Je ne vais pas revenir sur tous les détails de cette presque épopée, mais, alors que j’ai enfin, avec l’aide des meilleurs scientifiques qui se puissent trouver, réussi à faire démontrer que l’empoisonnement de l’Empereur ne ressortit pas au « domaine de la littérature romanesque », comme l’a déclaré récemment encore l’historien napoléonien Jean Tulard, je crois utile de faire un bref retour dans le passé.
PREMIÈRE PERCÉE DE LA THÈSE En 1955, Sten Forshufvud, un stomatologue suédois nanti, également, d’un solide bagage en toxicologie acquis en France dans une faculté des Sciences, découvre les Mémoires d’un compagnon de déportation de Napoléon à Sainte-Hélène, son domestique Marchand. Certains des symptômes décrits dans l’ouvrage lui font penser à une possible intoxication arsenicale. Première percée, encore timide, de la thèse, il réussit en 1960 à obtenir du commandant Henry Lachouque, ancien conservateur adjoint du musée de Malmaison et historien napoléonien renommé, un cheveu de l’Empereur. Je précise que le donateur avait – par écrit – garanti l’authenticité de ce cheveu, qui provenait de la succession Marchand. La relique est remise pour analyse au directeur du département de médecine légale de l’université d’Édimbourg, le professeur Hamilton-Smith. L’analyse faite suivant la méthode du bombardement neutronique révèle une forte teneur en arsenic. Mais, pour affiner ses conclusions, Hamilton-Smith a besoin d’autres cheveux de Napoléon. Encouragé par ce résultat prometteur, Sten Forshufvud cherche à s’en procurer d’autres auprès du commandant Lachouque : celui-ci, à qui il a transmis les résultats obtenus par le professeur Hamilton-Smith, lui a, en effet, adressé – une fois encore par écrit – ses félicitations pour sa démarche, l’encourageant à la poursuivre. Mais, étrangement, à partir du moment où l’analyse faite par le professeur Hamilton-Smith eut démontré la présence du toxique dans le cheveu de Napoléon, toutes les portes, y compris celle du commandant Lachouque, se fermèrent. Pour poursuivre ses investigations, Sten Forshufvud est contraint de se tourner vers l’étranger. Des échantillons, avec attestation d’authenticité, non des actuels propriétaires mais de ceux de l’époque considérée (Las Cases, Marchand…), lui parviennent ainsi de Suisse, d’Australie, du New Jersey… Soumis à d’autres analyses, les nouveaux échantillons « tiennent les promesses » du cheveu pionnier, comme le professeur Hamilton-Smith le confirme à Sten Forshufvud dans un billet, écrit de sa main, et daté de Glasgow, le 26 mars 1962. De ses découvertes, Sten Forshufvud tire la matière d’un ouvrage, qui, en toute modestie, posait simplement cette question : « Napoléon a-t-il été empoisonné ? ». Le livre est férocement ridiculisé par les historiens napoléoniens français. Mauvais roman, disent-ils.
