Général (2S) Michel FRANCESCHI

LE 13 VENDÉMIAIRE
SACRE REPUBLICAIN DE NAPOLÉON



 

SOCIÉTÉ NAPOLÉONIENNE INTERNATIONALE

 


 

PRÉFACE DE BEN WEIDER

Nombre d'écrivains en Histoire présentent le 13 Vendémiaire comme la répression brutale d'une manifestation populaire par l'armée commandée par Bonaparte, apprenti dictateur sanguinaire. Cette présentation simpliste figure en bonne place parmi les nombreuses contrevérités qui polluent l'Histoire de l'Empereur.

Dans cette chronique qu'il consacre à l'affaire, le général Franceschi remet cet évènement marquant à sa juste place. Il ne s'agit pas du tout d'une banale manifestation populaire, mais d'une tentative de restauration royaliste de grande envergure, menée par des milices organisées sur pied de guerre, trois fois plus nombreuses que l'armée régulière. Il ne s'agit pas d'une répression policière mais d'une véritable opération de guerre urbaine entre deux forces armées s'opposant, l'une pour défendre les institutions légales, l'autre pour les renverser. Le 13 Vendémaire, le général Bonaparte a courageusement sauvé le régime grâce à son action énergique et appropriée.

C'est donc à juste titre que le général Franceschi définit cet épisode historique comme le «sacre républicain» de Napoléon, par allusion au sacre impérial à venir.

 


 

Le 13 vendémiaire An IV (5 octobre 1795), Napoléon signe le pacte républicain le liant à jamais à la Nation.

Homme providentiel surgi de l’Histoire à point nommé, le général Bonaparte fait triompher ce jour-là le Droit sur la violence, sauve la Démocratie naissante et évite à la France un chaos mortel.

De cet évènement décisif naît l’Alliance indéfectible de Napoléon et du Peuple français.

 

1 – LA FRANCE AU BORD DE L'ABIME  :

Après six ans d’une Révolution aux convulsions sanglantes, la France de 1795 se trouve dans une situation critique.

En guerre depuis trois ans, elle doit défendre ses frontières du nord, de l’est et des Pyrénées contre les monarchies européennes coalisées, inquiètes de son prosélytisme révolutionnaire. La valeur de ses jeunes généraux et l’enthousiasme de ses armées lui permettent toutefois de conjurer victorieusement le danger de l’invasion armée.

 

Bien plus préoccupante est alors la grave crise économique et sociale que subit le pays. Deux indicateurs inquiétants témoignent de sa profondeur :

- effondrement de l’assignat, papier monnaie de l’époque. Le 30 juillet 1795, sa valeur réelle tombe à 5% de sa valeur nominale. Le 15 août on doit le remplacer par le Franc.

- menace de famine : l’approvisionnement en blé laisse à désirer par manque de ressources. Des restrictions doivent être imposées à une population en colère. Celle des faubourgs parisiens de Saint-Marceau et de Saint-Jacques se porte aux grilles de la Convention le 17 mars pour réclamer du pain. Le faubourg Saint-Antoine fait de même quatre jours plus tard. Des voitures de grain sont pillées. L’insurrection éclate le 1er avril. La foule envahit la salle de la Convention aux cris de «du pain, du pain !». Paris doit être placé en état de siège sous l’autorité du général Pichegru. Le 10 mai, la ration de pain des parisiens tombe à 60 grammes par jour.

Le mécontentement populaire s’invite aussi à la lancinante crise politique consécutive au renversement de Robespierre le 9 thermidor An II (27 juillet 1794).

En charge de ce que l’on a appelé la Convention Thermidorienne, les successeurs de Robespierre sont vite confrontés à de graves difficultés internes. Le régime doit lutter contre deux menaces de subversion opposées, le prenant en tenaille. A gauche, les nostalgiques de Robespierre ne s’avouent pas vaincus. A droite, les royalistes estiment venue l’heure d’une restauration monarchique. Ainsi condamnés à une politique de bascule, les thermidoriens se défendent en frappant alternativement d’un côté et de l’autre, n’hésitant pas à l’occasion à pactiser avec l’un contre l’autre, jusqu’au dénouement libérateur du 13 vendémiaire.

Résistance jacobine :

Premières victimes de la répression des vainqueurs du 9 thermidor, les Jacobins entrent en résistance très vite après la chute de Robespierre. L’agitateur Gracchus Babeuf, premier communiste du monde, incarne l’opposition révolutionnaire. Dès le 3 septembre 1794, il lance son journal « Le Tribun du Peuple ».

L’agitation jacobine s’enhardit au fil des jours. Le 28 septembre se déroule à Marseille une grande manifestation dite «terroriste». D’autres régions tentent de l’imiter avec moins de succès.

La Convention réagit énergiquement. Le 3 octobre, elle procède à l’arrestation des meneurs «sans-culottes» Chrétien, Clémence et Marchand, suivis par Legray le 9. Babeuf lui-même est emprisonné quelques heures le 24.

La répression anti-jacobine se poursuit le 16 décembre avec la condamnation à mort et l’exécution de Carrier, le «bourreau» tristement célèbre de Nantes.

Le 1er février 1795, Babeuf doit interrompre la publication du «Tribun du Peuple ».

Le 10 mars, Toulon est le théâtre d’une émeute «sans-culotte» au cours de laquelle neuf émigrés sont mis à mort.

