LE 18 BRUMAIRE

DOUBLE SAUVETAGE DE LA REPUBLIQUE

ET DE LA PAIX CIVILE

 


Société Napoléonienne Internationale


 

PRÉFACE DE BEN WEIDER

 

Dans la longue suite des évènements exploités par les détracteurs de Napoléon pour entacher son image, le 18 Brumaire figure en excellente place. Le futur empereur y est très souvent présenté comme un haïssable putschiste renversant le régime en place pour assouvir une incoercible ambition personnelle.

Dans ce nouveau livret, le général Franceschi brave une fois encore une pensée unique historiquement correcte pour faire triompher la vérité.

Situant bien l’affaire dans son contexte général, il en dégage avec clarté les aspects saillants.

Acte salvateur de la République, le 18 Brumaire a permis de réaliser en douceur la vitale transition institutionnelle entre un Directoire en décomposition et un Consulat qui va se révéler prodigieux.

Politiquement légitime, cette opération de salut public ne doit rien à un complot. Elle a été conçue dans la transparence par des personnalités éminentes, conscientes d’un péril mortel imminent et prenant courageusement toutes leurs responsabilités. Parfaitement légal, son processus s’est déroulé sans la moindre effusion de sang.

Si Bonaparte avait été un homme de pronunciamiento, il n’aurait pas attendu jusque là pour s’emparer du pouvoir. Il aurait pu déjà tenter un coup d’état le 13 Vendémiaire et surtout le réussir à son retour triomphal de la campagne d’Italie.

L’aspect le plus positif du 18 Brumaire est d’avoir évité à la France de replonger dans les sanglantes convulsions de la Révolution vers lesquelles elle roulait inexorablement.

L’avènement du Consulat a d’ailleurs été accueilli dans l’enthousiasme général par une opinion publique au jugement plus sûr que celui de bien de prétendus historiens.

Nous devons des remerciements au général Franceschi pour cette nouvelle contribution convaincante à l’Histoire de Napoléon.

 


Le changement de régime opéré les 18 et 19 brumaire an VIII (9 et 10 novembre 1799), a fourni aux détracteurs patentés de Napoléon une belle occasion de lui nuire, au prix d’une grossière falsification de l’Histoire, une de plus !

Que de sottises n’a-t-on écrit à propos de cet évènement salvateur ! C’est à cette date que l’Empereur serait devenu un ogre liberticide. Conscients de la vanité de démolir en totalité sa mémoire, certains ont cru habile de scinder sa vie en deux : Bonaparte le bon jusqu’au 18 brumaire, Napoléon le mauvais après. On est même allé jusqu’à écrire que le 18 brumaire avait inspiré tous les putschs du 20ème siècle. Si le ridicule pouvait tuer, l’Histoire serait enfin débarrassée de tous les parasites et faux historiens qui la polluent !

Examinons de près l’évènement à la lumière de la situation catastrophique de la France en 1799.

1– EXIGENCE VITALE D'UN CHANGEMENT DE REGIME POLITIQUE :

Rappelons d’abord une donnée fondamentale de l’affaire : lorsque Bonaparte arrive à Paris le 16 octobre 1799 venant d’Egypte, l’onction populaire lui est déjà acquise. Accueilli comme un messie, il a été plébiscité par les foules tout au long de sa traversée triomphale du pays depuis Fréjus.

Son voyage jusqu’à la capitale a suscité un enthousiasme croissant à chaque étape. A Avignon, il a été accueilli par une foule immense devant l’hôtel où il descend. A Lyon, on a illuminé et pavoisé toutes les maisons. On a dansé dans les rues en tirant des fusées. Le théâtre a donné une pièce de circonstance en son honneur. Et partout se sont fait entendre des « vive Bonaparte », souvent suivis de « qui vient sauver la Patrie ». Et partout également des plaintes contre le Directoire se sont élevées.

Cette fièvre a gagné progressivement toute la France dès que fut connue la nouvelle de son retour. A Nevers, des conscrits qui refusaient de rejoindre leurs régiments ont changé d’avis. A Pontarlier, « des républicains ont versé des larmes, croyant rêver » selon une chronique de l’époque…

A Paris, la liesse populaire a confiné au délire. Le public des théâtres a interrompu les spectacles pour entonner des chants patriotiques. Les fanfares des régiments, jouant des marches militaires, sont sorties des casernes. La « Gazette de France » a écrit que « rien n’égale la joie que répand le retour de Bonaparte. C’est le seul évènement qui, depuis longtemps, ait rallumé l’enthousiasme populaire ».

Au Palais Bourbon, le Conseil des Cinq-Cents, pourtant frondeur comme nous le verrons bientôt, a applaudi debout l’annonce de son retour aux cris de « vive la République », et levé la séance en chantant des airs patriotiques.

La foule s’était rassemblée devant son domicile rue de la Victoire et entonné une vibrante Marseillaise, entrecoupée de « vive Bonaparte le sauveur de la Patrie ». La nuit venue, on a improvisé des illuminations dans toutes les rues.

Dans les innombrables acclamations entendues, un leitmotiv l’a emporté : « vive Bonaparte, à bas le Directoire ». Sans aucune ambiguïté, la France inquiète a envoyé un double message : elle aspire unanimement à changer de régime politique et c’est à Bonaparte que le peuple a confié cette mission. Nul ne peut donc contester la légitimité démocratique d’une intervention de Bonaparte dans les affaires du pays. L’intéressé la conçoit comme un devoir sacré.