Je m’étais moi-même intéressé à cette, je ne dis pas encore thèse, mais éventualité, tant il était évident qu’un homme comme Napoléon, qui avait forgé l’Europe et lui avait donné le goût – inadmissible pour les souverains traditionnels – des Droits de l’Homme, restait dangereux par sa popularité même dans le cœur des Français. Par mon activité professionnelle, liée au sport et à la santé, j’avais pressenti que Napoléon n’était pas mort de ce cancer de l’estomac, héréditaire de surcroît, thèse chère (et jamais remise en cause) aux historiens napoléoniens. Sur ce point particulier, je crois indispensable, de citer une nouvelle fois l’avis d’une personnalité du monde médical, le professeur émérite de cancérologie et membre de l’Institut de France, le docteur Lucien Israël. Il s’agit d’une lettre qu’il m’a adressée le 6 septembre 2000 : En 1972, à Paris, je rencontre Sten Forshuvud, qui par ses recherches passées, avait à ce moment « quelques longueurs d’avance » sur moi. Nous décidons de travailler ensemble et de joindre nos forces pour faire avancer cette thèse, qui, les attaques lancées en France contre Sten Forshuvud le prouvaient, ne serait pas facile à faire accepter. Cependant, nous n’imaginions pas l’ampleur de la « résistance », ni la mauvaise foi dont nos adversaires allaient faire montre au fil des années. Pour justifier qu’il n’était nul besoin de faire disparaître l’Empereur, tant il était devenu odieux aux Français, on évoque souvent une supposée « légende noire », chère à certains historiens napoléoniens. Cette « légende noire » existait bien, mais uniquement chez les royalistes français, revenus au pouvoir, poussés par les baïonnettes étrangères, et, bien sûr, dans les monarchies européennes qui, après avoir défié et attaqué Napoléon sans relâche pendant onze ans – et après avoir été presque toujours vaincues – l’avaient enfin terrassé. (J’ajoute que cette histoire truquée sert encore de base à de nombreux ouvrages, y compris scolaires, où le nom de Napoléon est souvent accolé au vocable injurieux de « dictateur ».) Rappelons-nous, en effet, ce peuple de Paris qui, après la défaite de Waterloo, était venu en masse acclamer Napoléon à sa sortie du palais de l’Élysée pour qu’il acceptât de rester à la tête du pays, de reprendre le commandement de l’armée et de chasser l’ennemi revenu pour imposer ces Bourbons dont la France ne voulait plus. Tous les Mémoires (honnêtes évidemment) de ce temps sont là pour en témoigner. Populaire encore et toujours auprès de l’armée – qui, je le souligne, n’était pas faite de mercenaires à la solde de Napoléon, mais de citoyens. Populaire aussi chez les paysans. Même s’ils avaient souffert de la conscription – ils représentaient près des neuf dixièmes de la population française de ce temps – ils n’oubliaient pas que c’était à l’Empereur, et à lui seul, qu’ils devaient d’avoir pu conserver les terres acquises à la Révolution. Oui, vivant, un tel homme restait une menace. Même à Sainte-Hélène. Même sur ce misérable caillou de 122 kilomètres carrés, égaré à 1 800 kilomètres des côtes de l’Afrique et à 3 500 kilomètres de celles du Brésil ! Sinon, les Anglais eussent-ils entretenu une très coûteuse garnison de quelque 6 000 soldats, sans préjudice de plusieurs vaisseaux de la Royal Navy croisant sans relâche autour de l’île, pour garder un homme qui, selon l’historien napoléonien Jean Tulard, n’était plus une menace ?
Dans cette perspective, le supprimer relevait effectivement d’une certaine logique d’État(s). Mais, à ce moment, je n’en étais pas encore là.
En 1995, j’ai la chance de pouvoir remettre à Roger Martz, chef du service de Soumis à la méthode dite « Graphite Furnace Atomic Absorption Spectroscopy », les résultats (voir ci-dessous) certifiaient en tous points ceux obtenus par le professeur Hamilton-Smith à Glasgow :
Ils étaient accompagnés d’un commentaire du responsable du service de Chimie/Toxicologie, Roger Martz : Les résultats de ces analyses ayant confirmé les précédents, je décide de les présenter à Paris, au mois de mai 2000, aux spécialistes français de toxicologie et aux historiens napoléoniens. La résistance des milieux napoléoniens « autorisés » ne change pas : sarcasmes et rejet, y compris de certains spécialistes français, qui arguèrent que les échantillons analysés par le FBI étaient trop faibles pour que les résultats obtenus fussent convaincants. Quant aux historiens napoléoniens français, il leur fallait des analyses réalisées en France. Je prends la résolution de relever leur défi.