  • Après une courte accalmie, l’agitation jacobine repart de plus belle au printemps 95, à la faveur des émeutes populaires de la faim. Le 10 avril, la Convention signe un décret ordonnant le désarmement des «terroristes». Son comité militaire reçoit le 24 avril les pleins pouvoirs pour épurer les unités de l’armée et les états-majors de leurs éléments jacobins.
  • Le 4 mai, on signale des massacres de «patriotes» dans les prisons de Lyon, Montbrison et Saint-Etienne. Le 7 mai sont guillotinés Fouquier-Tinville et quatorze jurés du Tribunal Révolutionnaire de l’An II, dont le graveur Prieur. Le 11 mai, soixante prisonniers «patriotes» sont assassinés à Aix par des royalistes. Le 17 mai, une insurrection «terroriste» s’empare de Toulon pendant plusieurs heures.
  • L’opposition jacobine connaît son point culminant aux journées insurrectionnelles parisiennes du 21 au 24 mai. Les émeutiers occupent tour à tour la Convention et l’Hôtel de Ville. Le faubourg Saint-Antoine se soulève en entier. Chargé du rétablissement de l’ordre, le général Menou se livre à une répression impitoyable, n’hésitant pas à faire appel aux royalistes, notamment aux exaltés de la «jeunesse dorée».
  • La province n’est pas épargnée. En mai et juin, des massacres de «patriotes» ont lieu en maints endroits, en particulier à Marseille, Tarascon, Aix et Lons-le-Saunier.
  • Dernier évènement jacobin marquant, une Commission Militaire condamne à mort le 17 juin six meneurs de l’insurrection de mai. Ils vont se suicider en prison et entreront dans l’Histoire sous l’appellation de «martyrs de prairial».
  • Mais la Convention ne fait pas que de la répression. Pour tenter de désarmer les oppositions, elle fait œuvre d’innovation en matière institutionnelle. Le 22 août, elle adopte la Constitution de l’An III, donnant naissance au Directoire. Elle la soumet à l’approbation du peuple par référendum, en même temps qu’un certain «Décret des Deux Tiers» qui va mettre le feu aux poudres. Par souci très discutable de préserver la stabilité des institutions, les conventionnels n’ont, en effet, rien trouvé de mieux que de s’octroyer les deux tiers des sièges des futures assemblées …

La Constitution de l’An III est approuvée par 1 057 390 voix contre 49 978. Le Décret des Deux Tiers connaît une très forte abstention et ne recueille que 205 498 OUI contre 108 784 NON.

  • A la veille de la mise en place des nouvelles institutions en ce début d ’automne 1795, le danger jacobin est jugulé. La Convention n’est cependant pas encore tirée d’affaire. Le plus dur reste même à venir. La farouche opposition royaliste saisit en effet l’occasion de la transition institutionnelle pour se livrer à un coup de force d’envergure à deux doigts de réussir…

La contre-révolution royaliste :


Obnubilée par l’opposition «terroriste», la Convention a beaucoup tardé à prendre la mesure du péril royaliste.

Les graves difficultés dans lesquelles se débat la Convention Thermidorienne remplissent d’espoir les partisans de la restauration de la monarchie, rêve demeuré jusqu’ici inassouvi.

La stratégie adoptée à Londres par le comte d’Artois, soutenu par ses bailleurs britanniques, consiste à conjuguer une offensive politique interne et une action militaire externe, en vue de miner le régime jusqu’au coup de grâce final. A cet effet, trois objectifs sont poursuivis simultanément  :

  • - relance de la rébellion armée en Vendée et en Bretagne, puis son renforcement par des unités militaires débarquées de Grande-Bretagne. Ajouté à la guerre des frontières, l’abcès de fixation ainsi créé affaiblira la défense militaire de la capitale.
  • - intensification de l’agitation dans le pays et exploitation habile de toutes les bavures de l’affrontement entre thermidoriens et jacobins.
  • - enfin, préparation et exécution le moment venu d’un assaut militaire des Tuileries renversant la Convention pour laisser la place à la royauté.

    Ce scénario bien huilé aurait réussi s’il n’avait rencontré sur sa route le général Napoléon Bonaparte, comme nous allons le voir… 

    A peine un mois après le 9 thermidor, le comte d’Artois, vivant en émigration à Londres, donne un chef à son «armée catholique et royale», en la personne de Puisaye.

    Dès le 30 septembre, le Premier Ministre Pitt lui octroie des moyens de fabriquer de faux assignats, ce qui en dit long sur ses intentions sournoises. Le mois suivant, sous la couverture de ministre plénipotentiaire, l’anglais Wickam est envoyé en Suisse pour coordonner les actions de la contre-révolution royaliste. Tout un programme de subversion se met ainsi en place.
L’insurrection des populations de l’ouest remonte à 1792. Elle porte le nom générique de «chouannerie», provenant du sobriquet de Jean Cottereau, dit Jean Chouan, connu pour sa parfaite imitation du cri de la chouette, devenu cri de ralliement des insurgés vendéens.

La rébellion trouve son origine dans les mesures de déchristianisation de la Révolution de 89 et se développe en relation avec la déchéance de la monarchie. Dans tout l’ouest, mais particulièrement en Vendée, les nobles et le clergé catholique exercent une forte influence sur la population. Les sentiments royalistes et religieux y sont plus forts qu’ailleurs.