 

En cette heure cruciale de son Histoire, la France ne manque pas de raisons d’abhorrer le Directoire, impuissant à surmonter ses difficultés et moralement discrédité. La situation économique est catastrophique, les caisses de l’Etat absolument vides. Les fonctionnaires ne sont plus payés. La gabegie et la corruption sévissent partout. On ne connaît même pas les effectifs précis de l’armée, privée depuis des mois de solde et de vivres. L’anarchie et l’insécurité règnent. Des bandes organisées sèment la terreur partout, notamment dans les campagnes. Dans la région d’Aix, elles ont poussé l’audace jusqu’à piller les bagages de Bonaparte lors de son passage… Les enrichis du système étalent un luxe insolent, alors que la masse ne parvient même pas à se nourrir correctement.

Un édifiant rapport de police décrit les progrès du vice : « La dépravation des mœurs est extrême et la génération nouvelle est dans un grand désordre, dont les suites malheureuses sont incalculables pour la génération future. L’amour sodomite et l’amour saphique sont aussi effrontés que la prostitution et font des progrès déplorables ». Le «margouillis national», telle était l’expression du temps pour qualifier la situation générale.

Bref, en octobre 1799, la France glisse inexorablement vers le chaos. La situation s’apparente à celle du 13 vendémiaire (5 octobre 1795), lorsque Bonaparte a sauvé une première fois la République et la paix civile. Si l’on veut éviter une explosion plus grave que celle de 1789, il importe de changer de régime politique de toute urgence.

D’autant plus vite qu’aux frontières, l’ennemi, momentanément freiné par les récentes victoires de Brune et Masséna, n’attend que les désordres internes pour fondre sur Paris.

Cet impératif de changement fait l’unanimité des hommes politiques qui comptent dans le pays. Encore faut-il trouver le mode opératoire le plus approprié…

Fort de sa légitimité populaire, Bonaparte va tout faire pour respecter la légalité républicaine.

2 – UN PROCESSUS SCRUPULEUSEMENT LÉGAL  :

Bonaparte rejette en effet d’emblée la solution à portée de main d’un putsch militaire que d’aucuns lui suggèrent. Il s’impose une double exigence démocratique : l’opération doit se faire avec l’approbation de la représentation nationale et sans effusion de sang.

Il faut commencer par ne pas confondre vitesse et précipitation. Comme toute bataille militaire, la bataille politique qui s’annonce exige au préalable un examen précis de la situation.

Trois voies d’action se présentent à lui. Il élimine vite l’alliance avec le clan des « pourris », qu’incarne Barras, cette vieille fripouille que l’on se contentera de neutraliser.

La deuxième façon d’opérer consisterait à s’allier aux Jacobins, chez lesquels les généraux Jourdan et Augereau jouissent d’une certaine influence. Il rencontre ces derniers. Conscients des rapports de force, ils consentiraient à lui laisser le premier rôle, au moins dans l’immédiat. Mais il s’en méfie. Avec eux, il y a toujours un risque de dérapage vers le robespierrisme. Il se garde bien de confondre autorité et autoritarisme. Il décline poliment leur offre, non sans les rassurer sur ses convictions républicaines éprouvées en Vendémiaire et Fructidor. Mais il doit dès lors se garder contre leur activisme et les prendre de vitesse, car on lui apprend qu’ils manigancent un coup fourré pour le 20 Brumaire. Le fameux brasseur Santerre entretient une menaçante agitation dans les faubourgs. Il sait de plus qu’ils disposent d’une forte minorité remuante au Conseil des Cinq-Cents. Il va s’en rendre compte très vite. En attendant, il charge Salicetti de les rassurer…

Reste le changement de régime par la voie démocratique, à l’initiative même du Directoire. C’est celle qu’il choisit parce qu’elle concilie en tout le respect de la Constitution et la volonté populaire. Et pour bien montrer qu’il n’a en vue que l’intérêt supérieur du pays, il proclame haut et fort : « Je ne suis d’aucune coterie, je suis de la grande coterie du Peuple français ». Fouché, Talleyrand, Cambacérès et le banquier Collot, lui apportent leur concours. Tout ce qui compte dans le microcosme politique tient à être reçu par Bonaparte.

Encore faut-il convaincre les cinq directeurs en place : Gohier, président en exercice du Directoire, l’ex abbé Sieyès, Ducos, Barras et le général Moulin. Ce dernier est très mal disposé à son égard. N’a-t-il pas proposé à ses collègues avec une naïveté confondante de se débarrasser de lui en le faisant condamner comme déserteur de l’armée d’Egypte ? Ils lui ont prestement remis en mémoire qu’ils ont eux-mêmes rappelé le « déserteur ». On se demande par ailleurs par quels artifices ce piètre général sans aucun titre de guerre a pu se hisser jusqu’au poste de Directeur. Pour l’heure, il est l’ombre de Gohier.

Malgré l’habileté de Joséphine, dont il est le soupirant, le président du Directoire se montre rétif au changement. On le comprend, étant conscient qu’il ne retrouvera pas sa sinécure présidentielle dans un nouveau régime. Ses intérêts personnels lui font oublier ceux du pays dont il se fiche comme d’une guigne.

Corrompu jusqu’à la moelle, Barras n’est pas un obstacle. Une forte somme d’argent, remise par Talleyrand, suffit à le faire se retirer de la scène.

