Stratégie et tactique de Napoléon

Par Général Henri Paris, FINS

 

Napoléon Bonaparte s’est révélé un stratège et un tacticien hors pair. Son œuvre de théoricien est moins connue, car, praticien et acteur avant tout, ce qui, allié à la brièveté de sa carrière, le temps lui a manqué pour consigner et codifier ses pensées dans un ouvrage écrit. En revanche, il a laissé une correspondance volumineuse ainsi qu’une masse de directives et d’ordres dont l’étude révèle qu’il agissait en fonction d’une réflexion et d’un discernement totalement maîtrisés.
En stratégie et en tactique, a-t-il écrit, il n’y a pas de « si », il n’y a que des « car ». Il a affirmé et répété n’avoir jamais eu de révélations géniales. Ce qu’il a ordonné spontanément était toujours le résultat d’une profonde méditation. Tous les cas, toutes les possibilités, il les avait étudiés.

Avant que de formuler brièvement les points principaux de la stratégie et de la tactique napoléonienne, l’examen s’attache à la formation de l’homme, ainsi qu’au mode d’acquisition de ses connaissances. Puis, enfin, un essai tout aussi bref aura trait à la pérennité de la pensée militaire de Napoléon.

I – La formation

Napoléon est né le 15 août 1769 et a été élevé au collège d’Autun, puis à l’école militaire de Brienne, de 1779 à 1784, l’équivalent d’un prytanée, d’un lycée militaire, pour emprunter une terminologie moderne. Ensuite, il entre à l’Ecole militaire de Paris dont il sort dans un rang médiocre, lieutenant d’artillerie.
Il est marqué par les idées de son époque.
Les Français ont le souvenir des dernières années du vieux roi Louis XIV, assombries par les défaites et la perte de la dernière armée de métier. Aussi, dans un suprême sursaut, le vieux roi, pour reformer une armée et sauver le pays de l’invasion, fit fondre sa vaisselle d’or et d’argent et proclama la levée des milices. Il s’agissait d’une vieille loi coutumière féodale qui avait été mise en ouvre pour la dernière fois au XIIIème siècle. Chaque foyer devait au service du roi un milicien formé. C’est ainsi qu’entre en campagne, sous le commandement du Maréchal de Villars, une armée improvisée, entièrement nationale, sans un seul mercenaire. Cette armée obtient une victoire totale à Denain, dans le nord de la France, le 24 juillet 1712, contre les Anglo-Autrichiens du Prince Eugène. Louis XIV s’empresse de signer la paix.
Les Français n’oublieront pas cette armée nationale qui a sauvé le pays.
La guerre de Sept ans n’est qu’une longue série de défaites sur terre comme sur mer, en Europe comme aux Indes.
L’humiliation due à la défaite de Rossbach en 1757, annonce le désastreux traité de Paris de 1763 et marque profondément les esprits.
L’opinion publique française, les salons intellectuels, les « Thing-tanks » de l’époque, est violemment frappée par la défaite, s’interroge sur les causes et réfléchit aux remèdes.
La guerre d’Indépendance américaine, de 1775 à 1781, permet aux Français d’expérimenter un nouvel armement et d’innover en matière de méthodes de combat.
Le théoricien de ce renouveau militaire français est le comte de Guibert qui consigna sa pensée dans son ouvrage « L’essai général de tactique ». Il a été le maître à penser du jeune élève-officier Bonaparte qui annota fiévreusement « L’essai général de tactique ».
Point à remarquer, la majorité des maréchaux de Napoléon a participé à la campagne d’Amérique, à commencer par Berthier, chef d’état-major de la Grande Armée et ancien aide de camp de Washington, et par Rochambeau, ancien commandant en chef des armées françaises dans le Nouveau monde.
Napoléon et ses seconds parlaient la même langue, tactique et stratégique.

II - Stratégie et tactique selon Napoléon

  • La stratégie et la tactique sont elles une science ? Répondent-elles à des lois ? Ou un art, répondant à la subjectivité de l’homme ? Si stratégie et tactique ne sont pas une science, au moins érigent-elles des grands principes.
  • L’offensive est seule susceptible d’aboutir à une victoire complète.
  • La victoire signifie l’anéantissement des armées adverses en tant qu’institution organisée.
  • La défensive n’est adoptée qu’en cas d’impossibilité majeure de passer à l’offensive.
  • La défensive est une posture opérationnelle passagère préparant une attaque. Aucune défensive ne peut être passive. Bien au contraire, la défensive est basée sur des séries d’attaques limitées.
  • La guerre est un art simple et tout d’exécution parce que toutes les situations ont été réfléchies et longuement méditées. A la guerre, il n’y a ni hasard ni improvisation.
  • La victoire est obtenue par une série d’opérations affaiblissant l’adversaire et le conduisant à une bataille finale d’anéantissement ou toutes ses forces restantes sont engagées. En revanche, de notre côté, il y a toujours maintien d’une ressource militaire disponible.
  • La victoire dans une bataille s’obtient par l’exploitation d’un événement. Cet événement est la rupture du centre de gravité sur lequel repose le dispositif adverse.
  • Quoi que l’on fasse, le plan d’une bataille se résout en fixant le dispositif adverse et en le débordant. Toute autre démarche est vouée à l’échec.
  • Si l’événement ne se produit pas par lui-même, par une erreur de l’adversaire, il faut le créer.
  • Lors de l’attaque créant ou exploitant l’événement, dans le secteur de cette attaque, il doit y avoir absolument supériorité numérique, qualitative et de feu de nos troupes.
  • L’un des principes de base est l’économie des forces, ce qui se résout par un affaiblissement de notre dispositif au profit de la force attaquante, puis de l’aile marchante opérant le débordement.
  • Une attaque bien conduite surprend l’adversaire et reste une affaire d’infanterie.
  • S’il faut créer l’événement et percer le dispositif adverse, l’engagement débute par une convergence brutale de feux d’artillerie. Suit une charge puissante de cavalerie lourde. Ensuite intervient l’infanterie en colonne d’assaut, soutenue par la cavalerie et l’artillerie.
  • La victoire totale signifie, par ailleurs, la transformation de la retraite ennemie en déroute et l’exploitation à outrance par la cavalerie légère.
  • Toute troupe doit s’éclairer par un rideau de cavalerie légère et d’infanterie légère.
  • Les éclaireurs, bien entendu nous éclairent, mais chassent aussi les éclaireurs adverses.
  • Une retraite s’opère par échelons successifs, toujours prêts à contre-attaquer.

 

III – La pérennité de la pensée stratégique et tactique de Napoléon

Les pensées et les idées seront intégralement reprises par Clauzewitz dans son ouvrage « De la guerre ».
Foch, commandant en chef sur le front ouest durant la Première Guerre mondiale, reprend en 1918, la stratégie napoléonienne, fixer et déborder, créer l’événement. Il sera aussi célèbre pas sa reprise de la pensée de Napoléon en répétant : de quoi s’agit-il ? La réponse est « créer l’événement ». Alors se pose la question suivante : comment et où ? Cherchez !

L’enseignement napoléonien est encore valable en stratégie de contre-insurrection. La phrase de Napoléon, affirmant qu’il fait la guerre à des armées, pas à des peuples, reste valable.

 

Henri Paris is a doctor of history and a retired general in the French Army. He has written a book, Cent complots pour les Cent Jours (edition L'Harmattan).

And as is the case with every French officer, he has carefully studied the most victorious period of French History.