L’opposition au pouvoir central se manifeste dès le 2 novembre 1789, date de la «mise à disposition de la Nation» des biens du clergé. Elle se durcit avec le décret du 13 février 1790 interdisant les vœux monastiques perpétuels. Elle éclate avec la promulgation de la Constitution Civile du Clergé, véritable déclaration de guerre à l’église catholique. Les prêtres sont contraints de prêter serment de fidélité à la Constitution. Un grand nombre d’entre eux refusent. Devenus hors-la-loi et encourant la peine de mort, certains grossissent l’émigration, beaucoup d’autres n’hésitent pas à s’engager dans la lutte armée aux côtés des hobereaux royalistes locaux, entraînant les paysans à leur dévotion.

L’inéluctable condamnation papale de la Constitution Civile du Clergé encourage l’insurrection. Une série de décisions enclenche l’escalade de la violence. Répliquant au pape, l’Assemblée Législative annexe Avignon, cité du souverain pontife. Deux décrets spéciaux des 29 novembre 1791 et 27 mai 1792 organisent la traque des «prêtres réfractaires». Le veto de Louis XVI le 11 juin 1792 ne fait qu’aggraver la situation. Du 2 au 6 septembre se produisent dans les prisons les abominables massacres d’opposants, pour la plupart «ci-devant» et religieux, tache la plus sanglante de la Révolution. Le 20 septembre, sont décrétés la laïcisation de l’état civil et l’institution du divorce. Le lendemain, la Convention, fraîchement réunie, abolit la royauté. La condamnation à mort de Louis XVI et son exécution le 21 janvier 1793, achèvent d’envenimer le conflit.

La conspiration royaliste bretonne de la Rouerie marque le commencement de la révolte au début de 1792. La rébellion va connaître au cours des années suivantes divers rebondissements, alternant les moments paroxystiques avec de rares périodes d’accalmie. Une interminable guerre civile oppose ainsi des milliers de paysans aux armées de la République dans un affrontement sans merci.

Les insurgés échouent devant Granville le 13 novembre 1793. Ils sont écrasés au Mans dans une bataille de rues le 12 décembre. Ils se vengent par des embuscades meurtrières. L’armée réplique par les tristement célèbres «colonnes infernales». La cruauté des combats est indicible. Le conflit provoque un grand nombre de victimes, au point que certains ont qualifié cette guerre de génocide. Le représentant en mission Carrier se distingue dans l’horreur à Nantes. Une accalmie se produit après la très sévère défaite des chouans à Savenay le 22 décembre 1793.

La chouannerie retrouve des couleurs après Thermidor. La Convention va manier la carotte et le bâton. Sur rapport de Carnot, elle accorde le 2 décembre 1794 l’amnistie aux insurgés déposant les armes dans un délai d’un mois. Les chouans répondent par un important coup de main sur Guémené le 29 janvier 1795.

Les succès de l’excellent général Hoche aboutissent le 17 février aux généreux accords de La Jaunaye, signés par le chef vendéen François de Charette de la Contrie. En échange de l’engagement d’arrêter leur lutte, les chouans obtiennent une amnistie totale, la liberté du culte, une importante indemnité et surtout le droit de conserver leurs armes au sein d’une Garde Territoriale dispensée du service militaire.

L’inflexible Stofflet et l’exalté abbé Bernier se désolidarisent de Charette et redoublent d’hostilité. Stofflet remporte un succès à Chalonnes le 18 mars, mais échoue à Saint-Florent quelques jours plus tard, avant de se fait battre à Chemillé le 2 avril. Son camp est détruit le 26 dans la forêt de Maulevrier. Traqué, il finit par accepter le 2 mai à Saint-Florent le même accord que Charette précédemment. Un autre chef chouan, Cormatin, l’a précédé de quelques jours à La Prévalaye, puis s’est ravisé avant d’être capturé le 25 mai.

La guérilla s’est étendue au Morbihan. Elle fait long feu après la mort de son chef Sils, remplacé par Cadoudal qui deviendra célèbre.

Les échecs de l’insurrection chouanne ont fini par persuader Londres et ses émigrés français de la nécessité de la soutenir par un corps expéditionnaire. Sous les ordres de l’amiral Warren, une escadre anglaise appareille le 10 juin transportant 4000 émigrés, 80 000 fusils, 80 canons, des vivres, des uniformes et quantité de faux assignats. Puisaye et d’Hermilly sont à leur tête, bien déterminés à soulever tout l’ouest de la France et à marcher sur Paris. En l’apprenant, les comploteurs royalistes de la capitale s’enhardissent. Le 17 juin, les «jeunesses dorées» s’en donnent à cœur joie, coupant grand nombre d’Arbres de la Liberté et foulant aux pieds des cocardes tricolores.

Le débarquement des émigrés se produit le 26 juin à Carnac. La veille, Charette a violé son engagement et repris les hostilités. Il a fait massacrer un poste républicain aux Essarts. S’adjoignant les chouans, Hermilly s’empare d’Auray mais échoue devant Vannes. Hoche lance alors sa contre-offensive. Il reprend Auray le 30 juin et enferme les insurgés dans la presqu'île de Quiberon. Hermilly résiste âprement dans le fort de Penthièvre, verrou du champ de bataille.