L’insignifiant Ducos est tout dévoué à Sieyès, l’homme de la situation.

Vieux routier de la Révolution dont il est l’un des pères, d’ailleurs régicide, constitutionnaliste chevronné, épargné par les scandales et l’immoralité ambiante, Sieyès possède l’autorité et l’intelligence politiques pour jouer un rôle déterminant, surtout au Conseil des Anciens, où il jouit d’une grande influence. Bien avant Bonaparte, son incontestable civisme l’a convaincu de la nécessité d’un changement de régime. Mais son exigeante ambition le porte naturellement à jouer le premier rôle, avec l’aide d’une « épée pas trop longue ».

 


TALLEYRAND

 

 


FOUCHE


Il a pensé successivement aux généraux Jourdan, Joubert et Moreau, sans succès.

Le retour inopiné de Bonaparte dérange ses plans. Les premiers contacts entre les deux hommes sont glaciaux, mais, partageant le même objectif politique, ils sont condamnés à s’associer.

En ce qui concerne Bonaparte, le changement de régime souhaité se présenterait mieux si, au préalable, il obtenait un poste de Directeur. Sans illusion aucune, il le sollicite verbalement auprès du Directoire. Gohier lui objecte avec un large sourire que la Constitution exige un âge minimal de quarante ans, alors qu’il n’en a que trente et un. Mais qu’à cela ne tienne, on lui accordera le commandement militaire de son choix ! Quel excellent moyen de l’éloigner en douceur ! La ficelle est trop grosse. Il élude la proposition. Mais il doit désormais précipiter son entente avec Sieyès.

Depuis quelques temps, Talleyrand et Fouché le pressent dans ce sens. Roederer partage la même opinion avec beaucoup d’autres de moindre importance. Son frère Lucien va jouer les bons offices. Son accession le 26 octobre à la présidence du Conseil des Cinq-Cents, constitue un augure des plus encourageants.

L’entrevue décisive avec Sieyès se déroule au domicile de Lucien le 10 brumaire (1er novembre). Pour bien marquer sa supériorité à son interlocuteur, Bonaparte prend immédiatement la direction de l’entretien, allant tout de suite à l’essentiel. A vrai dire, il bouscule quelque peu son interlocuteur, au grand étonnement de Lucien. Dans la combinaison échafaudée par Sieyès, il ne lui était destiné que le pouvoir militaire. Il exige de faire partie du Gouvernement intérimaire. Sieyès s’incline, parce qu’il a l’intelligence de comprendre qu’il ne peut plus faire autrement, le plus gros atout se trouvant dans la main de Bonaparte. Finalement, ils tombent d’accord sur le projet suivant :

- démission du Directoire en totalité ou en majorité.

- sur Décret légal du Conseil des Anciens, déjà acquis, translation du Corps Législatif (Conseil des Anciens et Conseil des Cinq-Cents) au château de Saint-Cloud, pour constater la vacance du pouvoir, nommer un gouvernement provisoire de trois Consuls, et désigner une Commission Législative chargée de préparer une nouvelle Constitution, à soumettre à la votation du peuple.

- le Décret des Anciens nommera le général Bonaparte commandant de l’armée chargée d’assurer la sécurité du transfert des chambres et de leurs délibérations, contre toute agitation d’où qu’elle vienne. On craint toujours, en effet, une émeute populaire fomentée par des jacobins extrémistes, d’où la décision de transfert des Assemblées à Saint-Cloud, à l’abri d’un coup de force.

La validité du Décret exige encore le contreseing du Président du Directoire. Gohier résiste plusieurs heures puis s’incline, ajoutant, énigmatique : «Tout se règlera demain à Saint-Cloud ».

Tout se déroule donc de la façon la plus légale. Il reste à passer rapidement à l’exécution de ce plan…

Si les démissions de Sieyès, Ducos et Barras se passent comme prévu, Gohier se fait prier et ne cède qu’au dernier moment. Mais dès cet instant le Directoire a cessé d’exister. Le pouvoir est vacant. La porte est ouverte à un changement de régime en douceur.

Avant la diffusion du Décret des Anciens, Bonaparte s’est assuré du concours du général Lefebvre, commandant la garnison de Paris, qui a juré de « jeter à la rivière » en cas de besoin ces « avocats d’où vient tout le mal ». Dans un élan de générosité, Bonaparte lui fait don de son sabre d’Egypte. Composée pour l’essentiel d’anciens d’Italie, l’armée dans son ensemble lui est acquise. Les grenadiers de la Garde du Corps Législatif, fonctionnarisés, sont cependant à tenir à l’œil.

Mais il ne parvient pas à convaincre de se joindre à lui le général Bernadotte, époux de son ex fiancée Désirée Clary, qui lui voue une inimitié intime qui ne se démentira jamais… Les généraux Moreau, Macdonald et Beurnonville se sont ralliés sans difficulté.

Les trois coups sont frappés. Après un bon départ, nous allons assister à une tragi-comédie inattendue.

3- LA BURLESQUE RÉACTION CONSERVATRICE DU CORPS LEGISLATIF :

Le Décret sésame des Anciens parvient au domicile de Bonaparte, rue de la Victoire, le 18 brumaire à huit heures trente. Il l’attendait impatiemment depuis l’aube, entouré de tous ses fidèles, convoqués pour l’assister.

Pièce maîtresse de la légalité de l’opération, il est ainsi rédigé, en totale conformité avec ce qui était prévu :

« Article 1er : le Corps Législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud. Les deux Conseils y siègeront dans les deux ailes du palais.

