artois, et son beau-frère le maréchal Mac Donald, devenu un fervent royaliste. Il sera reçu en audience privée par le comte d'Artois et sera autorisé à circuler librement en France et à l'étranger alors que le général Bertrand est étroitement surveillé par la police. Si Montholon assiste à quelques manifestations bonapartistes c'est manifestement comme «taupe» royaliste. Il obtiendra la séparation d'avec sa femme Albine et mènera la vie à grandes guides avec ses maîtresses, dans son hôtel de Paris et son château de Frémilly dans l'Essonne.
Nous avons déjà vu que dans ses mémoires, Basil Jackson a noté que, dans l'intimité, Montholon ne lui avait pas caché sa haine pour Napoléon et son admiration pour Hudson Lowe. Ayant été reçu à Frémilly, en 1828, il avait constaté que Montholon semblait atteint d'anglomanie : tous ses meubles, ses équipages, ses domestiques, ses invités, étaient anglais. Il vivait sur un grand pied.
Autrement dit, Montholon avait repris sa vie de play-boy et s'empressait de rattraper le temps «perdu» à Sainte-Hélène.
Après 1830 et la chute de Charles X, ayant dilapidé sa fortune, Montholon va tenter de s'accrocher aux basques de Louis Napoléon.
Charles de Rémusat, ministre du gouvernement Thiers, écrit dans ses mémoires qu'il avait réussi à infiltrer un informateur dans le cercle intime de Louis Bonaparte. La date coïncide avec l'arrivée de Montholon à Londres au début de 1840.
Après l'échec de la tentative de Boulogne, Louis Napoléon va s'en méfier et le tenir à l'écart. Il lui cachera ses projets d'évasion du fort du Ham et refusera de le recevoir quand il sera Président de la République puis Empereur.
Conclusion :
Quand Montholon écrit à sa mère, il dit peut-être ce qu'il pense :En ce cas, on peut rapprocher le texte de sa lettre du 6 octobre 1840 «Ma mère chérie, [...] mon crime est d'avoir tout sacrifié à l'honneur» de sa déclaration au roi en 1814 «Je servirai Votre Majesté aussi fidèlement que mes ancêtres ont servi Henri II et François Ier». Ensuite ajouter la remarque de la comtesse de Boigne «La peine de mort, pour raisons politiques, se présentait alors à tous les royalistes comme de droit naturel» pour avoir l'essence des motivations du général comte Charles de Montholon.
Annexe
Remarques sur Le Chant de Moïna
Jacques Macé est un historien qui a le grand mérite de faire de patientes recherches dans la quête de la vérité sur le séjour de Napoléon à Sainte-Hélène. Il a découvert à la Bibliothèque nationale de France Le Chant de Moïna, un ouvrage d'Albine de Montholon dans lequel elle exprime une passion amoureuse exacerbée.
Cette découverte a permis à plusieurs historiens napoléoniens d'atteindre les sommets... du ridicule.
En effet, Albine y chante son amour pour le jeune lieutenant anglais Basil Jackson et non pas pour Napoléon, comme ils le prétendent avec force.
Voici ce que Jacques Macé écrit dans «L'honneur retrouvé du général de Montholon» (Éditions Christian – octobre 2000) :
«Bien que, depuis près de deux siècles, des milliers de livres aient été consacrés à la vie de Napoléon, et des centaines à son exil à Sainte-Hélène, aucun auteur n'a, à ma connaissance, relevé l'existence du Chant de Moïna et souligné son immense intérêt pour la connaissance de la vie intime de l'Empereur à Longwood. Bien mieux, alors que la vie sentimentale et sexuelle de Napoléon a fait l'objet de recherches et de ragots sans fin, sa dernière conquête amoureuse n'a pas particulièremen |