Venue d’Angleterre le 15 juillet, la division Sombreuil renforce le corps expéditionnaire dans Quiberon. Après la mort d’Hermilly le 16 juillet, Penthièvre tombe le 20, consommant la victoire complète de Hoche. Seuls Puisaye et une poignée d’émigrés parviennent à rejoindre la flotte anglaise. Tout le reste est tué ou fait prisonnier. La répression est impitoyable pour les émigrés dont 748 sont fusillés, contrastant avec l’amnistie accordée à la plupart des chouans capturés.

En représailles, Charette fait exécuter le 2 août quelque 300 prisonniers républicains.

L’échec du débarquement de Quiberon ne décourage pas la rébellion royaliste. Le 13 septembre on signale un soulèvement à Châteauneuf-en-Thymerais, s’étendant à Dreux. Mais les royalistes ne dépassent pas Nonancourt où ils sont mis en déroute.

Ayant jusqu’ici échappé à la capture, Charette poursuit le combat. Mais le 25 septembre il est défait à Saint-Cyr, et quelques jours plus tard doit évacuer son repaire de Belleville.

En dépit du grave échec de Quiberon, le comte d’Artois ne renonce pas à renouveler l’expérience. Le 30 septembre, l’île d’Yeu voit le débarquement de mille émigrés soutenus par deux mille soldats anglais. Le comte en personne les rejoint le 2 octobre.

 

Nous sommes arrivés en Vendémiaire. L’action principale royaliste va maintenant basculer sur la capitale, où se morfond depuis quelques mois le général Bonaparte…

2 – NAPOLEON ATTEND SON HEURE :

Les quatorze mois séparant le 9 thermidor (27 juillet 1794) du 13 vendémiaire (5 octobre 1795) constituent la période la plus ingrate de la carrière de Napoléon. Echappant de justesse à la terreur girondine, il ne peut éviter une pénible disgrâce.

Son brillant succès à Toulon fin décembre 1793, vaut au «capitaine canon» l’amitié d’Augustin Robespierre, frère de «l’incorruptible», qui le lui recommande en ces termes : «J’ajoute aux patriotes que je t’ai déjà nommés le citoyen Bonaparte, d’un mérite transcendant. Ce dernier est corse. Il n’offre que la garantie d’un homme de cette nation qui a résisté aux caresses de Paoli, et dont les propriétés ont été dévastées par ce traître».

En accord avec le représentant en mission Ricord, Augustin Robespierre impose au général Dumerbion, commandant en chef de l’armée d’Italie, le plan de conquête du Piémont conçu par Bonaparte. Courte et de portée limitée, cette première campagne d’Italie d’avril 1794 n’est guère connue. L’artilleur Bonaparte y commande un groupement d’infanterie atteignant les objectifs fixés : Oneglia, Ormea, Saorge et le col de Tende sont conquis et constituèrent le tremplin de la prochaine guerre d’Italie.

Ce nouveau succès vaut à Bonaparte un surcroît d’estime d’Augustin qui lui propose alors de «monter» à Paris pour y prendre le commandement de la Garde Nationale de Paris en remplacement d’Hanriot. L’esprit tout à un nouveau plan de campagne en Italie, Bonaparte ne se sent pas intellectuellement disponible pour ce poste politique ni moralement acquis. Son flair infaillible le dissuade de s’engager dans cette voie. Grand bien lui en prend car la chute de Robespierre conduit à l’échafaud son frère et la plupart de ses amis, dont Hanriot.

Dans le sauve-qui-peut qui s’ensuit, Bonaparte est même trahi par son ami corse du temps de Paoli, le représentant en mission Salicetti. Heureusement, Salicetti se ravise peu après et le sauve de la guillotine, sans lui épargner toutefois une mise aux arrêts. Première leçon de politique, Bonaparte découvre à cette occasion que son champ est plus dangereux que le champ de bataille…

Ses fervents amis, Junot, Marmont et Sébastiani manigancent un projet d’évasion qu’il a la sagesse de refuser, ne tenant pas à aggraver son cas. Il a vu juste car, peu de temps après, il est libéré faute de preuves, sans toutefois parvenir à dissiper tous les soupçons.

Lui faisant confiance, le général Dumerbion l’associe à l’automne 1794 à une reprise éphémère des opérations dans le Piémont. Mais ensuite on lui refuse une participation active à l’opération de reconquête de la Corse, occupée par les anglais, et qui d’ailleurs tournera court en mars 1795.

Bonaparte a beau faire, la suspicion pesant sur lui ne s’estompe pas, bien au contraire. Le 29 mars, on l’écarte de l’armée d’Italie, sa seule ambition du moment. Au début de mai, on le nomme commandant d’une brigade d’infanterie en Vendée insurgée. Cette affectation le mortifie. Soldat, et de surcroît artilleur, il ne conçoit la guerre que contre les ennemis de son pays et non contre des paysans français, quels que soient leurs torts. De plus, général ayant goûté à la victoire, il se voit mal obéir à un autre général dont la compétence reste à prouver. Et puis, sa légendaire intuition lui fait sentir que c’est dans la capitale que va se produire le dénouement de la crise en cours et que c’est là qu’il doit se tenir, prêt à répondre à l’appel du destin.