Article 2 : ils s’y seront rendus demain 19 brumaire à midi. Toute continuation de fonctions, de délibérations est interdite ailleurs et avant ce temps.

Article 3 : Le général Bonaparte est chargé de l’exécution du présent Décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale.

Article 4 : Le général Bonaparte est appelé dans le sein du Conseil des Anciens pour y recevoir une expédition du présent Décret et prêter serment. »

Bonaparte saute sur un grand cheval noir à tête blanche, quelque peu rétif, que lui a prêté l’amiral Bruix, a-t-on dit. Et, entouré de sa nombreuse escorte d’officiers, il se porte en grand apparat aux Tuileries, dans la salle du Conseil des Anciens. Là, il adresse à ces honorables parlementaires les paroles qu’ils attendent :

« La République périssait. Vous l’avez reconnu. Vous avez rendu un Décret qui va la sauver. Aidé de tous les amis de la Liberté, de ceux qui l’ont fondée, de ceux qui l’ont défendue, je la soutiendrai. Les braves qui sont sous mes ordres partagent mes sentiments. Vous avez rendu la Loi qui promet le salut public, nos braves sauront l’exécuter. Nous voulons une République fondée sur la Liberté, sur l’Egalité, sur les principes sacrés de la représentation nationale. Nous l’aurons ! Je le jure ! »

Son état-major martèle après lui « Nous le jurons ! » Les tribunes croulent sous les applaudissements.

Il quitte la salle du Conseil des Anciens pour inspecter les dix mille soldats rassemblés dans le jardin. Les généraux Moreau, Macdonald et Beurnonville l’accompa-gnent. Il s’apprête à s’adresser à la troupe, quand il aperçoit Bottot, un proche de Barras qu’il lui avait envoyé autrefois en Italie pour l’espionner. Il le pousse devant le front des troupes en victime expiatoire et le prend à partie en termes accusateurs, à l’attention de l’opinion publique : « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ? Le vol a été érigé en système ! On a livré le soldat sans défense. Je vous ai laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre ! Je vous ai laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers. Je vous ai laissé des millions d’Italie, j’ai retrouvé partout des lois spoliatrices et la misère ! Cet état de choses ne peut durer ! Avant trois mois, il nous mènerait au despotisme. Nous voulons la République assise sur les bases de l’Egalité, de la Morale, de la Liberté civile et de la tolérance politique ! (…) »

Les fusils se lèvent, les acclamations crépitent. Bonaparte saute à cheval pour passer les unités en revue, tandis que le pauvre Bottot s’enfuit penaud.

Après avoir fait lire le Décret aux troupes, il leur adresse sa harangue coutumière : « Soldats, le Décret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme aux articles 102 et 103 de l’acte Constitutionnel. Il m’a remis le commandement de la ville et de l’armée. Je l’ai accepté pour seconder les mesures qu’il va prendre et qui sont tout entières en faveur du peuple. La République est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux. Vous l’avez célébré avec une union qui m’impose des obligations que je remplis. Vous remplirez les vôtres et vous seconderez votre général avec l’énergie, la fermeté, et la confiance que j’ai toujours vues en vous ».

Un immense cri de « vive Bonaparte » retentit jusqu’à très loin.

En ce 18 brumaire à midi, tout se passe encore très bien… D’autant plus que, pour préparer les parisiens à l’évènement, des affiches composées par Roederer et Regnault avaient été placardées dans la nuit sur les murs de la capitale. Impitoyables à l’encontre du Directoire, elles proclament la nécessité d’élever le général Bonaparte aux plus hautes responsabilités du pays.

Ce dernier passe l’après-midi aux Tuileries, où, avec son état-major il arrête les dispositions militaires pour la journée décisive du lendemain. En vue d’étouffer dans l’œuf toute velléité de troubles à l’ordre public, des troupes seront placées tout au long de l’itinéraire menant à Saint-Cloud. Au château, le dispositif militaire sera omniprésent, en mesure de faire face à toute éventualité.

En fin d’après-midi, Bonaparte fait le point avec les acteurs principaux de l’entreprise. Il lit sur leur visage une certaine inquiétude, partagée par ailleurs par Cambacérès. Fouché, Ministre de la Police, lui rend compte qu’il a « fait baisser les barrières de Paris », c'est-à-dire qu’il isole la capitale. Le modéré Sieyès lui-même lui conseille d’ordonner l’arrestation d’une cinquantaine de meneurs Jacobins. Il s’y refuse catégoriquement. Il tient à la légalité absolue de l’opération et ne veux porter atteinte d’aucune façon à la liberté d’expression et de mouvement. Il s’étonne de toutes ces craintes. Le peuple leur est acquis. Ne sont-ils pas en règle sur tous les plans de la légalité ? Même si son directeur s’est montré réticent, tout se déroule sous l’égide même du Directoire, sans qu’aucune contrainte n’ait été exercée sur quiconque. De quoi s’agit-il après tout, sinon de la démarche légale et en douceur de hiérarques républicains conscients de leurs responsabilités nationales pour éviter à la France le chaos qui la menace de près ?

A vrai dire, encore peu rompu aux combines politiciennes, Bonaparte fait preuve en la circonstance d’une grande naïveté. Contrairement à ses associés, il apprécie mal l’opposition qu’il va rencontrer. Il ne peut concevoir que l’impératif de la survie de la France ne s’impose à tout responsable politique.