Le 15 septembre 2000, je confie au docteur Pascal Kintz, autorité mondialement reconnue dans le domaine de l’analyse toxicologique des cheveux, à ce moment président de la Société Française de Toxicologie Analytique, et aujourd’hui président de l’Association Internationale des Toxicologues de Médecine Légale, cinq mèches de cheveux de Napoléon, qui avaient appartenu à Lady Holland, à l’abbé Vignali, au domestique Noverraz (cette mèche venait du musée napoléonien d’Arenenberg, ancienne résidence suisse de la reine Hortense en Thurgovie, sur le lac de Constance), au valet Marchand et au comte de Las Cases, auteur du Mémorial de Sainte-Hélène. C’était la première fois qu’un seul laboratoire disposait d’autant d’échantillons biologiques, ce qui garantissait des conditions d’analyses plus « confortables » que celles du FBI.
En 2001, le docteur Kintz livre les résultats de ses analyses(*): les cinq mèches révèlent des doses d’arsenic infiniment supérieures (de 7 à 38 fois) à la norme admise par les experts en toxicologie légale. On eût été en droit d’espérer que la cause était acquise, et la présence de l’arsenic dans les cheveux de l’Empereur reconnue et acceptée. Il n’en fut rien.
Ainsi, dans le numéro 1022 du mois de novembre 2002, le mensuel de vulgarisation Science & Vie publie un article à sensation dans lequel figurent les résultats d’analyses faites à sa demande par le laboratoire de la Préfecture de Police de Paris. Résultats accompagnés d’un péremptoire :
Quelles sont donc ces conclusions « irréfutables » ? Que l’arsenic détecté ne se trouve pas dans, mais sur les cheveux de Napoléon, et donc que sa présence n’est due qu’à des produits de conservation à base d’arsenic, qui, effectivement, était alors fort employé pour cet usage. La thèse de l’empoisonnement ne serait-elle donc que pure fantaisie ? Le professeur Hamilton-Smith, le FBI, et le docteur Kintz dans ses précédentes analyses, se seraient-ils donc tous successivement trompés ? Étrangement, seules les mèches que je mets à la disposition des scientifiques ont le douteux privilège d’être l’objet de la suspicion systématique des historiens napoléoniens français.
À l’automne 2003, avec le professeur Robert Wennig, de l’université du grand-duché du Luxembourg, le docteur Kintz décide de faire une autre approche du problème et de soumettre les cheveux de Napoléon à une méthode d’analyses différente. Alors que la méthode – la spectrophotométrie d’absorption atomique – à laquelle il avait fait appel précédemment, donnait des indications sur « l’environnement » complet du cheveu, une autre machine, le Nano-SIMS (pour Nano-Secondary ion mass spectrography) va lui permettre, cette fois, d’aller explorer le cœur des cheveux, la médulla, cette moelle épinière irriguée par le sang qui « nourrit » le cheveu. Quel est le résultat de cette exploration ? On le distingue sur le document ci-dessous : il y a, certes, de l’arsenic sur l’enveloppe du cheveu – cette présence s’explique certainement par des manipulations – mais surtout,
En d’autres termes, cet arsenic ne peut absolument pas provenir d’un quelconque produit de conservation : il a été ingéré par voie digestive.
On se rappelle que les historiens napoléoniens ont successivement expliqué la présence de l’arsenic dans les cheveux de Napoléon par une méthode de conservation (nous venons de voir ce qu’il convient d’en penser), par la colle du papier peint, et la fumée du poêle, sans préjudice de quelques autres hypothèses plus ou moins insolites, récemment émises, comme le chagrin ou l’ennui. La dernière hypothèse en date étant la pittoresque « découverte » faite par des chercheurs suisses, qui avaient déduit que l’Empereur avait bien succombé à un cancer de l’estomac en… mesurant la taille, qui avait diminué, de plusieurs de ses pantalons ! Je signale au passage que je n’ai entendu aucun historien napoléonien (ou assimilé) ne mettre en doute ni l’authenticité ni la provenance des fameux pantalons, ni, d’ailleurs, s’étonner de l’étrangeté des conclusions. Le docteur Kintz a balayé d’une phrase – cela ne méritait pas davantage – cette surprenante hypothèse en disant que « ce n’est pas à la taille de ses pantalons que l’on peut affirmer qu’un individu souffre d’un cancer. » Pour mettre un point final à cette affaire des cheveux impériaux, le docteur Kintz a voulu aller au bout des choses. Ce sont les résultats de ses derniers travaux, réalisés avec le laboratoire ChemTox, qui ont été présentés à la presse et aux personnalités évoquées plus haut, le 2 juin 2005 à Illkirch. Ces résultats, je les attendais avec impatience, car je savais qu’ils pouvaient mettre un terme définitif – le pléonasme est délibéré – à cette longue controverse.