Dans l’immédiat, il importe de faire annuler sa nomination en Vendée. Aussi se rend-t-il à Paris fin mai 1795 pour y faire le siège de toutes les autorités pouvant l’appuyer. Il multiplie les démarches pour faire traîner les choses. Il erre dans Paris en ébullition, famélique, tirant le diable par la queue. Son moral tombe au plus bas, le faisant désespérer de son avenir. Sa santé s’altère, au grand dam de Junot qui lui tient compagnie. Comme toujours, les livres sont ses seuls amis. Personne ne porte un regard bienveillant sur lui. Grandeur et servitude militaires !

Le Ministre de la Guerre Aubry consent à le recevoir le 15 juin. Cet artilleur de 45 ans, qui n’a pas dépassé dans les rangs le grade de capitaine, regarde avec condescendance ce général artilleur de 26 ans et invoque sa jeunesse pour ne pas lui donner satisfaction. Cinglante, la réplique de Bonaparte ne doit rien à la diplomatie : « Citoyen représentant, on vieillit vite sur le champ de bataille et j’en arrive  ! ». Sa cause s’en trouve irrémédiablement compromise. Aussi fait-il valoir la dégradation de sa santé et se fait porter malade.

Le 16 août, il reçoit la sommation comminatoire de rejoindre sur le champ son affectation en Vendée. Jouant alors le tout pour le tout, l’infortuné demande audience au nouveau Ministre de la Guerre Doulcet de Pontécoulant. En dépit de l’apparence pitoyable du solliciteur, Pontécoulant a la courtoisie de l’écouter avec attention. L’ancien général de l’armée d’Italie sollicite avec ardeur sa réaffectation à ce corps dans lequel il pourra rendre à la République de bien meilleurs services qu’en Vendée. Il expose avec clarté les grandes lignes du plan de campagne qu’il mûrit depuis plusieurs mois. A la mine de son auditeur, Bonaparte constate que son magnétisme naturel et sa puissance de conviction opèrent. Fort intéressé, le Ministre lui demande de lui apporter dans quelques jours un projet élaboré qu’il soumettra à l’approbation du Comité de Salut Public. Bonaparte se récrie qu’il n’a point besoin de quelques jours et, spontanément, là sur le coin de la table, il rédige sur une poignée de feuillets le plan de la guerre d’Italie à venir. Il ne peut alors évidemment pas se douter qu’il lui appartiendra de l’appliquer lui-même dans peu de temps.

Sidéré et conquis, Pontécoulant annule aussitôt l’affectation en Vendée, en se gardant toutefois de le muter à l’armée d’Italie. Comprenant tout l’intérêt de conserver auprès de lui un conseiller aux idées si claires et si novatrices, il l’affecte au Service Topographique du ministère «pour contribuer par son zèle et ses lumières aux travaux des plans de campagne et des opérations de l’armée de Terre».

Peu de temps après, Pontécoulant demande à Bonaparte de lui rédiger un projet de directives du Comité de Salut Public destinées au général Kellermann, nouveau commandant en chef de l’armée d’Italie. Ironie de l’Histoire, il n’écrit rien de moins à l’avance que ses propres directives !

A son départ du Comité de Salut Public quelques temps plus tard, Pontécoulant a l’élégance de laisser à son successeur une note sur son éphémère conseiller : «Je déclare avec plaisir que je dois à ses conseils la plus grande partie des mesures utiles que j’ai proposées au Comité de l’armée des Alpes et d’Italie. Je le recommande à mes collègues comme un citoyen qui peut utilement être employé pour la République (…) même dans la partie des relations extérieures». Ce ne sont donc pas seulement les qualités militaires du général qui sont reconnues. A n’en pas douter, Pontécoulant sait juger les hommes…

Au bout de quelques semaines, Bonaparte a épuisé le charme de ses activités bureaucratiques et sédentaires. Commençant à s’ennuyer, il sollicite la direction d’une mission à Constantinople pour réorganiser l’armée ottomane. Déjà un «rêve oriental», né de ses lectures à Brienne, commence à occuper ses pensées.

La réponse se fait attendre. Pour tuer le temps, il se hasarde à fréquenter quelques salons à la mode que lui ouvrent ses fonctions ministérielles. Sa dégaine pitoyable, où seul le regard retient l’attention, ne l’avantage guère. Du moins dans le salon de madame Tallien – Notre-Dame de Thermidor – fait-il la connaissance de «l’incomparable Joséphine». Les relations qu’il noue dans ces milieux, jusqu’ici totalement inconnus de lui, vont se révéler fort utiles dans peu de temps.

Le 15 septembre 1795 se produit un coup de théâtre tenant de la farce. Signés le même jour, deux arrêtés contradictoires traitent de l’orientation à donner à la carrière du général Bonaparte. Le premier donne satisfaction à sa demande de détachement auprès de l’armée turque comme chef de mission. Le second destitue le même en le rayant de la liste des officiers généraux, «attendu son refus de se rendre au poste qui lui a été assigné». Bien évidemment, il ne s’agit pas là d’une retombée en disgrâce de Bonaparte mais du dysfonctionnement cacophonique d’un bureau du ministère ignorant tout de l’activité des autres, phénomène bien connu et, hélas, récurrent… On s’empresse d’annuler la destitution. Quant à la nomination en Turquie, la précipitation des évènements va la rendre caduque dans moins de trois semaines…

Pour la Convention, la minute de vérité est en effet arrivée…

 

3 – BONAPARTE FAIT ECHEC AU PUTSCH ROYALISTE :

En ce début d’octobre 1795, Paris est en pleine effervescence.