D’autre part, il ne se rend pas bien compte que l’affaire coupe l’herbe sous les pieds des Jacobins et surtout menace l’égoïste corporatisme parlementaire. Nantis et gavés, engoncés dans leurs uniformes de carnaval, un trop grand nombre de députés vont préférer leurs sinécures, leurs prébendes et leurs privilèges à la sauvegarde de la République et au salut du pays.

Ces deux oppositions ne vont pas manquer de conjuguer leurs efforts. D’ailleurs n’a-t-on pas commis une faute tactique en leur laissant toute la nuit pour se concerter avant la journée capitale de Saint-Cloud ? Mais comment faire autrement, sauf à nourrir l’accusation de coup d’état.

Ces louables scrupules démocratiques vont finalement constituer une faiblesse funeste, au point de tout faire capoter…

 

Comme prévu, les deux assemblées du Corps Législatif se portent à Saint-Cloud dans la matinée du 19 brumaire (10 novembre), sous la protection de l’armée tout au long de l’itinéraire. On distingue l’appartenance des députés à leur uniforme, ou plutôt à leur accoutrement. Robe bleue serrée d’une ceinture rouge, toque rouge, manteau blanc pour les Anciens. Robe blanche serrée d’une ceinture bleue, toque et manteau rouges pour les Cinq-Cents.

A leur arrivée, les salles de délibération qui leur sont destinées ne sont pas prêtes. Les Anciens n’occuperont le Grand Salon que vers treize heures, les Cinq-Cents l’Orangerie à quinze heures.

Ce retard est fâcheux. Il accroît la mauvaise humeur des députés, déjà agacés par l’impressionnant déploiement de forces. Il leur fournit ainsi l’occasion de se monter mutuellement la tête. A entendre quelques conversations saisies de-ci de-là, il est bien clair que nombre de députés, sans doute dûment chambrés depuis la veille, s’efforcent d’exciter leurs collègues. Des agitateurs sont manifestement à l’œuvre…

Bonaparte perçoit dès son arrivée cette tension imprévue. Tous les caciques politiques envisageaient une éventuelle émeute populaire jacobine, mais ne s’attendaient nullement à une fronde parlementaire. Il jette un coup d’œil rapide sur le dispositif militaire autour du château. Les grenadiers de la Garde du Corps Législatif sont disposés dans la première cour, chargés de la haie d’honneur. Les autres troupes se répartissent tout autour. Murat occupe le centre stratégique, l’esplanade du château.

Dans le spartiate cabinet particulier qui leur est réservé, il retrouve Sieyès et Ducos, lui semblant mal à l’aise. Il a ainsi la confirmation que les choses ne vont pas se passer aussi facilement que prévu. Ils attendent en bavardant que les assemblées entrent en délibération. L’inquiétude est palpable. On informe discrètement Bonaparte que Sieyès a fait cacher dans les bois sa voiture attelée, prête à détaler rapidement, tandis que Talleyrand a préféré s’installer hors du château en compagnie de Collot. Braves mais non téméraires ces hiérarques du régime !

L’affaire s’engage mal. Les Anciens, soit disant entièrement acquis, tergiversent sur le respect de la Constitution, mais les choses doivent pouvoir s’arranger de ce côté-là. Chez les Cinq-Cents, c’est immédiatement un tumulte, incontrôlable par son président, son frère Lucien. Une minorité de députés surexcités imposent à tous leur attitude agressive. Certains d’entre eux se sont manifestement attardés dans les guinguettes environnant le château. Au milieu des clameurs et des vociférations, on parvient à se rallier à la proposition d’un député, consistant à prêter serment à la Constitution de l’an III. Ce n’est pas du tout l’objet de la séance. Ce dont il s’agit c’est de pourvoir à la démission du Directoire. Les Cinq-Cents commettent là leur première irrégularité. Malgré son rappel à l’ordre du jour, Lucien ne peut s’opposer à l’adoption de la proposition. Il espère que les esprits pourront ainsi se calmer un peu… Mais la prestation du serment, nominale et théâtrale, doit prendre au moins cinq heures… L’aide de camp Lavalette informe Bonaparte de tout cela devant Sieyès. Tous deux tombent d’accord pour estimer que ça en est trop.


SIEYES


Lucien BONAPARTE


Comme pour toutes ses batailles passées ou à venir, lorsque le sort hésite, Bonaparte décide d’intervenir en personne à l’endroit crucial. Le modéré Sieyès l’approuve. Il commence par les Anciens, Chambre Haute, et dont il attend qu’ils entraîneront les Cinq-Cents. En s’y rendant, il croise une unité de grenadiers qui fait battre les tambours « aux champs » et crie spontanément « Vive Bonaparte ». Cette rencontre fortuite lui met du cœur au ventre. Accompagné de quelques grenadiers et de son secrétaire Bourrienne, il entre dans la salle d’un pas décidé. Aigri par ses déboires à venir, Bourrienne donnera plus tard une version tendancieuse de la scène qui suit, gobée telle quelle par les détracteurs de Napoléon.