La méthode, jamais encore utilisée, est celle de l’ICP-MS, ou « plasma induit couplé à la spectrométrie de masse ». Le matériau biologique : des cheveux provenant de deux mèches que j’avais remises au docteur Kintz : l’une dite « Noverraz » (déjà analysée lors des expériences précédentes), et l’autre « Bertrand », du nom du grand Maréchal du Palais, et l’un des compagnons de déportation de Napoléon. Sans entrer dans des détails scientifiques trop complexes, ni dans le processus complet de cette troisième série d’analyses, résumons en disant que la spectrométrie de masse est à la molécule chimique ce que l’ADN est à l’homme : strictement « personnelle ». Les tests ont été faits sur les deux mèches, Noverraz et Bertrand, et sur un échantillonnage de soixante-cinq personnes d’habitudes de vie, alimentaires ou autres, extrêmement diverses. Les résultats que donne la machine sont d’une spécificité absolue qui exclut toute erreur d’interprétation. L’intérêt ? D’abord, de pouvoir doser simultanément une trentaine de métaux et de métalloïdes, dont les plus significatifs, dans le cas qui nous intéresse ici, apparaissent dans le tableau suivant :
On retrouve, confirmées sur ce tableau, les grandes quantités d’arsenic décelées auparavant par les précédentes analyses, mais on y voit également, ce qui est nouveau, d’autres éléments chimiques comme : - Le - L’ - L’ - Le Outre qu’ils sont révélateurs des habitudes thérapeutiques de Napoléon – l’utilisation de ces médications diverses est confirmée par les Mémoires de ses compagnons de déportation – ces éléments renforcent l’authenticité des mèches, «
Plus important, car on touche là à la véritable révélation – et à la révolution – de ces dernières analyses : la méthode employée a permis de déterminer avec exactitude la nature chimique de l’arsenic présent au cœur des cheveux de Napoléon. Il importe en effet de savoir que l’arsenic existe sous deux formes :
- C’est cet arsenic qui se retrouve en grandes quantités dans les cheveux de Napoléon, comme le montre le tableau ci-dessous.
Les explications, plus ou moins honnêtes ou étayées, se peuvent résumer à cinq causes : - À l’issue du processus de décontamination, quelles doses constate-t-on ? Or, les concentrations relevées dans ceux de Napoléon sont de plusieurs dizaines de nanogrammes. Conclusion (déjà formulée plus haut) : il n’y a pas de contamination externe. - C’est-à-dire exactement l’inverse de ce qui a été trouvé et démontré dans les cheveux de Napoléon.
-
Le papier peint est donc définitivement – et scientifiquement ! – innocenté. - Parenthèse indispensable dictée par le bon sens : on imagine mal comment tous ces agents toxiques eussent pu nuire ainsi à la santé du seul Napoléon. -
Il a été successivement démontré : - d’une part, - d’autre part, Les analyses scientifiques réalisées par le docteur Kintz et le laboratoire ChemTox, selon les procédures courantes en médecine légale – Napoléon n’a pas bénéficié d’un régime particulier – ont donc éliminé toutes les causes évoquées plus haut. Une certitude s’impose alors, qu’énonce le docteur Pascal Kintz :
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