La nouvelle du débarquement du comte d’Artois à l’île d’Yeu dans les fourgons de l’armée anglaise a jeté les royalistes dans une excitation incontrôlable. Ils n’hésitent plus à se répandre en bandes dans les rues, les théâtres et les cafés, vociférant leurs «vive le roi !». Les plus enflammés sont les «muscadins», ces jeunes élégants se distinguant par leurs tenues excentriques. En cadenettes (tresses de cheveux portées de chaque côté du visage et retombant sur la poitrine) et collets aux couleurs royalistes, ils interpellent les passants, haranguent les spectateurs et conspuent les consommateurs, les contraignant à crier «vive le roi !». C’est maintenant devenu une habitude, cette «jeunesse dorée» se livre en passant à son jeu favori d’abattage d’Arbres de la Liberté et de piétinement de cocardes tricolores. Il est vrai que la Convention a fourni à l’opposition royaliste un argument inespéré, l’inique Décret des Deux Tiers, évoqué précédemment. Rappelons-le, la Convention avait décidé que les deux tiers des parlementaires du Directoire qui va lui succéder seraient pris dans son sein. Cette mesure n’apparaît dictée que par le souci égoïste de conserver des sinécures. Certes le peuple venait de l’approuver par référendum, mais une abstention de 80% rendait sa légalité douteuse.

Plus grave que les débordements de la «jeunesse dorée» est la mise sur pied de guerre des sections royalistes de la capitale, au nombre de quarante huit. La Convention a eu l’imprudence de laisser se transformer ces assemblées d’électeurs en unités de la Garde Nationale, solidement encadrées et armées. Etablie au couvent des Filles Saint-Thomas sur l’emplacement actuel de la Bourse, la Section Le Pelletier constitue le fer de lance de ce qu’il faut bien appeler une armée ennemie au cœur même de la capitale.

La Convention prend enfin conscience du danger royaliste jusqu’ici sous-estimé. Il est trop tard de se mordre les doigts d’avoir trop ménagé cette opposition au détriment des jacobins. Il est désormais inutile de regretter de s’être servi de la «jeunesse dorée» pour réprimer l’émeute «patriote» de mai. En cet instant, la Convention doit vaincre l’insurrection royaliste qui gronde, ou mourir. Sa détermination se fonde sur la légitimité démocratique. Les royalistes restent très minoritaires dans le pays. Leur tentative de prendre le pouvoir par les armes n’est rien d’autre qu’un putsch commandé de l’étranger.

Confrontés à ce défi vital, les conventionnels ont ainsi un sursaut de courage et de dignité. Ils décrètent de siéger en permanence en leur salle des séances et de résister jusqu’à la mort à leurs bancs, les armes à la main. Enfin dessillée, la Convention fait appel aux cadres militaires jacobins qu’elle avait destitués pour former trois «bataillons de patriotes». Elle confie la défense du régime au général baron Menou, celui-là même qui avait réprimé le soulèvement jacobin de mai. Face aux quelques trente mille hommes des sections royalistes, Menou ne dispose que de cinq mille soldats. La diversion armée de l’ouest a pleinement rempli son rôle.

La situation est on ne peut plus critique pour la Convention. La minute de vérité se produit le 12 vendémiaire (4 octobre 1795). A la section Le Pelletier est venu siéger le Comité Militaire des Sections de la capitale, dirigé par Richer de Sérizy. Le général Danican est porté à la tête des troupes royalistes. On proclame solennellement ne plus reconnaître les décrets de la Convention. C’est une déclaration de guerre ouverte au régime que la Convention ne peut évidemment pas tolérer, sauf renoncement à son existence. Elle ordonne au général Menou de désarmer la Section Le Pelletier et de fermer son local. Les généraux Desperrieres et Verdière sont prévus pour le seconder. Trois colonnes doivent donner l’assaut dans la soirée au couvent des Filles Saint-Thomas et de Notre-Dame des Victoires. Au dernier moment le général Desperrieres se fait porter malade et le général Verdière ne bouge pas.

Menou lui-même manque de fermeté. On a attribué son laxisme à ses origines aristocratiques et à sa sympathie pour la cause royaliste. Toujours est-il qu’il ne profite pas de sa supériorité militaire ponctuelle pour faire usage de la force. Au lieu d’attaquer, il parlemente. Il se retire après la promesse verbale des insurgés de se disperser, sans leur retirer leurs armes comme il en a reçu mission.


Echec de l’investissement de la Section Le Pelletier

Enhardie par cette reculade, qu’elle considère comme la marque de la décomposition du régime, la Section Le Pelletier appelle alors les autres Sections à se joindre à elle et à marcher sur les Tuileries pour en chasser la Convention. La capitale résonne des tambours des Sections battant la générale sans interruption. La Convention semble perdue. Il ne reste que la nuit pour trouver une parade, le temps nécessaire aux Sections pour se rassembler autour des Tuileries. Mais, étant donné le rapport des forces à un contre six, cela relève du miracle.