Bonaparte s’adresse aux Anciens en ces termes, histoire de leur mettre les points sur les i : « Représentants du peuple, si j’avais voulu usurper l’autorité suprême, je ne me serais point rendu aux ordres que vous m’avez donnés , je n’aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité du Sénat. Je vous le jure, représentants du peuple, la Patrie n’a pas de plus zélé défenseur que moi. Je me dévoue tout entier pour faire exécuter vos ordres . Mais c’est sur vous seuls que repose son salut, car il n’y a plus de Directoire, quatre des membres qui en faisaient partie ont donné leur démission et le cinquième a été mis en surveillance pour sa sûreté. Les dangers sont pressants, le mal s’accroît… ! »

On l’interrompt brutalement en invoquant le respect de la Constitution. Ainsi, voilà des élus du peuple qui se déjugent ouvertement, contaminés par le corporatisme des Cinq-Cents. Pour sauver leurs privilèges d’élus, ils se moquent de la misère du peuple et du salut du pays, se réfugiant derrière la fiction hypocrite du respect d’une Constitution unanimement condamnée et outrageusement bafouée.

Irrité par cette interpellation, Bonaparte ne s’en laisse pas compter et poursuit sur un ton vif : « La Constitution ? Elle est invoquée par toutes les factions et elle a été violée par toutes. Elle ne peut plus être pour nous un moyen de salut parce qu’elle n’obtient plus le respect de personne. La Constitution ? N’est ce pas en son nom que vous avez exercé toutes les tyrannies ? Et aujourd’hui encore c’est en son nom que l’on conspire…».

A ce mot, sans doute provocateur, la salle s’enflamme et se partage. Le débat tourne à l’affrontement véhément dans une totale confusion. Dans cette ambiance surchauffée, les propos dépassent la pensée. Mis hors de lui par cet inqualifiable comportement, Bonaparte se laisse aller à des remarques maladroites, comme celle de faire appel à ses fidèles grenadiers…

Il est non seulement inutile mais également malsain de poursuivre. Avant de se retirer en claquant la porte, suivi de ses compagnons, il parvient tout de même à placer sa dernière exhortation : « Je vous invite à prendre des mesures salutaires que l’urgence des dangers commande impérieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour faire exécuter vos résolutions ». Les Anciens vont rapidement se calmer et se ressaisir.

Au tour du Conseil des Cinq-Cents, maintenant, où son entourage lui déconseille de se rendre. Il sait pertinemment que le nombre de ses adversaires y est plus important encore que chez les Anciens. Malgré les risques courus, il veut épuiser toutes les voies du débat démocratique, avant de se trouver contraint d’employer la force de la Loi.

En se rendant à l’Orangerie, il croise l’écrivain Arnault, arrivant de Paris, qui lui annonce que la situation est tout à fait calme dans la capitale. Il lui transmet la recommandation de Fouché, appuyée par Talleyrand, de « brusquer » les choses, à Saint-Cloud.

Son entrée dans l’Orangerie déclenche instantanément un vacarme indescriptible. Il est accueilli aux cris de « à bas le dictateur » et « hors la loi le tyran ». Quelques « vive Bonaparte » parviennent cependant à se faire entendre dans le brouhaha général. Le tumulte tourne alors au pugilat entre un certain nombre de députés surexcités et ses grenadiers d’escorte. On voit même briller un poignard tiré d’une toge de représentant du peuple, rapidement neutralisé par le grenadier Thomé. (En récompense, Joséphine l’invitera à sa table en compagnie de son collègue Pourrée l’ayant assisté, et lui fera présent d’un diamant de 200 écus). Il est écoeuré par le spectacle lamentable de ces députés empanachés, empêtrés dans leurs toges, toques et manteaux de mascarade. Oublieux de la misère du peuple et inconscients de la situation critique du pays, ils n’ont en tête que la défense égoïste de leurs seuls privilèges de parlementaires nantis et repus.

Pour tirer Bonaparte de leurs griffes acérées, ses grenadiers le soulèvent et l’emportent hors de la salle, où Lucien va continuer de le défendre de son mieux, avec courage, lucidité, dignité et même panache.

 



Bonaparte menacé par les Cinq-Cents

 

Bonaparte retrouve Sieyès dans leur cabinet et reprend ses esprits. Ils partagent la même appréciation de la situation. En agressant le mandataire des Anciens et en voulant le mettre hors la loi, les Cinq-Cents viennent de commettre leur seconde faute, après leur premier refus de se conformer à l’ordre du jour prévu. Mais celle-ci est gravissime. En s’en prenant violemment à la personne de Bonaparte dans l’exercice normal de ses fonctions dont l’a investi le Décret des Anciens, ils violent tout simplement une Constitution qu’ils prétendent défendre.

La sentence de Sieyès, retenue par l’Histoire, est sans appel : «  Les Cinq-Cents viennent de se mettre hors la Loi, à vous de les mettre hors la salle ».

Il est près de dix sept heures, le jour décline. Il faut en finir avant la nuit. En difficulté, Lucien fait parvenir à son frère un billet le pressant d’agir. Pour Bonaparte, il importe en premier lieu de mettre Lucien à l’abri. Il envoie un peloton de grenadiers dans la salle des séances pour l’escorter vers lui. La situation est alors tellement confuse que Lucien croit que l’on vient l’arrêter…

Les deux frères se retrouvent sur l’esplanade devant la troupe que le général Sérurier a commencé à préparer à l’action en ces termes : « Les Anciens se sont réunis à Bonaparte, les Cinq-Cents ont voulu l’assassiner ». Il semble que la confusion ait gagné une partie de l’armée. Des cris en provenance de l’Orangerie annoncent la mise hors la Loi imminente de Bonaparte.

Alors Lucien va entrer dans l’Histoire… Plus prompt que son frère, il saute sur un cheval et s’adresse solennellement à la troupe, en tant que chef d’une Assemblée de la République : « Citoyens soldats ! Le Président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que l’immense majorité de ce Conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques représentants du peuple à stylets, qui assiègent la tribune, présentent la mort à leurs collègues et enlèvent les délibérations les plus affreuses. Je vous déclare que ces audacieux brigands, sans doute soldés par l’Angleterre, se sont mis en rébellion contre le Conseil des Anciens et ont osé parler de mettre hors la loi le général chargé de l’exécution de son Décret (…). Je vous déclare que ce petit nombre de furieux se sont mis eux-mêmes hors la loi par leurs attentats contre la liberté de ce Conseil (…). Je confie aux guerriers le soin de délivrer la majorité de leurs représentants , afin que, délivrée des stylets et des baïonnettes, elle puisse délibérer sur le sort de la République. Général, et vous soldats, et vous tous citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui resteront dans l’Orangerie, que la force les expulse ! (…) ».

Il s’agit là d’une réquisition légale de la force publique en bonne et due forme par autorité qualifiée !

Des cris de « vive Bonaparte » s’élèvent. L’argumentation indiscutable de Lucien et la conviction avec laquelle il l’a exprimée viennent de faire basculer la situation. Mais Bonaparte parachève ce succès, en prenant à son tour la parole : « Soldats, je vous ai menés à la victoire, puis-je compter sur vous ? » Des « Oui » et des « vive Bonaparte » s’élèvent des rangs et grossissent.

Il poursuit, fréquemment interrompu par des « vive Bonaparte » : « Des agitateurs cherchent à soulever le Conseil des Cinq-Cents contre moi. Et bien, je vais les mettre à la raison ! Depuis assez longtemps, la Patrie est tourmentée, pillée, saccagée. Depuis assez longtemps ses défenseurs sont avilis, immolés ! (…). Des factieux parlent de rétablir leur domination sanguinaire. J’ai voulu leur parler, ils m’ont répondu par des poignards ! (..). Trois fois j’ai ouvert les portes de la République, et trois fois on les a refermées (…) »

Les acclamations redoublent. Lucien lui fait alors signe de s’arrêter de parler. Tirant son épée et la pointant sur la poitrine de son frère, il prononce alors ce serment digne d’une tragédie antique : « Je jure de percer le sein de mon propre frère si jamais il porte atteinte à la liberté des français ! ». C’est le délire dans les rangs !

Bonaparte donne alors au général Leclerc l’ordre de faire évacuer l’Orangerie. Les tambours battent la charge. Leclerc passe la porte et « invite les députés à se retirer ». Un ou deux parmi eux élèvent une timide protestation, mais dès que Murat ordonne : « Foutez moi tout ce monde là dehors ! », c’est une débandade éperdue et pitoyable. Oubliant toute décence, ces fanfarons des Cinq-Cents s’égaillent à toutes jambes, par la porte et les fenêtres, se dépouillant de leurs défroques pour courir plus vite. Toques et manteaux rouges, toges blanches et ceintures bleues jonchent l’Orangerie, les couloirs, l’esplanade, les allées et les bosquets du château.

Il est vingt heures, la farce est terminée.

 


Expulsion et fuite des Cinq-Cents

 

Peu après, l’aide de camp Lavalette apporte à Bonaparte le Décret de victoire du Conseil des Anciens, ainsi rédigé : « Le Conseil des Anciens, attendu la retraite du Conseil des Cinq-Cents, décrète ce qui suit : quatre des membres du Directoire exécutif ayant donné leur démission et le cinquième étant mis en surveillance, il sera nommé une commission exécutive provisoire, composée de trois membres ».

En vertu de la Constitution, il importe à présent d’obtenir l’aval des Cinq-Cents. Des estafettes sont expédiées un peu partout pour en rameuter le plus possible au château. Un bon quorum d’entre eux se présentent, penauds. Lucien les rassemble dans l’Orangerie et, sur proposition du député Chazal, leur fait adopter le Décret final, qu’il vient lire vers minuit dans leur cabinet à Bonaparte, Sieyès et Ducos :  « Le Corps Législatif crée provisoirement une commission consulaire exécutive, composée des citoyens Sieyès, Ducos et de Bonaparte, général, qui porteront le nom de Consuls de la République ».

A noter que l’habile Chazal avait auparavant fait approuver à l’unanimité une mesure financière consistant à assurer le versement des indemnités des députés durant toute la vacance du Parlement. Si l’on avait commencé par là, peut-être aurait-on pu éviter la mascarade de l’Orangerie !

Du coup, ô versatilité des hommes, les députés récalcitrants versent dans l’obséquiosité, sans doute pour chercher à se faire pardonner. Ils proclament que « Bonaparte, Murat, Lefebvre, Gardanne et autres généraux, ont bien mérité de la Patrie ! »

Ultime formalité, Sieyès, Ducos et Bonaparte, se prêtent, soulagés, à la sacro-sainte formalité du serment de « Fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la République française une et indivisible, à l’égalité, à la liberté et au système représentatif ».

Il convient de laisser le dernier mot à l’homme du jour, Lucien Bonaparte, s’exprimant ainsi dans son discours final aux Cinq-Cents : « Entendez le cri sublime de la postérité. Si la liberté naquit dans le jeu de Paume de Versailles, elle fut consolidée dans l’Orangerie de Saint-Cloud. Les constituants de 89 furent les pères de la Révolution, mais les législateurs de l’an VIII furent les pères et les pacificateurs de la Patrie ».