Il fait un temps épouvantable, le vent le disputant à la pluie. Menou a un sursaut d’énergie vers minuit. Il lance alors une impétueuse charge de cavalerie dans la rue de la Grande Batelière qu’il dégage jusqu’au faubourg Montmartre. Il gagne ainsi un répit précieux qui ne le rachète pas totalement de sa faute précédente.

La Convention fait face crânement à cette situation désespérée. Elle limoge Menou et le met en état d’arrestation. Barras est nommé commandant en chef de l’armée de l’Intérieur, avec mission de sauver les institutions avec la plus grande énergie.

 

Et Napoléon Bonaparte dans tout cela ? Comme si la providence y avait spécialement veillé, il se trouve tout près de là, et qui plus est, entièrement disponible. Son départ pour Constantinople a été retardé pour des raisons diverses. Son heure vient de sonner… Lorsque les tambours royalistes appellent à l’insurrection, Bonaparte assiste à une représentation au théâtre Feydeau, dans le voisinage. C’est bien connu, les parisiens ne renoncent jamais à leurs divertissements même aux heures les plus critiques. Le tumulte environnant lui fait deviner qu’un évènement capital est en train de se produire. Il se porte vers la Convention et va prendre place dans une tribune de la salle. On le reconnaît et on lui fait signe de se présenter.

Dans l’entourage de Barras, pour l’heure préoccupé de s’adjoindre la meilleure épée du moment, se trouvent Turreau et Fréron. Tous trois ont connu l’intrépide «capitaine canon» comme commissaires de la Convention au siège de Toulon, moins de deux ans auparavant. Ils se mettent d’accord pour lui proposer le poste d’adjoint opérationnel de Barras. Ce dernier lui donne trois minutes pour réfléchir. Il faut être téméraire pour accepter de relever un défi semblant perdu d’avance, au risque de compromettre toute sa carrière sur un coup de dés. Mais le général Bonaparte a déjà eu l’occasion de montrer qu’il était un chef lucide et responsable. Il accepte d’emblée la mission impossible qui lui est confiée. Il a immédiatement pris la mesure de la situation. L’enjeu n’est rien moins que le sauvetage de la paix civile entre français en faisant prévaloir le droit sur la force.


Le Général Bonaparte par Bacler d’Albe


Barras
Miniature d'Avy


Murat
Par Paul Guérin

La victoire des royalistes signifierait le retour aux sanglantes convulsions de la Révolution de 89, dont on peine tant à s’extraire.

En ce qui concerne la nature de l’affrontement, il ne s’agit pas de réprimer une émeute populaire, à laquelle un vrai soldat comme Bonaparte répugne, mais de livrer une véritable bataille entre unités en uniformes. Que le combat se déroule dans les rues d’une grande ville au lieu d’un champ de bataille ordinaire, ne change rien à l’aspect éthique des choses. Notons au passage que le 13 Vendémiaire peut être considéré comme la première bataille de rue de l’Histoire de la guerre.

Quant au handicap de l’écrasante infériorité numérique, il n’est pas du tout de nature à rebuter un Napoléon Bonaparte qui n’est jamais aussi à l’aise que dans cette posture. Il va en faire la démonstration dans quelques heures, comme ensuite tout au long de sa carrière militaire de légende.

L’acceptation de Bonaparte s’accompagne cependant d’une condition impérative : il exige les coudées franches. Il ne veut pas entendre parler d’une quelconque supervision de son action par des commissaires politiques, ces habituelles mouches du coche, la plupart du temps nuisibles. Dans la situation désespérée où l’on se trouve, nul ne s’aventure à contester la plénitude de son commandement.

En artilleur chevronné, Bonaparte juge au premier coup d’œil que le renversement du rapport des forces ne peut provenir que de l’emploi puissant, opportun et précis des feux de l’artillerie, à boulets ou à mitraille. Menou n’y a pas du tout songé. Du moins, à la demande de son successeur, indique-t-il l’existence d’un parc de quarante canons dans la plaine des Sablons. Il faut en prendre possession toutes affaires cessantes, avant les royalistes.

En cette première heure du 13 vendémiaire, Bonaparte rassemble rapidement quelques collaborateurs. Dans son entourage immédiat, son regard est attiré par un superbe chef d’escadrons du 21 ème Régiment de Chasseurs, l’air plutôt sûr de lui. Il le hèle et lui demande son nom ; «Murat», s’entend-t-il répondre. Juger un homme d’emblée est la qualité première de Bonaparte. Il estime celui-là apte à remplir la mission décisive qu’il lui confie. Sur un ton tranchant comme un couperet, il lui assène l’ordre suivant, n’admettant aucune réplique : «Murat, prenez deux cent chevaux, allez sur le champ à la plaine des Sablons. Amenez les quarante pièces et le parc. Qu’elles y soient ! Sabrez s’il faut mais amenez les !» Et, devant l’attitude un brin désinvolte de celui qui va devenir un sabreur de légende, il ajoute sur un ton encore plus péremptoire : «Vous m’en répondrez. Partez !».

Murat s’acquitte de sa mission avec le plus grand zèle. Il devance de peu les sectionnaires qui ont bien évidemment pensé à la même opération. C’est pour lui aussi le premier acte d’une carrière phénoménale.