 

De son côté, Bonaparte a rédigé avant de rentrer sur Paris, l’adresse au Peuple suivante, reproduite ici in extenso dans son style particulier :

 

Proclamation du général en chef Bonaparte le 19 brumaire onze heures du soir :

« A mon retour à Paris, j’ai trouvé la division dans toutes les Autorités, et l’accord établi sur cette seule vérité, que la Constitution était à moitié détruite et ne pouvait sauver la liberté .

Tous les partis sont venus à moi, m’ont confié leurs desseins, dévoilé leurs secrets et m’ont demandé mon appui. J’ai refusé d’être l’homme d’un parti..

Le Conseil des Anciens m’a appelé ; j’ai répondu à son appel. Un plan de restauration générale avait été concerté par des hommes en qui la Nation est accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l’égalité, de la propriété : ce plan demandait un examen calme, libre, exempt de toute influence et de toute crainte. En conséquence, le Conseil des Anciens a résolu la translation du Corps législatif à Saint-Cloud ; il m’a chargé de la disposition de la force nécessaire à son indépendance. J’ai cru devoir à mes concitoyens, aux soldats périssant dans nos armées, à la gloire nationale acquise au prix de leur sang, d’accepter le commandement.

Les Conseils se rassemblent à Saint-Cloud ; les troupes républicaines garantissent la sûreté au dehors. Mais des assassins établissent la terreur au-dedans ; plusieurs Députés du Conseil des Cinq-cents, armés de stylets et d’armes à feu, font circuler tout autour d’eux des menaces de mort.

Les plans qui devaient être développés, sont resserrés, la majorité désorganisée, les Orateurs les plus intrépides déconcertés, et l’inutilité de toute proposition sage évidente.

Je porte mon indignation et ma douleur au Conseil des Anciens ; je lui demande d’assurer l’exécution de ses généreux desseins ; je lui représente les maux de la Patrie qui les lui ont fait concevoir : il s’unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante volonté.

Je me présente au Conseil des Cinq-cents ; seul, sans armes, la tête découverte, tel que les Anciens m’avaient reçu et applaudi ; je venais rappeler à la majorité ses volontés et l’assurer de son pouvoir.

Les stylets qui menaçaient les Députés, sont aussitôt levés sur leur libérateur ; vingt assassins se précipitent sur moi et cherchent ma poitrine : les Grenadiers du Corps législatif, que j’avais laissés à la porte de la salle, accourent, se mettent entre les assassins et moi. L’un de ces braves Grenadiers (Thomé) est frappé d’un coup de stylet dont ses habits sont percés. Ils m’enlèvent.

Au même moment, les cris de « hors la loi » se font entendre contre le défenseur « de la loi ». C’était le cri farouche des assassins, contre la force destinée à les réprimer.

Ils se pressent autour du président, la menace à la bouche, les armes à le main ; ils lui ordonnent de prononcer le hors la loi : l’on m’avertit ; je donne l’ordre de l’arracher à leur fureur, et six Grenadiers du Corps législatif s’en emparent. Aussitôt après, des Grenadiers du Corps législatif entrent au pas de charge dans la salle, et la font évacuer.

Les factieux intimidés se dispersent et s’éloignent. La majorité, soustraite à leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle de ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites pour le salut public, délibère, et prépare la résolution salutaire qui doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la République.

Français, vous reconnaîtrez sans doute, à cette conduite, le zèle d’un soldat de la liberté, d’un citoyen dévoué à la République. Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées dans leurs droits par la dispersion des factieux qui opprimaient les Conseils, et qui, pour être devenus les plus odieux des hommes, n’ont pas cessé d’être les plus méprisables ».

Nous trouvons dans ce texte synthétique la narration fidèle de l’évènement et, déjà, la préoccupation de Napoléon de se placer toujours au-dessus de la mêlée, en rassembleur de la Nation, au seul service de la France…

Le pays vient de l’échapper belle. Il évite de justesse une nouvelle explosion révolutionnaire vers laquelle le conduisait inexorablement la décomposition du Directoire. La guerre civile qui s’en serait suivie fatalement aurait à coup sûr appelé l’invasion étrangère. D’ailleurs, l’accueil triomphal réservé à l’évènement par la Nation toute entière ne laisse planer aucun doute sur son caractère de salut public.

 

Alors le 18 brumaire, un putsch, un pronunciamiento, une conspiration, un complot, un coup d’Etat, comme se complaisent à le seriner les contempteurs obstinés de Napoléon ? Rien de tout cela, mais tout simplement le double sauvetage de la République et de la paix, civile et militaire, menée à bien par une poignée d’hommes courageux, prenant toutes leurs responsabilités pour sortir le pays d’une situation catastrophique. Une vitale mutation institutionnelle, telle est la vraie définition du 18 brumaire.

En cette nuit du 19 au 20 brumaire an VIII (10 au 11 novembre 1799), s’ouvre dans le grand livre de l’Histoire de France, la page sans pareille du règne de Napoléon Bonaparte. Sur les cendres d’une Révolution enfin domptée, il va fonder la France moderne par une œuvre civile colossale, éclipsée par son incomparable gloire militaire. Le prodigieux Consulat va ouvrir la voie au fabuleux Empire.

 

Napoléon Bonaparte Premier Consul

 

 


Casaperta, Octobre 2005

 

 

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