L’état-major improvisé de Bonaparte est immédiatement fasciné par l’autorité et l’esprit de décision de son nouveau chef. Comme le racontera un témoin, les officiers qui assistent à cette prise de commandement dans le feu de l’action, «regardent stupéfaits s’agiter ce petit homme dont le désordre de sa toilette, ses longs cheveux pendants et la vétusté de ses hardes révélaient encore la détresse».

La Convention elle-même se sent rassurée par l’énergie rayonnante de celui dont dépend désormais sa survie.

Bonaparte fait compléter l’équipement individuel des parlementaires. On entend à cet instant le président Legendre prononcer ces paroles historiques : «Recevons la mort avec l’audace qui appartient aux amis de la Liberté !». On peut reprocher beaucoup de choses à la Convention sauf d’avoir manqué de courage au moment du péril.

Durant toute la nuit, on organise un réduit de résistance. Bonaparte est partout, choisissant en personne l’emplacement des pièces d’artillerie. Pour donner confiance à ceux qui vont se battre, il sait déjà qu’il faut se montrer parmi eux en première ligne.

Vers cinq heures du matin, les sectionnaires se glissent dans l’hôtel de Noailles et tirent sur le perron des Tuileries. Au même instant, une colonne d’infanterie tente de s’emparer du Pont Royal. Cette première attaque est rapidement repoussée. On passe le reste de la nuit et la matinée à parachever les dispositifs, d’un côté comme de l’autre.

L’attaque en force des sectionnaires débouche en fin de matinée. Les dispositions prises par Bonaparte, notamment l’emploi judicieux des canons, vont se révéler d’une redoutable efficacité, renversant l’équilibre des forces. L’affrontement est acharné et sanglant, au corps à corps là où les canons ne peuvent intervenir. Bonaparte se tient aux avant-postes, commandant au plus près, comme il ne cessera de le faire. Son cheval est tué sous lui mais il en sort indemne.

Après avoir contenu l’assaut des sectionnaires, Bonaparte passe à la contre-attaque, son procédé tactique de prédilection.


Bonaparte devant l’Eglise Saint-Roch

Donnons ici la parole au baron Thiébault, témoin direct : «Le général a fait placer deux pièces de huit dans la rue Neuve Saint-Roch, en face de l’église. Le tir des boulets enfile la rue. Les canons ayant de cette sorte renversé ou écarté tout ce qui s’était trouvé en vue, mille hommes du bataillon des patriotes, suivis d’un bataillon de ligne, débouchent du cul-de-sac et abordent ceux des sectionnaires qui se trouvent encore devant le portail et qui occupent la rue Saint-Honoré. Le choc est violent, on combat au corps à corps. Nos troupes néanmoins gagnent du terrain. Six pièces d’artillerie sont aussitôt mises en batterie, trois à la droite, trois à la gauche du cul-de-sac, et achèvent de mettre en déroute les sectionnaires, qui, en toute hâte, se retirent vers la place Vendôme et le Palais-Royal. Le combat est dirigé par le général Bonaparte en personne».

Pendant ce temps, les Tuileries offrent un spectacle surréaliste. Le vestibule et le rez-de-chaussée ont été transformés en hôpital de campagne. Des chirurgiens s’affairent autour de nombreux blessés étendus sur la paille. Des infirmières improvisées les assistent. Ce sont des épouses ou des filles de conventionnels venues partager le sort de leurs maris ou pères. Toujours d’après le baron Thiébault, «c’était à la fois un Sénat, un gouvernement, un quartier général, un hôpital, un camp, un bivouac».

La retraite désordonnée des sectionnaires consomme leur défaite totale. On n’en entendra plus parler.

En cette journée du 13 vendémiaire, deux heures ont suffi à Bonaparte pour renverser le cours de l’Histoire de France. L’effondrement brutal de l’insurrection royaliste prouve, s’il en était besoin, qu’elle ne reposait sur aucune assise populaire et démocratique.

Cette victoire a coûté 300 morts. C’est beaucoup ! Mais qu’est-ce en comparaison de la guerre civile qui n’aurait pas manqué d’éclater en cas de succès des royalistes ?

 

Devant la Convention, les parlementaires soulagés accourent féliciter leur sauveur. Dans la salle des séances, on lui fait une ovation. En ce jour mémorable, Bonaparte devient un héro national. Sa popularité bondit en flèche aussi bien dans le peuple que dans les cercles politiques. Le 16 octobre, il est promu général de Division à 26 ans. Dix jours plus tard, intervient sa nomination de Commandant de l’Armée de l’Intérieur, en remplacement de Barras, devenu l’un des cinq Directeurs. C’est à son égard une indéniable marque de confiance du Directoire, nouvelle et fragile institution du pays…

Dans quelques mois il sera nommé à la tête de l’armée d’Italie, premier vol de l’Aigle …

 

Le 13 vendémiaire, Napoléon Bonaparte a prouvé de la façon la plus éclatante son indéfectible attachement à la République. Il ne s’en départira plus jusqu’à son dernier souffle…

Du 13 vendémiaire date la haine implacable des royalistes pour Napoléon Bonaparte. Ils ont cru le dévaloriser ce jour-là en le baptisant du sobriquet de «général vendémiaire». Bonaparte leur a répliqué : «Je tiens au titre de général vendémiaire, ce sera dans l’avenir mon premier titre de gloire !».

 

 

Casaperta, Septembre 2005

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